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Thursday 03 April 2008 à 23:21
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J'avais depuis assez longtemps cessé de m'entendre avec Narja. A vrai dire, peut-être ne nous sommes-nous jamais entendus, tout au moins sur la manière d'envisager les choses simples de l'existence.

Elle avait choisi une fois pour toutes de n'en tenir aucun compte de se désintéresser de l'heure, de ne faire aucune différence entre les propos oiseux qu'il lui arrivait de tenir et les autres qui m'importaient tant, de ne se soucier en rien de mes dispositions passagères et de la plus ou moins grande difficulté que j'avais à lui passer ses pires distractions. elle n'était pas fâchée, je l'ai dit de me narrer sans me faire grâce d'aucun détail les péripéties les plus lamentables de sa vie, de se livrer de-ci de-là à quelques coquetteries déplacées, de me réduire à attendre , le sourcil très foncé, qu'elle voulût bien passer à d'autres exercices, car il n'était bien sûr pas questions qu'elle devînt naturelle...

Que de fois n'y tenant plus, désespérant de la ramener à une conception réelle de sa valeur, je me suis presque enfui , quitte à la retrouver le lendemain telle qu'elle savait être quand elle n'était pas, elle-même, désespérée, à me reprocher ma rigueur et à lui demander pardon !

A ces déplorables égards, il faut avouer toutefois qu'elle me ménageait de moins en moins , que cela finissait par ne pas aller sans discussions violentes, quelle aggravait en leur prêtant des causes médiocres qui n'étaient pas. Tout ce qui fait que l'on peut vivre de la vie d'un être, sans jamais désirer obtenir de lui plus que c qu'il donne, qu'il est amplement suffisant de le voir bouger ou se tenir immobile, parler ou se taire, veiller ou dormir, de ma part n'existait pas non plus, n'avait jamais existé : Ce n'était que trop sûr.

Il ne pouvait guère en être autrement, à considérer le monde qui était celui de Nadja, et où tout prenait si vite l'apparence de la montée et de la chute. Mais je juge a posteriori et je m'aventure en disant qu'il ne pouvait en être autrement. Quelques envies que j'en aie eue, quelques illusions peut-être aussi, je n'ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu'elle me proposait. Mais que me proposait-elle ? N'importe. Seul l'amour au sens où je l'entends -- mais alors le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant et l'indubitable amour -- tel enfin qu'il ne peut être qu'à toute épreuve, eût pu permettre ici l'accomplissement du miracle...

Narja (André Breton)



Ce message a été modifié par Misslilou2 - Thursday 03 April 2008 à 23:25.
Friday 04 April 2008 à 16:46
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Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le journal, on dit qu'il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bain, ça m'étonne pas, mais on peut se laver sans. Tous ceux-là qui m'entourent, ils doivent pas faire de grands efforts. D'un autre côté, c'est tout de même pas un choix parmi les plus crasseux de Paris. Y a pas de raison. C'est le hasard qui les a réunis. On peut pas supposer que les gens qui attendent à la gare d'Austerlitz sentent plus mauvais que ceux qu'attendent à la gare de Lyon. Non vraiment, y a pas de raison. Tout de même quelle odeur.

Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve et s'en tamponna le tarin.

"Qu'est-ce qui pue comme ça ?" dit une bonne femme à haute voix.

Elle pensait pas à elle en disant ça, elle était pas égoïste, elle voulait parler du parfum qui émanait de ce meussieu.

"Ça, ptite mère, répondit Gabriel qui avait de la vitesse dans la repartie, c'est Barbouze, un parfum de chez Fior.

– Ça devrait pas être permis d'empester le monde comme ça, continua la
rombière sûre de son bon droit.
– Si je comprends bien, ptite mère, tu crois que ton parfum naturel
fait la pige à celui des rosiers. Eh bien, tu te trompes, ptite mère, tu te trompes.
– T'entends ça ?" dit la bonne femme à un ptit type à côté d'elle, probablement celui qu'avait le droit de la grimper légalement. "T'entends comme il me manque de respect, ce gros cochon ?"

