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Livenet > Forum > Livres et Bds
dimanche 24 septembre 2006 à 11:47
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Je n'ai vu aucun topic dans cette partie où l'on pouvait cité un texte d'auteur que l'on a juste trouvé beau, qui nous a fait réfléchir, rire, ou je ne sais quoi d'autre.
Un extrait qui a attiré notre attention plus qu'un autre.
Bien sûr, des millier de passage on pu attirer votre attention, j'en ai deux ou trois qui me viennent à l'esprit...
J'en met un pour commencer.

QUOTE
Désir, je sais quelle est ta racine.
Tu nais quand on attache à toi sa pensée.
Comme je n'attache plus à toi ma pensée,
Tu ne sera plus capable de naître.

{Tiré de l'enseignement de Bouddah.}

dimanche 24 septembre 2006 à 11:55
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Bonne idée ce topic!

QUOTE
"..Quand il n'y a plus de possibilité d'identification à l'autre, la seule modalité qui demeure c'est la soufrance - et la cruauté.."
Valérie se blotti contre moi. "On vit dans un monde bizarre..." dit-elle. Dans un sens elle était restée naïve, protégée de la réalité humaine par ses horaires de travail deémentiels qui lui laissaient à peine le temps de faire ses courses, de se reposer, de repartir. Elle ajouta : "Je n'aime pas le monde dans lequel on vit".


QUOTE
"La plage était déserte. Les vagues léchaient doucement le sable, à quelques mètres de nous ; on entendait plus aucun bruit. En arrivant dans le bungalow je me déshabillai, puis je m'allongeai pour attendre Valérie. Elle se brossa les dents, se déshabilla à son tour, vint me rejoindre. Je me blottis contre son corps nu. Je posai une main sur ses seins, l'autre au creux de son ventre. C'était doux."


Plateforme. - Michel Houellebecq.
dimanche 24 septembre 2006 à 19:11
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wub wub wub du Houellebecq
lundi 25 septembre 2006 à 03:46
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'Hé bien, Antiochus, es-tu toujours le même ?
Pourrai-je, sans trembler, lui dire : "Je vous aime ?"
Mais quoi ? Déjà je tremble, et mon coeur agité
Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.
Bérénice autrefois m'ôta toute espérance ;
Elle m'impose même un éternel silence.
Je me suis tue cinq ans, et jusques à ce jour
D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour.
Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine
Elle m'écoute mieux que dans la Palestine ?
Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment
Pour me venir encor déclarer son amant ?
Quel fruit me reviendra d'un aveu téméraire ?
Ah ! puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire.
Retirons-nous, sortons ; et sans nous découvrir,
Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir.
Hé quoi ? souffrir toujours un tourment qu'elle ignore ?
Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore ?
Quoi ? même en la perdant redouter son courroux ?
Belle Reine, et pourquoi vous offenseriez-vous ?
Viens-je vous demander que vous quittiez l'Empire ?
Que vous m'aimiez ? Hélas ! je ne viens que vous dire
Qu'après m'être longtemps flatté que mon rival
Trouverait à ses voeux quelque obstacle fatal,
Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymen s'avance,
Exemple infortuné d'une longue constance,
Après cinq ans d'amour et d'espoir superflus,
Je pars, fidèle encor quand je n'espère plus.
Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre.
Quoiqu'il en soit, parlons : c'est assez nous contraindre.
Et que peut craindre, hélas ! un amant sans espoir
Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir ?'

Antiochus parlant de Bérénice dans Bérénice de Racine, Acte 1 - Scène2
mardi 26 septembre 2006 à 02:52
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QUOTE
And in the famous words of Mr. King Why can't we all just get along?,
Or we can find a better way to shop and please, And I
Hope we find a better way to cop a keys, And I
Wish everybody would just stop and freeze,
And ask way are we fulfillin these downfalls and prophecies,
You can be wrong if it's you doubting,
With the faith of a mustard seed you can move mountains,
And only the heavenly father and ease the hurt,
Just let it go and keep prayin on your knees in church!!
And let's HOPE



