Au cours de la deuxième moitié du XIXè siècle, quelques érudits tels Léo DESAIVRE, Henri GELIN ou Charles PUICHAUD que l’on a appelé plus tard des « folkloristes », se sont intéressés aux histoires et aux légendes de la tradition populaire. Grâce à leurs écrits, sont venus jusqu’à nous les éléments d’une culture de transmission orale très ancienne évoquant les faits et gestes d’êtres fantastiques comme, entre beaucoup d’autres, les galipotes (ou ganipotes). Avant de retranscrire ici un certain nombre de ces textes extraits du Mini dictionnaire des êtres fantastiques en Deux‑Sèvres de Jean‑Loïc LE QUELLEC (Geste éditions), voici une histoire de galipote telle qu’elle se racontait dans ma famille.
Par une chaude nuit d’été, un paysan voit sur le chemin devant lui, une ouaille (brebis) qui boitait bas. Il se dit, « Comment se fait‑il que cette ouaille blessée se trouve à être toute seule en cet endroit et à cette heure tardive ? ».
Arrivé à sa hauteur, il décide de l’emmener chez lui pour la mettre avec les siennes.
« Après tout, ça m’en fera une de plus, pas vrai ? » se dit‑il.
Il la charge sur ses épaules et reprend sa marche en allant d’un bon pas, mais plus il va, plus la bête pèse… Elle devient si lourde que le malheureux en a les reins cassés, sue sang et eau et commence à se dire qu’il va être obligé de la reposer à terre. Tout à coup, voici que l’ouaille – car c’était en fait une
galipote – éclate d’un grand rire moqueur et dit en le désignant par son nom : « Alors ! Mon pauvre Garinage ! Sacré gros fainéant va ! Crois‑tu que t’en as assez de me porter comme ça, hein ? »
L’homme a tellement peur qu’il jette la bête par terre et s’enfuit en courant si vite et si longtemps qu’il y en a qui disent qu’à l’heure où je vous raconte cette histoire, il court encore.
Maurice PACHER
Une bergère des environs de Niort s’aperçut, en rentrant du pâturage, que son troupeau venait de s’accroître d’une ouaille nègre (une brebis noire), venue d’on ne savait où. Elle introduisit la brebis surnuméraire dans la bergerie, avec les siennes, et tira le verrou, non sans se réjouir intérieurement de l’heureuse aubaine. Mais voila qu’aussitôt la nuit tombée, des chants de femme se firent entendre, partant du toit aux moutons. C’était une cantilène plaintive, ça et là coupée de ricanements stridents et prolongés. Personne, parmi les gens de la maison et ceux du voisinage, n’eut le courage de pénétrer au milieu du troupeau afin de savoir qui donc chantait ainsi.
« C’est une galipote », se disait‑on à mi‑voix.
Le lendemain, à l’heure accoutumée de son départ, la bergère entrebâilla craintivement la porte du toit. L’ouaille nègre s’en échappa, rapide comme un tourbillon, la bousculant au passage et gagnant au large. Mais de temps à autre, elle se retournait du côté de la ferme, battant des mains et riant très fort, comme pour se gausser des gens qui la laissaient ainsi s’enfuir.
(H. GELIN, Légendes de sorcellerie.)
Dans une ferme voisine de Niort, un soir d’hiver, les chiens aboyaient plus fort que d’habitude en courant autour de la maison. Le fermier sauta en bas de son lit et entr’ouvrit discrètement le volet. Il aperçut, assis au milieu de la cour, un lévrier blanc et noir qui paraissait prendre plaisir à molester les autres chiens, les culbutant sans effort à coups de pattes, les soulevant et les rejetant au loin d’un coup de gueule dès qu’ils se hasardaient à sa portée. Le fermier passa une culotte de serge dans la braguette de laquelle sa femme avait cousu un marron d’Inde (façon comme une autre de protéger du mauvais sort). Il glissa une balle dans son fusil à pierre et fit feu sur la bête qui tomba roide morte.
Le lendemain, levé de bonne heure pour examiner le cadavre, il fut bien étonné de voir, gisant à la place du chien qu’il avait tué, le corps d’une très belle femme, vêtue de somptueux habits. A son cou pendait un riche esclavage, à cinq rangées de chaînettes soutenant des plaques d’or émaillé merveilleusement ciselées, et ses doigts portaient de nombreuses bagues ornées de chatons précieux étincelants de mille feux.
Pour faire disparaître les traces de son meurtre involontaire, il creuse en hâte une fosse dans l’angle de la cour et recouvre d’une fagotière la terre remuée. A peine avait-il fini sa besogne qu’un homme très bien mis entra dans la cour. Il s’informa si le fermier avait vu passer par là une dame. Au signalement donné, le fermier vit bien qu’il s’agissait de la galipote qu’il avait tuée. Il répondit, non sans un léger tremblement dans la voix, qu’il n’avait point vu cette dame. Mais un petit chien qui accompagnait le visiteur, se mit à tourner autour des fagots, flairant et poussant des cris plaintifs. Un long silence gêné s’établit entre les deux hommes. L’étranger poussa un profond soupir puis lâcha :
--« Vous avez tué ma pauvre femme… Je suis sûr qu’elle est venue ici… ».
Cependant, il n’insista pas et s’en alla, la tête basse, suivi du petit chien qui ne cessait de gémir.
(H. GELIN, Légendes de sorcelleries)
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