Le ptit type examina le gabarit de Gabriel et se dit c'est un malabar, mais les malabars c'est toujours bon, ça profite jamais de leur force, ça serait lâche de leur part. Tout
faraud, il cria :
"Tu pues, eh gorille. "

Gabriel soupira. Encore faire appel à la violence. Ça le dégoûtait cette contrainte. Depuis l'hominisation première, ça n'avait jamais arrêté. Mais enfin fallait ce qu'il fallait. C'était pas de sa faute à lui, Gabriel, si c'était toujours les faibles qui emmerdaient le monde. Il allait tout de même laisser une chance au moucheron.

"Répète un peu voir", qu'il dit Gabriel.

Un peu étonné que le costaud répliquât, le ptit type prit le temps de fignoler la réponse que voici :

"Répéter un peu quoi ?"

Pas mécontent de sa formule, le ptit type. Seulement, l'armoire à glace insistait : elle se pencha pour proférer cette
pentasyllabe monophasée :
"Skeutadittaleur... "

Le ptit type se mit à craindre. C'était le temps pour lui, c'était le moment de se forger quelque bouclier verbal. Le premier qu'il trouva fut un alexandrin :

"D'abord, je vous permets pas de me tutoyer.

– Foireux", répliqua Gabriel avec simplicité.

Et il leva le bras comme s'il voulait donner la beigne à son interlocuteur. Sans insister, celui-ci s'en alla de lui-même au sol, parmi les jambes des gens. Il avait une grosse envie de pleurer. Heureusement vlà ltrain qu'entre en gare, ce qui change le paysage. La foule parfumée dirige ses multiples regards vers les arrivants qui commencent à défiler, les hommes d'affaires en tête au pas accéléré avec leur porte-documents au bout du bras pour tout bagage et leur air de savoir voyager mieux que les autres.

Gabriel regarde dans le lointain ; elles, elles doivent être à la traîne, les femmes c'est toujours à la traîne ; mais non, une mouflette surgit qui l'interpelle :

"Chsuis Zazie, jparie que tu es mon tonton Gabriel.

– C'est bien moi, répond Gabriel en anoblissant son ton. Oui, je suis ton tonton."

La gosse se marre. Gabriel, souriant poliment, la prend dans ses bras, il la transporte au niveau de ses lèvres, il l'embrasse, elle l'embrasse, il la redescend.

"Tu sens rien bon, dit l'enfant.

– Barbouze de chez Fior, explique le colosse.

– Tu m'en mettras un peu derrière les oreilles ?

– C'est un parfum d'homme.

– Tu vois l'objet, dit Jeanne Lalochère s'amenant enfin. T'as bien voulu t'en charger, eh bien, le voilà.

– Ça ira, dit Gabriel.

– Je peux te taire confiance ? Tu comprends, je ne veux pas qu'elle se fasse violer par toute la famille.

– Mais,, manman, tu sais bien que tu étais arrivée juste au bon moment, la dernière fois.

– En tout cas, dit Jeanne Lalochère, je ne veux pas que ça recommence.

– Tu peux être tranquille, dit Gabriel.

– Bon. Alors je vous retrouve ici après-demain pour le train de six heures soixante.

– Côté départ. dit Gabriel.

– Natürlich, dit Jeanne Lalochère qui avait été
occupée. A propos, ta femme, ça va ?
– Je te remercie. Tu viendras pas nous voir ?

– J'aurai pas le temps.

– C'est comme ça qu'elle est quand elle a un jules, dit Zazie, la famille ça compte plus pour elle."


Raymond Queneau, Zazie dans le métro


Ce message a été modifié par gwenn53 - Friday 04 April 2008 à 16:48.
Friday 04 April 2008 à 18:21
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Je le crois vraiment
et je tente de le construire
passionnément, patiemment aussi…

o non pas avec des intentions,
des vœux pieux, des incantations
ou des appels à des entités bienveillantes
et peut-être bénéfiques.

Non, je tente de le bâtir, dans une pratique au quotidien.
A l'aube du jour présent,
dès le réveil et jusqu'au crépuscule du jour vécu.
Je veille à le construire au ras des pâquerettes,
même si mes yeux regardent le ciel.

