mardi 13 mai 2008 à 08:25
Dimanche 11 Mai 2008
Pardon pour les fusillésPar Anne-Laure BARRET
Le Journal du Dimanche
>> Durant la Grande Guerre, quelques 600 poilus sont exécutés "pour l'exemple". Leur crime? Avoir déserté la ligne de front. Quatre-vingt dix ans après, leur réhabilitation est à l'étude. C'est ce qu'a annoncé dimanche sur France Info le secrétaire d'Etat aux Anciens combattants, Jean-Marie Bockel. Le JDD a rencontré des personnes qui se battent pour la mémoire de ces soldats.
http://www.lejdd.fr/cmc/societe/200819/par...les_116331.html C'est un médecin qui s'est mis en tête de prendre soin d'un mort. Dès qu'il range son stéthoscope, Bruno Garraud, généraliste au Tréport (Seine-Maritime), plonge dans l'histoire de la Première Guerre mondiale, son autre passion. Une voisine d'un certain âge attire un jour son attention sur le malheureux destin d'un certain André Lecroq, fusillé pour l'exemple en 1915. Après l'armistice, alors que l'on pleurait les poilus tombés au champ d'honneur, le soldat Lecroq fut, lui, banni du monument aux morts et sa veuve privée de pension. Son crime ? Avoir abandonné la ligne de front pour rejoindre, dans un état second, le poste de commandement.
Là où la justice militaire a condamné un "abandon de poste", Bruno Garraud diagnostique, en s'appuyant sur le compte rendu du conseil de guerre, un état de folie passagère. "Ce n'était ni un salaud ni un lâche, plutôt un courageux. Mais la guerre l'a rendu fou." Comme l'attestent les archives, Lecroq aurait mérité la clémence réclamée par ses supérieurs directs. Mais "le général de brigade a voulu faire un exemple. Le combat était rude, il fallait stimuler les troupes". A force de conviction, le médecin a obtenu que le nom du soldat fusillé ("une victime de guerre comme les autres") soit rajouté sur le monument aux morts.
Preuve que tous les comptes n'ont pas été soldés avec la plus grande saignée de l'histoire de France. Quatre-vingt-dix ans après la fin du conflit, ils sont encore des dizaines de remue-mémoire à se battre pour le souvenir des quelque 600 poilus fusillés pour l'exemple entre 1914 et 1918. Parmi eux, on trouve des passionnés d'histoire déterminés à laver l'honneur de ces anti-héros, des descendants des combattants frappés d'opprobre qui bataillent pour déterrer les secrets de famille et une poignée de militants pacifistes, convaincus que l'heure de la réhabilitation a enfin sonné.
"Le droit à la désobéissance"
Fer de lance de ce combat avec la Ligue des droits de l'homme (LDH), l'association La libre pensée - qui organise un rassemblement samedi prochain à Craonne (Aisne) - a été reçue le mois dernier par Edouard Guillaud (1), chef d'état-major particulier du président de la République. "Nous avons été écoutés avec attention. Serons-nous entendus ? Il est difficile de faire un pronostic. D'un côté, il n'est pas impossible que les choses bougent car ce serait un beau symbole pour le 90e anniversaire de la fin de la guerre. De l'autre, il est à craindre qu'un gouvernement de droite ne veuille pas mettre en avant le droit à la désobéissance", hésite Christian Eyschen, secrétaire général de l'association.
Si l'Elysée se refuse à tout commentaire, le dossier y est bien à l'étude, dans le cadre d'une réflexion plus globale sur la commémoration de 14-18 après la mort du dernier poilu français. Même prudence dans l'entourage du secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants, où l'on précise toutefois avoir exhumé les minutes des conseils de guerre de l'époque : "Nos spécialistes ont commencé l'examen des 600 condamnations à mort."
La demande de réhabilitation des fusillés pour l'exemple n'est pas nouvelle. Venu honorer la mémoire des combattants du Chemin des Dames, à Craonne, en 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait souhaité que les fusillés "réintègrent pleinement notre mémoire collective nationale". Le discours avait suscité un tel tollé à droite, en cette période de cohabitation, qu'il avait été abandonné en rase campagne. "L'opinion publique est peut-être plus mûre aujourd'hui. Le président de la République pourrait avoir la tentation de faire un joli coup politico-historique en abordant un thème cher à la gauche au moment où la France s'apprête à prendre la présidence de l'Union européenne", analyse un connaisseur de la question.
"Le temps d'une mémoire apaisée"
Au niveau local, en tout cas, le clivage droite-gauche s'est évaporé. Le conseil général de l'Aisne a ainsi adopté, le 16 avril dernier, à l'unanimité, un voeu invitant la France à "reconnaître" les fusillés et à inscrire leurs noms sur les monuments aux morts : "Sans chercher à réécrire l'histoire ou à l'instrumentaliser, peut désormais venir, après le temps des tabous et des polémiques, le temps d'une mémoire apaisée."
Les historiens, eux, ne sont ni unanimes... ni apaisés. Jean-Jacques Becker, professeur émérite de l'université Paris X-Nanterre et grand spécialiste de la guerre (2), est plutôt hostile à une éventuelle réhabilitation. "De quoi se mêle le conseil général de l'Aisne ?" demande-t-il. La notion même d'exemplarité des condamnations lui semble discutable: "Ces soldats ont été jugés par les tribunaux militaires, il y a sans doute eu des erreurs judiciaires mais la forme a été respectée. Il serait faux de dire qu'ils n'étaient coupables de rien."
S'il refuse de prendre une position tranchée, le général André Bach (3), ancien chef du Service historique des armées, estime, lui, que le sort des fusillés mérite d'être réexaminé : "Les contraintes sur la troupe ont été très fortes. Dès le début de la guerre, on a fusillé pour l'exemple, les archives le démontrent." Cet ancien parachutiste ajoute qu'il n'est jamais inutile de lever le voile sur les tabous: "La peur dans les yeux des soldats, je l'ai vue pendant la guerre du Liban. Cette expérience du terrain a peut-être nourri ma réflexion."
(1) Un rendez-vous rapporté par le site Mediapart.
(2) L'Année 14, Armand Colin.
(3) Fusillés pour l'exemple - 1914-1915, Tallandier.
Ce message a été modifié par sandie72 - mardi 13 mai 2008 à 08:25.