Et puis un venant du trs grand shakespeare:
QUOTE
Regarde dans ton miroir et dis à la face que tu vois,
A présent le temps est venu que cette face en façonne une autre
De son nouvel épanouissement, si maintenant tu ne te renouvelles,
Tu frustreras le monde, privant quelque mère de bénédiction.
Car où est-elle celle qui est assez belle dont le ventre non emblavé
Dédaignerait la fertilisation de ton bien?
Et où est-il celui qui est assez insensé pour vouloir être la tombe,
Afin d'empêcher la postérité de son propre amour?
Tu es le miroir de ta mère, et elle en toi
Rappelle l'avril ravissant de son premier âge,
Ainsi toi à travers les fenêtres de ta vieillesse tu verras
Malgré les rides cet âge d'or qui fut tien.
Mais si tu vis remémoré de ne pas être,
Meurs seul et ton image meurt avec toi.


Ce message a été modifié par Mind - mardi 26 septembre 2006 à 03:01.
mardi 26 septembre 2006 à 03:22
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QUOTE (bourriquet84 @ 25 Sep 2006 à 03:46)
'Hé bien, Antiochus, es-tu toujours le même ?
Pourrai-je, sans trembler, lui dire : "Je vous aime ?"
Mais quoi ? Déjà je tremble, et mon coeur agité
Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.
Bérénice autrefois m'ôta toute espérance ;
Elle m'impose même un éternel silence.
Je me suis tue cinq ans, et jusques à ce jour
D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour.
Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine
Elle m'écoute mieux que dans la Palestine ?
Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment
Pour me venir encor déclarer son amant ?
Quel fruit me reviendra d'un aveu téméraire ?
Ah ! puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire.
Retirons-nous, sortons ; et sans nous découvrir,
Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir.
Hé quoi ? souffrir toujours un tourment qu'elle ignore ?
Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore ?
Quoi ? même en la perdant redouter son courroux ?
Belle Reine, et pourquoi vous offenseriez-vous ?
Viens-je vous demander que vous quittiez l'Empire ?
Que vous m'aimiez ? Hélas ! je ne viens que vous dire
Qu'après m'être longtemps flatté que mon rival
Trouverait à ses voeux quelque obstacle fatal,
Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymen s'avance,
Exemple infortuné d'une longue constance,
Après cinq ans d'amour et d'espoir superflus,
Je pars, fidèle encor quand je n'espère plus.
Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre.
Quoiqu'il en soit, parlons : c'est assez nous contraindre.
Et que peut craindre, hélas ! un amant sans espoir
Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir ?'

Antiochus parlant de Bérénice dans Bérénice de Racine, Acte 1 - Scène2

J'adore ce passage.
mardi 26 septembre 2006 à 20:45
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QUOTE
Tu essayerais de regarder ailleurs mais tu ne pourrais pas t'empêcher d'y revenir. Parce qu'il y avait un truc, là... L'air était special autour de cette personne. Ou la lumière peut être?
Voilà. C'était ça.
Si tu venais d'entrer dans ce lavomatic pourrie de l'avenue de La Bourdonnais un 29 décembre à cinq heure de l'après midi et que apercevais cette silhouette sous la lumière triste des néons. Tu te dirais exactement ceci: ben merde... Un ange.


Anna Gavalda - Ensemble c'est tout
mardi 26 septembre 2006 à 21:15
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L'un des extraits que j'affectionne le plus est tiré de mon roman préféré LA DAME EN BLANC de Wilkie Collins : je le trouve chargé d'une beauté que je ne saurai retranscrire à pleins mots même si j'ai tenté de mon mieux de le faire en me superposant à la traduction française que je trouvais plus spécialement sur ce passage précis d'une banalité indigne de la version originale, une vraie trahison envers mon auteur fétiche.

Cela nous donne : Traduction originelle de L. Lenob datant des années 40 je crois, revue et corrigée dans les années 90 par un traducteur mandaté par les Editions Phébus, puis enfin revue et corrigée par moi-même dans la mesure de mes connaissances.