Pas à pas, regard après regard,
Geste après geste, sourire après sourire,
erreur après erreur, ajustement après ajustement,
avec, au-delà de mes désespérances,
la foi du charbonnier en ce monde à venir.

Je le construis à partir d'une parole
aussi claire que possible,
sur mes intentions, mes attentes, mes limites.

Avec ma capacité grandissante à me positionner,
à me définir, à écouter, à accompagner ou à refuser.

Car ma toute petite participation, la pierre, le sable,
l' eau ou le ciment que j'apporte
pour la construction d'un nouveau monde,
consiste à créer, à proposer,
inlassablement des relations différentes.

A partir d'échanges en réciprocité
d'où sont exclus les rapports de force, d'intolérance,
de violence ou d'approbation.

Avec des partages où il est possible d'apporter le meilleur de soi
pour rencontrer le meilleur de l'autre.

Des ouvertures, pour laisser la place à la créativité,
à la tendresse et à la compassion.

Avec des balises, telles des étoiles, pour éclairer ma route
qui ont noms :éveil, conscientisation, respect de soi,
respect de l'autre, responsabilisation, fidélité, engagement et action.

Oui un autre monde est possible,
j'ai déjà un pied et le cœur…dedans.


J.Salomé


Ce message a été modifié par adelou2 - Friday 04 April 2008 à 18:25.
Wednesday 09 April 2008 à 09:12
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Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,

Te dira: "Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?"
- Et le vers rongera ta peau comme un remords.

Baudelaire( dont c 'est aujourd'hui l anniversaire!) happy.gif
Wednesday 09 April 2008 à 11:16
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Le Balcon.

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs ! ô toi tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m'était doux ! Que ton coeur m'était bon !
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l'espace est profond ! Que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux ?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes ?
O serments ! ô parfums ! ô baisers infinis.

Baudelaire, les fleurs du mal.


Le Balcon est probablement, dans son inspiration comme dans son expression, le chef-d'oeuvre poétique de Baudelaire. Poème d'amour d'abord, il offre de la femme baudelairienne un portrait qui, par son intensité et sa variété, est un véritable miroir de l'être fuyant et étrange qui règne sur la poésie des fleurs du mal.

Le Balcon est aussi un poème sur le temps ; temps perdu de l'existence passée, temps présent de l'écriture, éternité du message. Préludant à la recherche proustienne du temps perdu Baudelaire murmure, lui aussi avec ferveur : "Je suis l'art d'évoquer les minutes heureuses" ...


Ce message a été modifié par Misslilou2 - Wednesday 09 April 2008 à 11:20.
Friday 11 April 2008 à 15:08
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Quand un homme se met à marcher
il laisse un peu de lui en chemin.
Il est entier au départ épars à l’arrivée...
Le reste demeure toujours en chemin
quand un homme se met à marcher.

Il reste toujours en chemin un souvenir,
il reste toujours en chemin un peu plus
de ce qu’il avait au départ ou lui reste à l’arrivée.
Il reste un homme qui ne revient jamais plus
quand un homme se met à marcher.



Manuel Alegre..
Friday 18 April 2008 à 08:36
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Jour et Nuit

le soleil le bourreau la poussée des masses la routine de mourir et mon cri de bête blessée et c'est ainsi jusqu'à l'infini des fièvres la formidable écluse de la mort bombardée par mes yeux à moi-même aléoutiens qui de terre de ver cherchent parmi terre et vers tes yeux de chair de soleil comme un négrillon la pièce dans l'eau où ne manque pas de chanter la forêt vierge jaillie du silence de la terre de mes yeux à moi-même aléoutiens et c'est ainsi que le saute-mouton salé des pensées hermaphrodites des appels de jaguars de source d'antilope de savanes cueillies aux branches à travers leur première grande aventure: la cyathée merveilleuse sous laquelle s'effeuille une jolie nymphe parmi le lait des mancenilliers et les accolades des sangsues fraternelles.


