samedi 09 juin 2007 à 18:58
Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse voix étouffée :
- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, là-bas. Je mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la tête que vous feriez.
Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en avant, cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit à deux mains, le vida à
toute volée.
- Chameau, va ! cria la grande Virginie.
Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme révolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montèrent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma.
- Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui prend, à cette enragée-la ! Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de Paris.
L'autre continua :
- Va donc ! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas douze ans que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une jambe dans son pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...
Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :
- Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici...Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m'avait attrapée, je lui aurais joliment retroussé ses jupons ; vous auriez vu ça. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait ?
- Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien sûr.
- Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là !... Le mari à madame ! Comme si on avait des maris avec cette dégaîne !... Ce n'est pas ma faute s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé, peut-être. On peut me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari à madame ?... Il y aura récompense...
Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se contentait toujours de murmurer :
- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je l'étranglerai, votre soeur...
- Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah ! c'est ma soeur ! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais est-ce que ça me regarde ! est-ce qu'on ne peut plus laver son linge tranquillement !
Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en voilà assez !
Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six coups de battoir, grisée par les injures, emportée.
Elle se tut et recommença ainsi trois fois :
- Eh bien ! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente ?... Ils s'adorent tous les deux. Il faut les voir se bécoter !... Et il t'a lâchée avec tes bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes plein la figure ! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas ? et tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour venir... C'est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse !
- s... ! s... ! s... ! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un tremblement furieux.
Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l'eau du bleu à la figure de Virginie.
- Rosse ! elle m'a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue !
A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter à la tête. Et chaque déluge était accompagné d'un éclat de voix. Gervaise elle-même répondait, à présent.
- Tiens ! saleté !... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le derrière.
- Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une fois dans ta vie.
- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !
- Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme.
Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais elles se faisaient la main.
Ce fut Virginie qui, la première, en reçut un en pleine figure ; l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise fut d'abord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu'à ses cuisses ; deux autres l'inondèrent aux hanches.
Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles étaient l'une et l'autre ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies, grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi que des parapluies pendant une averse.
- Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée d'une laveuse.
Le lavoir s'amusait énormément.
On s'était reculé, pour ne pas recevoir les éclaboussures.
Des applaudissements, des plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux vidés à toute volée.
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Zola l'Assomoir (extrait)