Intro:
Mes heures à Limmeridge House étaient comptées – mon départ le lendemain matin avait été irrévocablement arrêté – et le rôle que j'avais à jouer dans les recherches concernant la lettre anonyme prenait fin. Je ne pouvais faire de mal à personne si ce n'est à moi-même, si une fois encore, je laissais parler mes sentiments pour le peu de temps qui me restait, si je les libérais de la contrainte cruelle que j'avais dû leur imposer, en faisant tendrement mes adieux aux lieux qui avaient vu naître un bonheur et un amour aussitôt anéantis.

Passage préféré :

Instinctivement, mes pas se dirigèrent vers l'allée qui s'étendait par delà la fenêtre de mon salon de travail, où hier encore au soir, j'avais suivi du regard, par un élan irrésistible, Miss Fairlie en train de se promener avec son petit lévrier. Marchant sur les traces de Miss Fairlie, je m'engageais au bout du chemin qu'elle avait emprunté tant et tant de fois, ce chemin que ses pas adorés avaient si souvent foulés, jusqu'à ce que je fusse en vue de la roseraie. L'automne, dans toute sa nudité, dans toute sa froidure, y avaient laissé ses empreintes marquantes : désolation et tristesse, voilà ce qu'il restait de l'endroit. Les fleurs qu'elles m'avaient appris à distinguer de par leurs noms respectifs, les fleurs que je lui avais enseigné à peindre, toutes avaient disparues, et les étroites allées qui cheminaient entre les plates-bandes étaient déjà recouvertes d'une couche d'humidité et de verdure. J'entrais dans l'avenue bordée d'arbres où, par les soirs d'été, nous avions humé les chaleureuses fragrances du mois d'août, où nous avions également admiré, toujours ensemble, les jeux d'ombre et de lumière qui se jouaient du sol déroulé à nos pieds. Lentement, les feuilles mortes tombaient au devant de mes pas des branches d'arbres qui bruissaient dans le vent, de manière plaintive et presque imperceptible, la nature se mourrait presque devant mes yeux, et à la vue de ce funeste tableau, je me sentais glacé jusqu'aux os.
Un peu plus loin, à la sortie du parc, cependant que je quittais le sentier balisé qui m'avait ouvert la voie, je m'engouffrais un peu plus au-dedans de la contrée vallonnée et pénétrais un sentier tout autre qui prenait naissance au flanc de la colline et qui doucement remontait vers le sommet. Le vieux tronc d'arbre couché au bord du sentier, et sur lequel nous avions l'habitude de nous asseoir était tout imprégné de pluie, et les fougères que j'avais amassés pour elle au pied du mur, en face de notre banc, formaient à présent les îlots d'une petite mare. Je montai jusqu'au sommet de la colline et contemplai le paysage que nous avions si souvent admiré tous deux, en ces moments de bonheur. Froid et désolé, il n'était plus celui de mes premiers souvenirs. La présence aimée ne rayonnait plus à mes côtés, la charmante voix ne chantonnaient plus à mon oreille. De l'endroit culminant où mon regard embrassait toute la vallée, elle m'avait parlé de son père comme du dernier parent qui lui restait et qu'elle avait perdu, m'avait dit combien ils s'aimaient l'un et l'autre, et combien alors, nostalgique du passé, il lui manquait encore, notamment lorsqu'elle pénétrait certaines pièces de la maison ou qu'elle se livrait aux occupations et aux distractions qu'ils avaient l'habitude de partager. Etait-ce là la vue que j'avais contemplé tandis que j'écoutais ses paroles, cette vue qui à présent s'offrait à mes seuls regards. Je fis demi-tour et m'en allai.