Aimé Césaire,
Les armes miraculeuses, 1946 (extrait)

Sunday 04 May 2008 à 20:13
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GEORGES ET JEANNE, de Victor Hugo
Moi qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai deux ; George et Jeanne ; et je prends l'un pour guide
Et l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs essais d'exister sont divinement gauches ;
On croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un reste de ciel qui se dissipe et fuit ;
Et moi qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai l'attendrissement de dire : Ils sont l'aurore.
Leur dialogue obscur m'ouvre des horizons ;
Ils s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez comme cela disperse mes pensées.
En moi, désirs, projets, les choses insensées,
Les choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe, et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis bon, et mon cœur s'apaise en leur présence ;
J'accepte les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus toute ma vie ainsi ; je n'ai jamais
Rien connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant les êtres purs d'où monte une humble flamme ;
Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce point du jour qui sort des berceaux et des nids.
Le soir je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes.
Je distingue ébloui l'ombre que font les palmes
Et comme une clarté d'étoile à son lever,
Et je me dis : À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au chien, au coq, au chat ; et Jeanne pense aux anges.
Puis, au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.

Ils arrivent, hélas ! à l'heure où nous fuyons.

Ils jasent. Parlent-ils ? Oui, comme la fleur parle
A la source des bois ; comme leur père Charle,
Enfant, parlait jadis à leur tante Dédé ;
Comme je vous parlais, de soleil inondé,
Ô mes frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous regardait jouer dans la caserne, à Rome,
A cheval sur sa grande épée, et tout petits.
Jeanne qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui, pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
N'a presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe ;
C'est la langue infinie, innocente et superbe
Que soupirent les vents, les forêts et les flots ;
Les pilotes Jason, Palinure et Typhlos
Entendaient la sirène avec cette voix douce
Murmurer l'hymne obscur que l'eau profonde émousse ;
C'est la musique éparse au fond du mois de mai
Qui fait que l'un dit : J'aime, et l'autre, hélas : J'aimai ;
C'est le langage vague et lumineux des êtres
Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui, devant avril, éperdus, hésitants,
Bourdonnent à la vitre immense du printemps.
Ces mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C'est l'idylle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont les questions que les abeilles font,
Et que le lys naïf pose au moineau profond ;
C'est ce dessous divin de la vaste harmonie,
Le chuchotement, l'ombre ineffable et bénie
Jasant, balbutiant des bruits de vision,
Et peut-être donnant une explication ;
Car les petits enfants étaient hier encore
Dans le ciel, et savaient ce que la terre ignore.
Ô Jeanne ! Georges ! voix dont j'ai le cœur saisi !
Si les astres chantaient, ils bégaieraient ainsi.
Leur front tourné vers nous nous éclaire et nous dore.
Oh ! d'où venez-vous donc, inconnus qu'on adore ?
Jeanne a l'air étonné ; Georges a les yeux hardis.
Ils trébuchent, encore ivres du paradis.

H.-H., 8 août 1870.


Sunday 04 May 2008 à 22:37
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En vérité, je ne les aime point, ces compassionnés qui se complaisent dans leur miséricorde; ils manquent par trop de pudeur.

Si je ne peux m'empêcher d'être miséricordieux, je n'aime cependant pas que l'on me nomme ainsi ; et si je le suis, j'aime l'être à distance.

Plutôt me voiler la face et m'enfuir, avant d'avoir été reconnu ! C'est ainsi que je vous recommande d'agir amis !

Puisse mon destin n'amener jamais sur ma route que des coeurs comme les vôtres, étrangers à la douleur, de ceux avec qui j'aie le droit de mettre en commun mon espérance, ma nourriture et mon miel.

Ainsi parlait Zarathoustra. (Nietzsche)

