mardi 28 mars 2006 à 10:55
222. Les schémas de conduites dans le monde humain
Les quatre schémas ritualisés mentionnés plus haut se retrouvent sans doute (et même surement) dans le cas humain. Mais la différence capitale entre les comportements animaux et les comportements humains vient du fait que le comportement humain déploie une interaction à trois pôles et non à deux comme dans le règne animal.
La ritualisation, dans le cas humain, n’est pas, en effet, limitée à une interaction hic et nunc entre deux protagonistes (ou deux groupes de protagonistes) mais elle est immergée dans une narration généralement mythique qui joue le rôle d’un troisième pôle, par lequel les interactions entre individus transitent[17]. Les individus apparaissent comme chacun dotés d’une place dont ils sont responsables pour assurer le bon déroulement des étapes successives de la narration en question : c’est le cas d’un rituel visant la multiplication d’une nourriture spécifique et qui exige l’effectuation, très précisément réglée, d’un rite ; c’est aussi le cas du langage qui, n’appartenant à personne en particulier, relève directement du domaine de la transaction rendue possible par le troisième pôle[18]. Celui-ci suppose donc toujours l’existence d’un tiers, humanisé ou pas, mais qui est absent ou physiquement inaccessible, sauf sous la forme de ce qui est interprété comme ses traces, dans un récit qu’il faut interpréter ou mettre en scène (objets, événements ou actions interprétés comme signes, causes ou valeurs à interpréter, répéter ou reproduire).
La transition entre l’interaction bipolaire et l’interaction tripolaire est marquée par un certain nombre d’indices[19], à la fois biologiques et sociaux.222.2. Indices sociaux
Contrairement à ce qui se produit dans le règne animal, les indices sociaux permettant de reconstituer une transition d’un premier état de la ritualisation à un second tournent autour de la constitution d’un tiers terme dans les interactions sociales. Il est en effet frappant de constater, dans les schéma rituels mis en lumière chez les animaux, l’absence de délégation possible à un tiers : les relations bipolaires que l’on y trouve ne permettent pas que puissent être transférés une autorité, un pouvoir, une valeur à un tiers ou que ce tiers soit reconnu comme porteur d’une valeur. Si l’on admet que la formation du groupe social passe par la constitution d’un tiers idéalisé, on doit alors rechercher des types de contraintes et de cohésions d’une autre nature que le simple rapport bipolaire d’activité et de passivité pour justifier cette constitution.
Comment caractériser ce tiers terme ? Alors qu’on a tendance à le considérer comme la condition de possibilité d’un champ où va pouvoir s’accumuler un potentiel abstrait de transaction, c’est plutôt la réalité qu’on lui accorde qui paraît fondamentale parce qu’il apparaît alors comme ayant le pouvoir causal de reconduire la vie du groupe. Le détour par le niveau symbolique consiste donc à favoriser ce pouvoir conçu comme réel ou à se le concilier au moyen de procédés, rituel et linguistique, servant à enclencher une causalité appropriée. http://www.lattice.cnrs.fr/article.php3?id_article=50Voilà qui est explicite. En bref, l'homme en quête de causalité doit pour ce faire transiter par un terme tiers, de nature quelconque, qui se mue en symbole et qui en génère d'autres. Dans ton rapport aux choses, il y a toi, les choses et le rapport. Tu as conscience en même temps de toi et des choses, ce que permet (et ce qui a rendu possible) cette mémoire si performante (on en doute parfois). Ce rapport perceptif et intuitif permet donc la prolifération de symboles, donc de rituels et consort - en délocalisant l'ici et le maintenant dans une projection
atopique qui bouleverse l'instantanéité de la perception a double sens, mais qui est pourtant naturellement permise par elle.
(Un pigeon a une mémoire de 3 secondes - one pourrait même pas dire qu'il "se sait" - aucune raison qu'il puisse croire en quoi que ce soit).