Qui étaient les gauchistes en 1968 ?Les « événements de Mai-68 » ayant en réalité commencé le 22 mars de la même année à Nanterre, ce samedi aurait dû être commémoré comme le quarantième anniversaire du début de ce gigantesque happening étudiant qui sera bientôt rejoint par la plus grande grève qu’ait jamais connu la France. C’est à cette occasion que le grand public entendra pour la première fois parler des « gauchistes » terme qui, encore aujourd’hui, reste relativement mystérieux. Pour contribuer à faire revivre ce moment particulier de l’histoire de France, cet article a pour ambition d’en faire un panorama succinct et... largement subjectif.
Qualifié en son temps de “maladie infantile du communisme” par Lénine, le gauchisme des années 70 se compose d’un ensemble d’organisations et de groupuscules que l’on peut tenter de classer en trois tendances principales : les trotskistes, les maoïstes et les anarchistes.
Les trotskistes
La grande affaire des trotskistes, qui sont aussi anciens que Trotsky lui-même (qui a eu dès le début ses partisans), c’est leur opposition au choix effectué par Staline en faveur de la révolution dans un seul pays, qui a eu pour conséquence l’inféodation et l’instrumentation de tous les partis communistes du monde, à commencer par le PCF, à la politique étrangère de l’URSS. La plupart des organisations trotskistes en France sont issues du mouvement communiste.
On trouve d’abord le déjà ancien PCI (plus tard OCI et actuellement “Parti des travailleurs” dont le dirigeant historique est un certain « Lambert » [1], récemment décédé, d’où l’appellation de “Lambertisme” pour ce courant). Ce groupe assez mystérieux du fait de sa quasi-clandestinité a fait l’objet de beaucoup de fantasmes. Très professionnel et d’une rare efficacité, obsédé par l’auto-épuration, spécialisé dans « l’entrisme » au sein d’organisations de masses diverses (les syndicats, notamment à FO et à la FEN, mais aussi les francs-maçons ou les libres penseurs), il a retenu l’attention des médias lorsque l’on a su que Lionel Jospin en aurait plus ou moins fait partie dans sa jeunesse.
Lutte ouvrière (LO) est une organisation inclassable et exclusivement française qui a longtemps végété d’une manière très isolée en développant une culture littérale et quasi-mystique de Trotsky, et pour qui le monde s’est figé en 1939, date des derniers écrits du maître. Pour les soixante-huitards, LO ce n’est pas tant Arlette Laguillier, que leur fête annuelle de Presles qui a constitué un point de rassemblement régulier, avec quelques autres comme le Larzac.
Le parti trotskiste qui a été le plus en vue ces années-là dans les luttes est sans doute la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) qui eut dès cette époque Alain Krivine comme dirigeant (qui s’efface maintenant au profit d’Olivier Besancenot). Considérée comme un peu moins dogmatique que LO, la LCR s’intéressait essentiellement aux syndicats, seules organisations légitimes, à ses yeux, de la classe ouvrière.
De la LCR est issu le groupuscule Révolution, alias REVO. Ce mouvement se distinguait de la LCR par une plus grande attention aux “mouvements de masse” et, à ce titre, s’est beaucoup plus investi, par exemple, dans le féminisme ou la lutte des paysans du Larzac. Ce groupuscule fusionnera au bout de quelques années avec la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) qui, elle, est issue du maoïsme, pour donner naissance à l’OCT actuelle (Organisation communiste des travailleurs).
Qu’y a-t-il de commun à ces groupes ? D’abord, et il ne faut pas l’oublier, une adhésion complète au marxisme et au léninisme, donc aux concepts de la lutte des classes, de l’avant-garde de la révolution prolétarienne, de la valeur-travail et tout le fourniment ; mais aussi une critique radicale du PC (dit “Stalinien”) et de ce qu’il a fait de l’URSS. « Au fond, le message trotskiste est simple : la révolution est possible, et si l’on analyse les causes de son échec en URSS, on comprend qu’elle ne peut pas se faire avec le Parti communiste. » (Dixit un ancien trotskard de mes amis...)
Les trotskistes malgré leur éclatement, même lorsque le nombre de leurs militants est très faible, restent des groupes très structurés, et avec une pensée à peu près “identifiable” puisque l’on dispose des écrits de Trotsky. En raison de leur côté très organisé (avec notamment l’entraînement à la clandestinité, les pseudonymes, l’apprentissage des mouvements de rue, de l’agit-prop), même avec le recul, il est difficile de les trouver vraiment « folkloriques », tant ils avaient des fonctionnements proches de ceux des sectes. Malgré une rude concurrence avec LO, et dans une moindre mesure à peu près tous les mouvements gauchistes, on attribuera probablement la palme du sectarisme aux lambertistes (vase clos, culpabilisation, glorification, endoctrinement, discipline, encadrement, cotisations gigantesques : 10 % du salaire minimum. On y notera avec amusement deux causes immédiates d’exclusion : fumer un pétard et suivre une psychanalyse...)