Décidement, je suis de plus en plus d'accord avec lui !
Monday 12 May 2008 à 08:55
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"Un professeur de mathématiques me rendait quelquefois visite mais elle n'avait pas le droit de m'enseigner. Elle devait avoir quarante-cinq ans, je ne la classais pas dans le cercle interdit. Je savais qu'elle n'irait pas rapporter au docteur ce dont nous avions parlé. Je savais qu'elle ne passait dans le service que pour moi et ne confiait pas à l'infirmière l'objet de son passage. C'était la seule personne avec laquelle j'avais des rapports si l'on peut dire "normaux".
Les infirmières n'essayaient même plus de me persuader de manger, quelquefois seulement elles jetaient en l'air des réflexions qu'elles voulaient perfides : "C'est bien ici, tu te plais. Tu lis. Tu pourrais aller avec les autres dans l'atelier si tu le voulais. Tu n'es pas près de sortir, c'est moi qui te le dis, mais ça ne t'inquiète pas beaucoup semble-t-il ?"
La doctoresse, devant mon silence buté, venait rarement me voir et ne me faisait aucun reproche au sujet de ce fameux poids. Tu as ce que tu veux, ils te laissent en paix ! Oui, mais ils ne te laisseront pas sortir.
Je m'en voulais terriblement d'agir comme je le faisais, je me traitais moi-même de tous les noms possibles et imaginables lorsque le plateau arrivait et qu'une voit disait en moi : "Tu ne le mangeras pas !" Mais celle-ci était plus forte que l'autre qui me répétait : "Tu ne veux donc pas sortir, tu te plais bien ici, ah ! t'es chouette, tu vas passer ta vie entière chez les fous, tout ça parce que tu ne veux pas manger, et puis tu vas vite devenir réellement folle...! " Je finissais par n'en écouter qu'une seule, la plus puissante, pour échapper à ce dilemme insupportable."

Le pavillon des enfants fous

Valérie Valère
Monday 09 June 2008 à 13:33
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Alors, Clarice, est ce que les agneaux ont cessé de pleurer?
Vous me devez une réponse, vous savez, et cela me ferait plaisir.
Une petite annonce dans l'édition nationale du Times et dans l'International Herald Tribune, le premier jour de n'importe quel mois, ce serait parfait. Faites la aussi passer dans le China Mail.
Je ne serais nullement surpris si la réponse était oui et non. Les agneaux vont se taire, pour le moment. Mais, Clarice, vous vous jugez avec la miséricorde d'un inquisiteur du Moyen-Age; il vous faudra constamment le mériter, ce silence béni. Parce que ce sont les situations désespérées qui vous poussent à agir, et il y aura toujours des situations désespérées.



Le Silence des Agneaux, Thomas Harris
Monday 09 June 2008 à 23:13
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Mon coeur,
J'ai regardé longtemps ce soir
Devant l'écluse
L'étoile, ô Lou, qui fait mon désespoir
Mais qui m'amuse.

Ô ma tristesse et mon ardeur, Lou, mon amour
Les jours s'écoulent
Les nuits s'en vont comme s'en va le jour
Les nuits déroulent
Le chapelet sacrilège des obus boches.
C'est le printemps
Et les oiseaux partout donnent leurs bamboches
On est content.

On est content au bord de la rivière
Dans la forêt
On est content. La mort règne sur terre
Mais l'on est prêt.

On est prêt à mourir pour que tu vives
Dans le bonheur
Les obus ont brûlé les fleurs lascives
et cette fleur

Qui poussait dans mon coeur et que l'on nomme
Le souvenir
Il reste bien de la fleur son fantôme
C'est le désir.

Il ne vient que la nuit quand je sommeille :
vienne le jour
Et la forêt d'or s'ensoleille
Comme l'Amour.

Les nuages s'en vont courir les mondes
Quand irons-nous
courir aussi tous deux les grèves blondes ?
Puis à genoux

Prier devant la vaste mer qui tremble
Quand l'oranger
Mûrit le fruit doré qui te ressemble
Et sans bouger

Ecouter dans la nuit l'onde cruelle
Chanter la mort
Des matelots noyés en ribambelle.
Ô Lou, tout dort.

Lettres à Lou - Guillaume Apollinaire.


Ce message a été modifié par Misslilou2 - Monday 09 June 2008 à 23:14.
Tuesday 10 June 2008 à 07:42
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" Je n’ai plus que les os..."



Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Decharné, dénervé, démusclé, dépoulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé;

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir, leur métier m 'a trompé;

Adieu, plaisant soleil ! Mon œil est étoupé,

Mon Corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami, me voyant en ce point dépouillé,

Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons ! Adieu mes chers amis!

