Wednesday 04 June 2008 à 02:29
Interview
Jésus Manchego ( 67 ans) est un acteur syndical en vue dans le mouvement des sans-papiers.
Le mouvement de sans-papiers fait de nouveau la Une. Mais en quoi cela concerne-t-il l’homme de la rue ?
Jésus Manchego: Cela concerne toute la société dans la mesure où ce sont des travailleurs en lutte. L’immigration ce n’est pas un phénomène nouveau. L’immigration a toujours existé. Et toutes les immigrations ont été liées aux besoins des travailleurs : chercher un monde meilleur, chercher un avenir pour la famille, pour les enfants. Cette lutte des sans-papiers fait partie intégrante de la lutte ouvrière. Quand j’étais délégué à Volkswagen, les travailleurs luttaient pour de meilleures conditions de travail, pour de meilleurs salaires, ils se battaient pour leur dignité. C’est une question de dignité. Aujourd’hui les sans-papiers se battent aussi pour la dignité de leur famille et de leurs enfants. La régularisation, c’est quelque chose de minimal que l’on peut concéder à un être humain. Ils ne viennent pas ici pour profiter de la sécurité sociale ou du CPAS, ils viennent ici pour trouver un monde meilleur, un travail et pour bénéficier des droits d’un travailleur à part entière.
Mais on voit que ces sans-papiers travaillent pour de très bas salaires par rapport aux autres travailleurs. Il y a quand même concurence ?
Jésus Manchego: Cette concurrence, les travailleurs sans-papiers n’en veulent pas. Ce sont les employeurs qui exploitent les sans-papiers, ce sont eux qui créent cette concurrence pour faire baisser les salaires. J’ai connu beaucoup d’entreprises qui avaient recours à des firmes de sous–traitance employant des sans-papiers. Quand on voit pour quel prix ces entreprises sont engagées dans les usines, n’importe quel patron qui sait compter sait que cela ne peut se faire avec des salaires normaux, qu’il y a du travail en noir. Les patrons le savent très bien. Il ne faut pas accuser les sans-papiers mais les patrons.
Le gouvernement défend une régularisation très sélective au cas par cas. Que leur opposez-vous comme arguments ?
Jésus Manchego: J’ai beaucoup d’inquiétude. S’il n’y a pas de critères clairs et transparents ce sera de nouveau à la tête du client. Il y a entre 50 et 100 000 sans-papiers en Belgique qui doivent être régularisés d’urgence. Leurs familles sont installées ici, il habitent en Belgique depuis un certain temps. La sélection est néfaste, il doit y avoir des critères clairs. Mais ce n’est pas parce que l’on va régulariser demain que l’immigration sera terminée, donc il faut des critères permanents. Sur base de la durée de séjour notamment.
On parle de contat de travail comme condition de régularisation. N’est-ce pas logique ?
Jésus Manchego: J’insiste, les sans-papiers veulent travailler, être régularisés pour avoir accès à un emploi est être rémunérés comme tout un chacun. Mais faire dépendre la régularisation d’un contrat de travail préalable... Un exemple. J’ai passé mon enfance dans les mines, toute ma famille était mineure. Et je connais la sensation d’être assujetti à un employeur pendant 3 ou 5 ans quand il y a constamment ce soucis de la maladie, de ne plus pouvoir travailler. Car on ne te donnait tes papiers que quand tu passais tes 5 ans dans le même charbonnage. Celui qui ne suivait pas était renvoyé et donc tu n’avais pas tes papiers. Aujourd’hui c’est la même chose sous une forme plus moderne. Que feront les patrons s’ils savent qu’ils ont des travailleurs qui leur sont assujettis ? On en arrivera à des situations sociales inacceptables. Il faut que ces travailleurs aient un accès à l’emploi comme tout le monde dans de bonnes conditions de travail et de salaire.
Des sans-papiers essaient d’obtenir un contrat de travail légal. Quelles difficultés rencontrent-ils ?
Jésus Manchego: Par exemple des employeurs leur offre un emploi un contrat à condition qu’ils paient 500 ou 1000 euros. Une sorte de droit d’entrée. Mais beaucoup ne peuvent pas l’obtenir car beaucoup de nouveaux boulot sont subsidiés. Par exemple, si on engage quelqu’un avec X mois de chômage, le patron ne doit pas payer de charges. Ou les titres-services. Tous ces contrats ne peuvent pas être accessibles pour les sans-papiers qui, par définition, n’ont ni droit au chômage, ni droit à la sécu.
Si l’on régularise massivement, cela peut encourager des milliers d’autres sans-papiers à venir en Belgique. On ne peut quand même pas accueillir toute la misère du monde.
Jésus Manchego: C’est la phrase que l’on entend toujours. Mais on peut bien accueillir toute la richesse du monde. On amnistie les riches fraudeurs, on accueille à bras ouverts les grandes fortunes. De l’autre côté, l’Afrique meurt tous les jours. Un sans-papier a peut-être mené trois ans de luttes pour arriver ici. Ce problème ne pourra prendre fin que lorsque les pays occidentaux cesseront d’exploiter les pays du Tiers-Monde.
Quel est l’intérêt des travailleurs belges à voir les sans-papiers régularisés ?
Jésus Manchego: La première, c’est la solidarité. Notre pays est construit sur la solidarité. On doit la continuer. Deuxièmement, il y a la place pour eux. Tertio, ils doivent se dire que la régularisation permettra de ne pas mettre les travailleurs en concurrence.
Comment voyez-vous la suite du mouvement ?
Jésus Manchego: Que la régularisation se fasse. Les occupants de l’Eglise du Béguinage sont en grève de la faim. Pourquoi ? Ils sont laissés pour compte, on leur promet des circulaires et rien ne vient. Ils sont dans une angoisse permanante.
Quel appel lancé au monde syndical ?
Jésus Manchego: Le monde syndical peut mobiliser dans les entreprises, mettre leurs forces dans la lutte pour la régularisation car la lutte des sans-papiers fait partie intégrante de la lutte des travailleurs.