A travers la bruyère, je descendis vers les dunes pour atteindre la plage. Les flots écumaient toujours rageusement et la multitude des vagues continuaient de lécher inlassablement le rivage, mais était-ce là l'endroit où elle avait un jour, sur le sable, tracé des arabesques du bout de son ombrelle, l'endroit où nous nous étions assis tous deux pour qu'elle m'écoutât parler des miens, m'interrogeant avec un tact tout féminin sur ma mère et ma soeur, se demandant avec candeur si un jour j'abandonnerais mon appartement de célibataire pour fonder un foyer ? Le vent et les vagues avaient depuis longtemps effacé les traces qu'elle avait laissées sur le sable. Je contemplai l'immensité monotone de la mer ; la grève et les chemins alentour où elle et moi nous nous étions plû à paresser pendant de longues heures sous le soleil radieux du mois d'août, semblait s'être fourvoyée dans je ne sais quelle autre lieu, comme si tout cela n'avait jamais existé, comme si à présent, j'avais la sensation étrange de m'être échoué sur un rivage vierge et étranger. Naufragé de quelque rêve illusoire ou bien rescapé d'un rêve éveillé ?!!!
Le silence absolu de la plage jeta sur moi un froid qui me fendait le coeur. Je retournai à la maison et au jardin ; ici, les exhalaisons parfumées me faisaient sentir sa présence absente, là, à chaque coin et moindre recoin, les êtres de la maison, les objets inanimés me parlaient d'elle.

mardi 26 septembre 2006 à 21:41
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QUOTE
Puis le silence fut total, comme si une lourde couverture s'était abattue sur la foule. A la vue de cette multitude de visages blêmes tournés vers lui, Neville s'avisa tout à coup qu'à leurs yeux, c'était lui le monstre. C'est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés.
[...]
Robert Neville considéra le nouveau peuple de la Terre. Il savait qu'il n'en faisait pas partie. De même que les vampires, il était pour eux une abomination, un objet de sombre terreur qu'il fallait détruire. Une pensée lui vint alors, et il s'esclaffa malgré la douleur.
Son rire s'acheva en quinte de toux. Il se retourna et s'appuya au mur pour avaler les pillules. La boucle est bouclée, songea-t-il tandis qu'un engourdissement ultime s'emparait de ses membres. Une nouvelle terreur a emergé de la mort, une nouvelle superstition a conquis la forteresse inexpugnable de l'éternité.
Je suis une légende.


Richard Matheson - Je suis une légende
mardi 26 septembre 2006 à 22:07
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QUOTE (titibisou @ 26 Sep 2006 à 20:45)
QUOTE
Tu essayerais de regarder ailleurs mais tu ne pourrais pas t'empêcher d'y revenir. Parce qu'il y avait un truc, là... L'air était special autour de cette personne. Ou la lumière peut être?
Voilà. C'était ça.
Si tu venais d'entrer dans ce lavomatic pourrie de l'avenue de La Bourdonnais un 29 décembre à cinq heure de l'après midi et que apercevais cette silhouette sous la lumière triste des néons. Tu te dirais exactement ceci: ben merde... Un ange.


Anna Gavalda - Ensemble c'est tout

j'adore ce bouquin wub.gif
mercredi 27 septembre 2006 à 09:50
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extrait de la Reine Solitaire_saga de l'assassin royal_tome 6_robin hobb

