
Bonjour.
Bonjour La Mort.
Ça va comme Vous voulez ? Les affaires marchent ?
Ah ! C'est une question idiote ! Elles marchent puisque je suis là.
Bien sûr...
Je n'y croyais pas. Je ne croyais pas à tout ça... À vos récoltes de faucheuse, à vos orbites froides et glaciales, à cette cape sombre, dissimulant un squelette de vie. Etrange oui, je ne pensais pas que La Mort vécut. C'est troublant comme concept, non ? Si Vous existez, Vous vivez. Moi je suis mort et pourtant je suis là. J'ai conscience de ma présence, j'ai vécu mon trépas et suis pourtant bien présent, je Vous vois, réelle, majestueuse et terrifiante. Je Vous vouvoie également, par crainte et par respect.
Non, je n'y croyais pas. Mais je suis mort, c'est certain. La jardinière m'a fracassé le crâne. C'était une jardinière, ça ne fait aucun doute : une tulipe m'a délicatement heurté les lèvres, quelques effluves d'œillets m'ont accompagné lors de ma perte de conscience. La seule sensation désagréable fut cette impression que mon cerveau était broyé par mon crâne. Mais non, ce n'était pas qu'une impression... Et puis ce fut Vous, du moins je le suppose. Un sifflement de faux, un éclat bref, des bras osseux mais puissants, et les ténèbres insoutenables du néant, comme on dit.
Mais je suis là, et bien là. Je cause, je m'épanche, guettant le moindre soupir, l'esquisse d'un mouvement de Votre part. Mais rien…
Coucou.
Bonjour. Bonjour Madame La Mort.
Non, décidément, rien.
Dites-moi quelque chose.
Ne serait-ce qu'un râle...
Vous savez, il s'agit peut-être d'une erreur. Rien ne me prédestinait à être traité de cette façon par une jardinière. Cyrano, lui, l'avait cherché. Il ne le méritait pas mais il l'avait cherché, et puis il a eu le temps de s'organiser, de mourir debout, l'épée à la main. Mais moi, à la main, je n'avais que mon sac à provisions. Vous entendez ? Je revenais de faire mes emplettes ! Une situation banale et sans intérêt. Méritais-je cela ? Aucune animosité n'agitait ma pensée, aucun désespoir, rien qu'un peu de fierté ; j'avais réalisé une bonne affaire, ma foi, j'avais tout obtenu en promotion : du pain, une boîte de cassoulet, des raviolis et un pack de...(Non ! Mon dieu ! Il s'agit d'une erreur, d'une méprise incroyable, ou bien j'affabule, c'est grotesque.) un pack de Mort Subite ! Auriez-Vous pu... Comment dire sans paraître cavalier ?... Serait-il possible que Vous Vous soyez embrouillée...? Que Vous ayez mêlé " Mort Subite à moitié prix " et ma propre vie, et ayez tiré la mauvaise carte ?
Quelle injustice : le Cavalier de la Mort m'a été attribué, à moi, par erreur d'étiquetage !?!
Et je me retrouve là.
Et je râle, je râle.
Et rien, toujours rien. Pas le plus petit soupçon de réaction de Votre part.
Si au moins je n'avais pas eu le mauvais réflexe de lâcher mon pack, nous aurions pu trinquer.
Mais non ! Vous êtes là, debout, la faux nonchalamment soutenue par votre osseuse épaule, des haillons pendouillant de votre toge de pauvre, une lueur falote et tremblotante au creux de vos mornes orbites. Vous paraissez figée dans une implacable sérénité, ...une sereine éternité.
Bien, attendons.
...
...
...
...
Si la mort est ainsi faite, cela risque d'être fort ennuyeux de vivre en votre compagnie.
...
...
...
A mourir d'ennui !
Non, cela ne se peut, c'est impossible. Passer de vie à trépas ne se produit qu'une fois. Et pourtant je m'ennuie, c'est indéniable. Auriez-Vous une explication à cette incohérence ?
La mort serait-elle une existence parallèle ? Le paradis et l'enfer, tout le tralala seraient des bonus, des existences post mortem ? Et du coup le commun des mortels pourrait s'y embêter, se ronger les sangs d'ennui. D'autant plus qu'ici, apparemment, les activités sont rares. Mais bon, si au moins on pouvait causer, ça arrangerait les choses, Vous ne croyez pas ?
Non ?
Ah non ?
Non, bien sûr…
Remarquez, moi je n'y croyais pas. Je ne croyais pas à tout ça... Mais parlez ! Exprimez-Vous ! Même les cimetières murmurent parfois de sourdes plaintes. Des crissements, des chuintements, des gémissements. Soyez plus prolixe qu'un tombeau, tout de même. Vous êtes La Mort, ne l'oubliez pas. Pensez-Vous que le langage ne soit d'aucune utilité ? Ne croyez-Vous donc pas que le verbe soit l'outil du partage, qu'il permette de pallier à l'ennui de l'existence, à la routine de la...vie ?
Ah !
Non ?
Bien sûr…
Je saisis tout à coup le sens de ce silence ténébreux, de ce sinistre mutisme.
Rien ici ne peut être.
Le verbe n'a pas lieu d'être là.
L'existence n'est plus.
Nous ne partageons rien, si ce n'est le fait de ne plus être.
Les enfants de La Mort sont les enfants du silence et de la solitude.
C'est donc cela La Mort. Une existence bâillonnée, une vie de rien.
Bonjour Madame La Mort.
Bonjour et bonsoir.
Mon agonie fut longue, désormais je me tais...