Saturday 13 August 2005 à 03:44
Chère Fripouille, Kant arrivant
après Descartes tu imagines bien qu'il connaissait ce raisonnement par cœur et que l'exemple des 100 thalers est tout à fait adapté pour faire la nique à cet argument faussement logique qui semble "prouver" l'existence de Dieu.
Tout d'abord il y a une imprécision dans ta réexposition de la démonstration cartésienne… Elle est juste mais elle s'établit sur quelque chose de plus expérimental avant de passer à un exercice de logique pure. Descartes précise surtout (après le doute qui établit le
cogito) que nous avons en nous l'idée de perfection… Or il dit (en gros) "comment l'idée même de la perfection peut-elle se former en nous alors que nous sommes imparfaits? Si cette idée est en nous alors que nous ne pouvons la former de nous-mêmes, étant imparfaits, c'est qu'elle ne peut procéder que d'un
extérieur transcendant(al) et cet extérieur, c'est Dieu lui-même." Bref, on ne peut concevoir la perfection puisque nous sommes imparfaits et cette idée ne peut provenir que de quelques choses de parfait… De là, il "récupère" Dieu.
Vient ensuite, en un second temps, ton syllogisme en trois temps… Voilà pour la démonstration de l'existence de Dieu pour Descartes (après, il déduit l'existence du monde et établit les idées "parfaites" qui nous permettent de récupérer la possibilité de la science et de la technique, etc.).
Sauf que, sauf que… En dehors des 100 thalers de Kant il y a une erreur de raisonnement chez Descartes que Kant et bien d'autres après lui relèvent sans trop de mal…
1) Cette histoire de "perfection" qui ne pourrait venir que d'un être lui-même parfait,
2) Cette autre histoire que Dieu étant la somme de toutes les perfections il aurait aussi celle d'exister…
Démonstration inverse:
1) Il n'y a guère besoin d'un extérieur "parfait" pour se former l'idée de la perfection. Cette idée n'est bien qu'une idée. Elle est éminemment subjective pour chacun et même si on pourrait lui appliquer le raisonnement que Kant fait sur le beau "ce qui plaît universellement sans concepts" il n'est pas besoin d'aller trouver un être transcendant pour se formuler cette idée car c'est une idée. Je peux me forger une idée de la perfection sans secours de personne, cette idée reste une idée et, comme toutes les idées, elle n'a pas de référent autre que ceux que mon esprit lui construit dans le vide.
Autre raisonnement plus simple: si Descartes considère qu'on ne saurait concevoir la perfection car étant imparfait c'est qu'il pose comme postulat que la perfection est une sorte d'addition de toutes les imperfections qui s'annuleraient pour donner un résultat supérieur à cette somme. Or la perfection
n'est pas la somme des imperfections
corrigées, c'est au contraire une
réduction. Pas besoin d'être transcendant pour que je puisse me faire une idée de la transcendance. Exemple: je pense l'infini sans trop de problème cela n'induit aucunement que cet infini existe. Autre exemple: l'infini en mathématique existe et je le matérialise par un signe: ∞. En dehors de ce signe purement formel, rien ne me dit qu'il a un "référent" matériel et pas besoin de ce référent puisque le signe me suffit pour le matérialiser: ∞
Pour Dieu c'est pareil. Dieu c'est le mot "Dieu". En dehors de ce constat, rien ne me dit qu'il existe, ni mes sens ni ma raison.
2) En quoi le fait d'"exister" serait-il une perfection? L'idée de Dieu induit de manière logique qu'il est la somme de toutes les perfections. Mais là aussi, c'est une construction formelle. Dieu ne serait pas Dieu
s'il n'était pas la somme de toutes les perfections. Il est donc comme le signe ∞. Mais l'existence n'est certainement pas une "perfection" puisque tout ce qui existe est précisément… imparfait.

Exergue à ce raisonnement: il faut se méfier de la logique pure. La logique est un jeu. Elle est une forme mais ne fait pas advenir l'existence aux idées et concepts qu'elle manipule. Cette idée que les "idées" auraient une existence justement "idéale" est un préjugé platonicien et c'est justement ce que Kant critique. Je me fais une idée du cheval or il n'existe pas de cheval "idéal" mais des chevaux imparfaits. Ce qui réunit les chevaux entre eux c'est la seule catégorie nominative "cheval".
De plus, il faut se méfier des syllogismes… En effet, en voici un: "un cheval bon marché est rare, un cheval rare est cher donc un cheval bon marché et cher"… Toute l'absurdité de ce raisonnement tient au double sens du mot "rare"… Appliquer cela à l'idée de Dieu permet d'obtenir la même prudence. Les attributs que l'on prette à Dieu sont purement formels: il est évident que Dieu est parfait… Parce que c'est sa définition même! Mais la confusion se fait entre ce qu'on accorde de "perfection" au fait d'"exister"… Or l'existence ne détient pas en elle-même une quelconque perfection puisque tout ce qui existe est imparfait…
Ce message a été modifié par fabien16 - Saturday 13 August 2005 à 03:54.