mardi 17 avril 2007 à 00:28
Dans le mot nihilisme, nihil ne signifie pas le non-être, mais d’abord une valeur de néant. La vie prend une valeur de néant pour autant qu’on la nie, la dépréciée. La dépréciation suppose toujours une fiction : c’est par la fiction qu’on fausse et qu’on déprécie, c’est par la fiction qu’on oppose chose à la vie.
La vie toute entière devient donc irréelle, elle est représentée comme apparence, elle prend dans son ensemble une valeur de néant. L’idée d’un autre monde, d’un monde suprasensible avec toutes ses formes (Dieu, l’essence, le bien, le vrai), l’idée de valeurs supérieures à la vie n’est pas un exemple parmi d’autres, mais l’élément constitutif de toute fiction. Les valeurs supérieures à la vie ne se séparent pas de leur effet : la dépréciation de la vie, la négation de ce monde. Et si elles ne se séparent pas de cet effet, c’est parce qu’elles ont pour principe une volonté de nier, de déprécier. Gardons nous de croire que les valeurs supérieures forment un seuil ou la volonté s’arrête, comme si, face au divin, nous étions délivrées de la contrainte de vouloir. Ce n’est pas là volonté qui se nie dans les valeurs supérieurs, ce sont les valeurs supérieures qui se rapportent à une volonté de nier, d’anéantir la vie « Néant de volonté » : ce concept de Schopenhauer est seulement un symptôme ; il signifie d’abord une volonté d’anéantissement, une volonté de néant…. « Mais c’est du moins, et cela demeure toujours une volonté » (Généalogie de la morale).
Nihil dans nihilisme signifie la négation comme qualité de la volonté de puissance. Dans son premier sens et dans son fondement, nihilisme signifie donc : valeur de néant prise par la vie, fiction des valeurs supérieures qui lui donnent cette valeur de néant, volonté de néant qui s’exprime dans ces valeurs supérieures.
Le nihilisme a un second sens, plus courant. Il ne signifie plus une volonté, mais une réaction. On réagit contre le monde suprasensible, on leur dénie les valeurs supérieures, on nie leur existence, on leur dénie toute validité. Non plus dévalorisation de la vie au nom de valeurs supérieurs, mais dévalorisation de valeurs supérieures. La grande nouvelle se propage : il n’y a rien à voir derrière le rideau, « les signes distinctifs que l’on a donnés de la véritable essence des choses sont les signes caractéristiques du non-être, du néant » (Crépuscule des idoles).
Ainsi le nihilisme nie Dieu, le bien et même le vrai, toutes les formes du suprasensible. Rien n’est vrai, rien, n’est bien, Dieu est mort. Néant de volonté n’est plus seulement un symptôme pour une volonté de néant, mais à la limite, une négation de toute la volonté.
Il n’y a pus de volonté de l’homme ni de la terre. « Partout de la neige, la vie est muette ici, les dernières corneilles dont on entend la voix croassent : A quoi bon ? En vain ! Nada ! Rien ne pusse et ne croit plus ici » (Généalogie de la morale). Ce second sens resterait familier, mais n’es serait pas moins incompréhensible si l’on ne voyait comment il découle du premier et suppose le premier. Toute à l’heure, on dépréciait la vie du haut des valeurs supérieures, on la niait au nom de ces valeurs. Ici, au contraire, on reste seul avec la vie, mais cette vie est encore la vie dépréciée, qui se poursuit maintenant dans un monde sans valeurs, dénuée de sens et de but, roulait toujours plus loin vers son propre néant. Tout à l’heure, on opposait l’essence à l’apparence, on faisait de la vie une apparence. Maintenant on nie l’essence, mais on garde l’apparence : tout n’est qu’apparence, cette vie qui nous reste est restée pour elle-même apparence.
Le premier sens du nihilisme trouvait son principe dans la volonté de nier comme volonté de puissance. Le second sens « pessimisme de la faiblesse », trouve son principe dans la vie réactive toute seule et toute nue, dans les forces réactives réduites à elles mêmes. Le premier sens est un nihilisme négatif ; le second sens, un nihilisme réactif.
La complicité fondamentale entre la volonté de néant et les forces réactives consiste en ceci : c’est la volonté de néant qui fait triompher les forces réactives. Quand, sous la volonté de néant, la vie universelle devient irréelle, la vie comme vie particulière devient réactive, c’est en même temps que la vie devient irréelle dans son ensemble et réactive en particulier. Dans son entreprise de nier la vie, pour une part elle en a besoin. Elle tolère comme état de la vie voisin de zéro, elle en a besoin comme du moyen par lequel la vie est amenée à se nier, à se contredire.
C’est ainsi que, dans leur victoire, les forces réactives ont un témoin pire un meneur. Or il arrive que les forces réactives triomphantes, supportent de moins en moins ce meneur et ce témoin. Elles veulent triompher seules, elles ne veulent plus devoir leur triomphe à personne. Peut être redoutent elles le but obscur que la volonté de puissance atteint pour son compte à travers leurs propre victoire, peut être craignent elles que cette volonté de puissance ne se retourne contre elles et ne les détruisent à leurs tour. La vie réactive brise son alliance avec la volonté négative, elle veut régner toute seule. Voilà que les forces réactives projettent leur image, mais cette fois pour prendre la place de la volonté qui les menait. Jusqu’où iront-elles dans cette voie ? Plutôt pas de volonté du tout que cette volonté trop puissante, trop vivante encore. Plutôt nos troupeaux stagnants que le berger qui nous mène encore trop loin. Plutôt nos seules forces qu’une volonté dont nous n’avons plus besoin. Jusqu’où les forces réactives iront elles ? Plutôt s’éteindre passivement ! Le nihilisme réactif prolonge d’une certaine façon le nihilisme négatif : triomphantes, les forces réactives prennent la place de cette puissance de nier qui les menait au triomphe. Mais le nihilisme passif est extrême aboutissement du nihilisme réactif : s’éteindre passivement plutôt qu’être mené du dehors...