_"Fitz, c'est impossible.Jene suis pas fait pour ces massacres!Je ne suis pas venu voir disparaître des vies! Je ne l'ai jamais vu dans mes rêves,je n'en ai jamais entendu parler dans un manuscrit.J'ai peur de conduire le temps dans une mauvaise direction.
_Non Il en est ainsi qu il doit etre,je le sens.Je suis le Catalyseur et je suis là pour tout changer.Les prophètes deviennent guerriers,les dragons chassent comme les loups".J 'avais du mal à reconnaître ma propre voix;j'ignorais d'où venaient les mots que je prononçais.Je croisai le regard abasourdi du fou."Il en est ainsi qu il doit etre.Va"
samedi 30 septembre 2006 à 13:55
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Il est dans l'amour un moment où il se suffit à lui-même, où il est heureux d'être. Pendant ce printemps où tout est en bourgeon, l'amant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour la mieux voir ; mais Etienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans les délices de cette heure enfantine : tantôt c'était deux soeurs pour la grâce des confidences, tantôt deux frères pour la hardiesse des recherches. Ordinairement l'amour veut un esclave et un dieu, mais ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n'y avait qu'un seul être divinisé. Ils se protégeaient tour à tour. Les caresses vinrent, lentement, une à une, mais chastes comme les jeux si mutins, si gais, si coquets des jeunes animaux qui essaient la vie. Le sentiment qui les portait à transporter leur âme dans un chant passionné les conduisit à l'amour par les mille transformations d'un même bonheur. Leurs joies ne leur causaient ni délire ni insomnies. Ce fut l'enfance du plaisir grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront sa tige. Ils se livraient l'un à l'autre sans supposer de danger, ils s'abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme dans la longue pression de leurs mains entrelacées. Ils se vantaient leurs beautés l'un à l'autre ingénument, et dépensaient dans ces secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la muse antique des Tibulle et redits par la Poésie italienne. C'était sur leurs lèvres et dans leurs coeurs le constant retour des franges liquides de la mer sur le sable fin de la grève, toutes pareilles, toutes dissemblables. Joyeuse, éternelle fidélité !
Balzac
l Enfant Maudit
mardi 03 octobre 2006 à 15:22
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Je n’osais par relever les paupières, mais je continuais néanmoins à regarder à travers mes cils, et je voyais parfaite-ment la jeune femme, maintenant agenouillée, de plus en plus penchée sur moi, l’air ravi, comblé. Sur ses traits était peinte une volupté à la fois émouvante et repoussante et, tandis qu’elle courbait le cou, elle se pourléchait réellement les babines comme un animal, à tel point que je pus voir à la clarté de la lune la salive scintiller sur les lèvres couleur de rubis et sur la langue rouge qui se promenait sur les dents blanches et poin-tues. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au ni-veau de ma bouche, puis de mon menton, et j’eus l’impression qu’elles allaient se refermer sur ma gorge. Mais non, elle s’arrêta et j’entendis un bruit, un peu semblable à un clapotis, que faisait sa langue en léchant encore ses dents et ses lèvres tandis que je sentais le souffle chaud passer sur mon cou. Alors la peau de ma gorge réagit comme si une main approchait de plus en plus pour chatouiller, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge et la légère morsure de deux dents pointues. La sensation se prolongeant, je fermai les yeux dans une extase langoureuse. Puis j’attendis : j’attendis, le cœur battant.

Dracula

bram stocker
mardi 03 octobre 2006 à 16:09
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" C'était en fait la mort d'un rêve que les gens pleuraient lorsqu'il se décida enfin a disparaitre - car après la défaite et le désenchantement, mourir était la seule chose qui lui restait a faire. Et comme tous les grands fabricants de mythes, il avait essayé de faconner la réalité selon ses fantasmes, et, a la fin, comme le Humbert de Nabokov, il n'avait réussi qu'a détruire la réalité et ses rêves en même temps. Après toutes les exécutions et les tortures, nous devions affronter cette derrière dignité, l'assassinat d'un rêve. Et il l'avait fait avec notre accord, notre assentiment profond, notre totale complicité. "

Lire Lolita a Téhéran - Azar Nafisi
samedi 07 octobre 2006 à 18:01
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QUOTE
Une Charogne.

        Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
        Ce beau matin d'été si doux :
        Au détour d'un sentier une charogne infame
        Sur un lit semé de cailloux,

        Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
        Brûlante et suant les poisons,
        Ouvrait d'une facon nonchalante et cynique
        Son ventre plein d'exhalaisons.

        Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
        Comme afin de la cuire à point,
        Et de rendre au centuple à la grande nature
        Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

        Et le ciel regardait la carcasse superbe
        Comme une fleur s'épanouir.
        La puanteur etait si forte, que sur l'herbe
        Vous crûtes vous évanouir.

        Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
        D'ou sortaient de noirs bataillons
        De larves, qui coulaient comme un épais liquide
        Le long de ces vivants haillons.

        Tout cela descendait, montait comme une vague,
        Ou s'élancait en pétillant ;
        On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
        Vivait en se multipliant.

        Et ce monde rendait une étrange musique,
        Comme l'eau courante et le vent,
        Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
        Agite et tourne dans son van.

        Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
        Une ébauche lente à venir,
        Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
        Seulement par le souvenir.

        Derrière les rochers une chienne inquiete
        Nous regardait d'un oeil fâché,
        Epiant le moment de reprendre au squelette
        Le morceau qu'elle avait laché.

        Et poutant vous serez semblable à cette ordure,
        A cette horrible infection,
        Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
        Vous, mon ange et ma passion !

        Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
        Apres les derniers sacrements,
        Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
        Moisir parmi les ossements.

        Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
        Qui vous mangera de baisers,
        Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
        De mes amours décomposées !



Extrait des fleurs du mal , juste parce que celui là est génial.
samedi 07 octobre 2006 à 20:39
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QUOTE (Dea @ 07 Oct 2006 à 18:01)
QUOTE
Une Charogne.

        Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
        Ce beau matin d'été si doux :
        Au détour d'un sentier une charogne infame
        Sur un lit semé de cailloux,

        Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
        Brûlante et suant les poisons,
        Ouvrait d'une facon nonchalante et cynique
        Son ventre plein d'exhalaisons.

        Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
        Comme afin de la cuire à point,
        Et de rendre au centuple à la grande nature
        Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

        Et le ciel regardait la carcasse superbe
        Comme une fleur s'épanouir.
        La puanteur etait si forte, que sur l'herbe
        Vous crûtes vous évanouir.

        Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
        D'ou sortaient de noirs bataillons
        De larves, qui coulaient comme un épais liquide
        Le long de ces vivants haillons.

        Tout cela descendait, montait comme une vague,
        Ou s'élancait en pétillant ;
        On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
        Vivait en se multipliant.

        Et ce monde rendait une étrange musique,
        Comme l'eau courante et le vent,
        Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
        Agite et tourne dans son van.

        Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
        Une ébauche lente à venir,
        Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
        Seulement par le souvenir.

        Derrière les rochers une chienne inquiete
        Nous regardait d'un oeil fâché,
        Epiant le moment de reprendre au squelette
        Le morceau qu'elle avait laché.

        Et poutant vous serez semblable à cette ordure,
        A cette horrible infection,
        Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
        Vous, mon ange et ma passion !

        Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
        Apres les derniers sacrements,
        Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
        Moisir parmi les ossements.

        Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
        Qui vous mangera de baisers,
        Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
        De mes amours décomposées !



Extrait des fleurs du mal , juste parce que celui là est génial.

Excellent choix Dea que ce poème de Baudelaire, mon préféré en fait. Lorsque je l'ai lu ce poème pour la première fois, je suis resté sans voix devant une telle beauté dans la noirceur et la putrescence pour ainsi dire.

D'ailleurs, c'est bizarre que dans ta version, la faute (qui probablement n'en était pas une à l'époque) relative à amours décomposées a été corrigée. Dans la version originale, la transcription de Baudelaire est au pluriel masculin et non au féminin comme le veut la règle actuellement pour le mot amour qui au singulier est masculin mais féminin au pluriel, tout comme délices et orgues féminin au pluriel, masculin au singulier.

Mais bon, cela ne change pas grand-chose, ce poème est un pur chef-do'euvre de noirceur.

Ce message a été modifié par jabberwocky - samedi 07 octobre 2006 à 20:40.
dimanche 08 octobre 2006 à 09:21
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Les étrennes des orphelins Arthur Rimbaud

I

La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…
- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ;
Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant…


II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…
Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique et son globe de verre…
- Puis, la chambre est glacée… on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose…
- Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D'exciter une flamme à la cendre arrachée,
D'amonceler sur eux la laine de l'édredon
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
Elle n'a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?…
- Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,
C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !…
- Et là, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère…


III

Votre coeur l'a compris : - ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis ! - et le père est bien loin !…
- Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée
S'éveille, par degrés, un souvenir riant…
C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant :
- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,
Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s'éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux…
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher…
On entrait !… Puis alors les souhaits… en chemise,
Les baisers répétés, et la gaieté permise !


IV

Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois !
- Mais comme il est changé, le logis d'autrefois :
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée ;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer…
- L'armoire était sans clefs !… sans clefs, la grande armoire !
On regardait souvent sa porte brune et noire…
Sans clefs !… c'était étrange !… on rêvait bien des fois
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure…
- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui :
Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ;
Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises :
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux !
- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
Silencieusement tombe une larme amère,
Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »
......................................................