Je m’en vais le premier vous préparer la place.


Ronsard
Tuesday 10 June 2008 à 09:53
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Le serpent qui danse

Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde
Aux acres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêlent
L’or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon coeur!

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal





Saturday 14 June 2008 à 18:52
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Mon ami,
Bienvenue dans les Carpates.Je vous attends avec impatience.Dormez bien cette nuit.
La diligence partira pour la Bukovine demain à quinze heures.Une place vous est réservée.Au col de Borgo,ma voiture vous attendra et vous conduira jusqu'à moi.
J'espère que votre voyage de Londres s'est bien déroulé et que vous apprécierez votre sejours dans mon merveilleux pays.
Votre ami
Dracula

Dracula Bram Stoker


Sunday 15 June 2008 à 15:54
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Extrait de "Entretien avec un vampire", de Anne Rice, 1976



Il se pencha vers elle, l’air rêveur, ensorcelé par sa beauté, tout en continuant à l’empêcher de se débattre.


« Hummm… Mais nous sommes la mort consciente ! Tu peux être sa fiancée. Sais-tu ce que signifie d’être aimée par la Mort ? »


Il embrassa presque son visage, les taches brillantes de ses larmes.


« Sais-tu ce que cela signifie, que la Mort sache t’appeler par ton nom ? »


Elle le regarda d’un air terrifié. Puis ses yeux parurent s’embrumer, ses lèvres se détendre. Elle observait, derrière lui, la silhouette d’un autre vampire qui avait lentement émergé de l’ombre. Il était longtemps resté un peu en dehors du groupe, poings fermés, ses yeux noirs parfaitement immobiles. Il n’avait ni l’attitude du vampire affamé, ni l’attitude de l’extase. Elle le regardait droit dans les yeux, et sa souffrance la baignait d’une lumière sublime, une lumière qui la rendait irrésistiblement attirante. C’était cela qui tenait en haleine ce public blasé. J’imaginai la caresse de ma main sur sa peau, sur ses petits seins dressés, puis fermai les yeux devant l’intensité de sa détresse, et dans l’obscurité de mes paupières découvris son image parfaite. C’était ce que ressentaient aussi tous ceux qui étaient autour d’elle, cette communauté de vampires. Elle n’avait aucune chance.

Sunday 15 June 2008 à 19:44
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Misslilou2
Thursday 03 April 2008 à 23:21
Le Balcon.

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs ! ô toi tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m'était doux ! Que ton coeur m'était bon !
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l'espace est profond ! Que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux ?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes ?
O serments ! ô parfums ! ô baisers infinis.

Baudelaire, les fleurs du mal.


Le Balcon est probablement, dans son inspiration comme dans son expression, le chef-d'oeuvre poétique de Baudelaire. Poème d'amour d'abord, il offre de la femme baudelairienne un portrait qui, par son intensité et sa variété, est un véritable miroir de l'être fuyant et étrange qui règne sur la poésie des fleurs du mal.

Le Balcon est aussi un poème sur le temps ; temps perdu de l'existence passée, temps présent de l'écriture, éternité du message. Préludant à la recherche proustienne du temps perdu Baudelaire murmure, lui aussi avec ferveur : "Je suis l'art d'évoquer les minutes heureuses" ...




C'est du bon Baudelaire, un des rares poètes que j'arrive à lire
Tuesday 17 June 2008 à 09:18
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Ah! distinctement je me souviens que c'était en le glacial Décembre:
et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol.
Ardemment je souhaitais le jour - vainement j'avais cherché
d'emprunter à mes livres un sursis au chagrin - au chagrin de la
Lénore perdue - de la rare et rayonnante jeune fille que les anges
nomment Lénore: - de nom pour elle ici, non, jamais plus.


Le Corbeau d Edgar Poe
traduction de Mallarmé
Tuesday 24 June 2008 à 04:18
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Baudelaire – L’Examen de Minuit



La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
— Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !...
— Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !
Sunday 29 June 2008 à 19:27
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La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s'étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d'enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L'eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu'ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s'encombrent,
Et c'est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie - et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s'effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l'hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide !

Emile Verhaeren : Les villages illusoires


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