V

Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
Les tout petits enfants ont le coeur si sensible !
- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose…
- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d'eux se pose…
Ils se croient endormis dans un paradis rose…
Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu…
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
La nature s'éveille et de rayons s'enivre…
La terre, demie-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil…
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire…
On dirait qu'une fée a passé dans cela !…
- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris… Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « À NOTRE MÈRE ! »


C'est un de mes préféré. Une des raison est sans doute parce qu'il fait partie de ces "premiers". Il dégage une atmosphère particulière. Je n'ai jamais trop su expliquer pourquoi ce poète me bouleverse. Il le fait c'est tout. Mais n'est-ce pas là une preuve de génie ? wub.gif wub.gif
J'adore aussi une charogne. A mon sens, ce poème restera lontemps une référence. J'ai eu beau chercher parmi tous les poèmes que je connais, j'ai rarement lu un texte aussi fort dans tout les sens du terme. wub.gif
dimanche 08 octobre 2006 à 11:32
Citer +Citer
Gothique donjon
Et flèche gothique
Dans un ciel d'optique,
Là-bas, c'est Dijon.
Ses joyeuses treilles,
N'ont point leurs pareilles
Ses clochers jadis
Se comptaient par dix.
Là, plus d'une pinte
Est sculptée ou peinte;
Là, plus d'un portail
S'ouvre en éventail.
Dijon, Moult te tarde !
Et mon luth camard
Chante la moutarde
Et ton Jacquemard !



Gaspard de la Nuit


j aime beaucoup ce petit poème en particulier pour ses sonorités! wink.gif

Ce message a été modifié par sandie72 - dimanche 08 octobre 2006 à 11:33.
samedi 14 octobre 2006 à 23:52
Citer +Citer
Je suis seul dans le château, seul avec ces trois femmes ! Des femmes ! Mina est une femme et, entre Mina et elles, il n’y a rien de commun. Elles, ce sont des démons !

Mais je ne resterai pas seul avec elles. Je tenterai de ram-per le long des mur, plus loin que je ne l’ai jamais fait encore ; et j’emporterai des pièces d’or : je pourrais en avoir besoin plus tard. Il faut absolument que je quitte le château.

Alors, je repartirai vers les miens ! Le premier train, et le plus rapide, m’emportera loin de ce lieu maudit, loin de cette terre maudite où le diable et ses créatures vivent comme s’ils étaient de ce monde !

Heureusement, la miséricorde de Dieu est préférable à la mort sous la dent de ces monstres, et le précipice est haut, es-carpé. Au bas, un homme peut s’endormir – comme un homme. Adieu, vous tous ! Mina !

Dracula Bram Stocker



cet extrait m a emue car l on y voir Jonathan sans issue face au piege se refermant sur lui et pensant a son amour,si loin,qu il e reverrait peut etre jamais

Ce message a été modifié par sandie72 - samedi 14 octobre 2006 à 23:52.
dimanche 15 octobre 2006 à 10:47
Citer +Citer
C'est alors qu'apparut le renard:
- Bonjour, dit le renard.
- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le pommier.
- Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli...
- Je suis un renard, dit le renard.
- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
- Ah! pardon, fit le petit prince.
Mais, après réflexion, il ajouta:
- Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu ?
- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens..."
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...
- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...
- C'est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses...
- Oh! ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince.
Le renard parut très intrigué :
- Sur une autre planète ?
- Oui.
- Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?
- Non.
- Ça, c'est intéressant ! Et des poules ?
- Non.
- Rien n'est parfait, soupira le renard.
Mais le renard revint à son idée:
- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...
Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince:
- S'il te plaît... apprivoise-moi ! dit-il.
- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
- Que faut-il faire? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...
Le lendemain revint le petit prince.
- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Il faut des rites.
- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.
- C'est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances.
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche:
- Ah! dit le renard... Je pleurerai.
- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
- Bien sûr, dit le renard.
- Alors tu n'y gagnes rien !
- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il ajouta:
- Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret.
Le petit prince s'en fut revoir les roses:
- Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisé et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient bien gênées.
- Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.
Et il revint vers le renard:
- Adieu, dit-il...
- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
- L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
- C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
- C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.
- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...
- Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

A de St Exupéry, le petit prince, chapitre XIX wub.gif

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