Les maoïstes
Chez les maoïstes, par contre, on trouve de tout, et il est encore plus difficile d’en dresser un paysage à peu près fidèle.
Le terme “mao” recouvre, en fait, la plupart des tendances et groupes gauchistes qui n’étaient pas trotskistes.
Contrairement à ce qui s’est produit avec l’URSS vis-à-vis des Partis communistes “frères”, le PC chinois n’a jamais soutenu, aidé ou dirigé aucun des groupuscules qui se réclamaient en France du maoïsme. On trouve chez ces gauchistes la fascination pour “la révolution culturelle” menée par Mao, et qui va rencontrer un certain écho auprès de ceux qui cherchent essentiellement à combattre le capitalisme sur le terrain de l’idéologie, de la culture. Ils sont favorables à la “spontanéité des masses” par opposition aux organisations structurées et préfèrent créer des “groupes d’action” ou des “coordinations” plutôt que de s’investir dans des syndicats (on les appelle d’ailleurs pour cela, par dérision, les “Mao-Spontex”). Ceux-là ont une attitude vis-à-vis des partis de gauche beaucoup plus radicale encore que les trotskistes, les mettant tous dans le même sac, allant jusqu’à considérer le PC et les syndicats noyautés par le PC comme les chiens de garde du capitalisme. Le mouvement le plus connu qui s’en réclame est la GP (Gauche prolétarienne) dont le dirigeant de l’époque a été Alain Geismar. La GP a bénéficié à maintes reprises du soutien actif et militant de J. P. Sartre. Ce sont aussi des membres de la GP qui sont à l’origine du journal Libération.
Il est à noter que ce mouvement, un peu avant les années 80, s’est interrogé sur l’opportunité de basculer dans le terrorisme sur le modèle des Brigades rouges italiennes et de la “Bande à Baader” en Allemagne, avant d’y renoncer et de s’auto-dissoudre. Seule une toute petite fraction a créé sur ses cendres les NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) puis, dans la foulée, “Action directe” qui s’est illustrée par de véritables actions armées et quelques attentats particulièrement sanglants entre 85 et 86, en particulier l’assassinat de Georges Besse, le PDG de Renault et du général Audran, responsable des affaires internationales au ministère de la Défense. Quatre d’entre eux seront arrêtés en 1987, condamnés à perpétuité et soumis à un régime pénitentiaire extrêmement dur dénoncé régulièrement par diverses associations et la Cour européenne des droits de l’homme. Il s’agit de Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani. Joelle Aubron, atteinte d’un cancer, a été libérée pour des raisons de santé, elle est récemment décédée. Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon bénéficient depuis peu d’un régime de semi-liberté, seul Georges Cipriani est encore en prison. [2]
Un autre thème du maoïsme est de mettre sur un pied d’égalité les paysans et les ouvriers comme moteurs de la révolution (“Marcher sur ses deux jambes”), alors que ces derniers sont privilégiés dans le léninisme classique.
A côté de ces maoïstes dits “Spontex” il y a les “Mao-Stals” qui ont la particularité d’être les seuls “gauchistes”à se réclamer de l’héritage stalinien, et qui considèrent, par exemple, que la période de légère décrispation de l’URSS sous Khrouchtchev est une trahison pure et simple de la révolution ! Il convient de noter, en effet, que contrairement à l’URSS, la Chine n’a jamais procédé à une quelconque “déstalinisation”. On trouve dans ce courant très bizarre la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) et leur alliance avec Revo pour former l’OCT laisse rêveur...
Les Mao-Spontex sont peut-être les plus représentatifs de l’esprit de Mai-68, à la fois radical, imprévisible, bouillonnant et capable du pire comme du meilleur, mais c’est juste une impression personnelle. Il est à noter que, si bien peu parmi les gauchistes ont réellement lu Trotsky, pour les maoïstes la situation est beaucoup plus simple : il n’y a rien à lire, à moins de considérer les célèbres “Pensées” du Grand Timonier et son « petit livre rouge » comme de la doctrine politique, ce qui est à l’évidence très exagéré.
Les anarchistes
Ceux-là aussi existent sous des formes diverses depuis le XIXe siècle. Ce sont le plus généralement des individualistes qui ont comme objectif la disparition de l’État et qui développent un discours sur l’autonomie, l’autogestion, l’antimilitarisme et l’anticléricalisme (“A bas l’État, les flics et les patrons/curés...”). Ils disposent de plusieurs “organisations” [3]encore que le terme soit à utiliser avec précautions en ce qui les concerne : la Fédération anarchiste et la CNT qui, elle, prend sa source en Espagne avec le renouveau de l’anarchisme après Franco. Se réclament aussi vaguement de l’anarchisme des “autonomes” violents et à peu près incontrôlables dans les manifestations.
Mais, incontestablement, les anars les plus attachants et les plus originaux de cette époque ont été les Situationnistes. Il s’agit d’une avant-garde artistique et politique créée à la fin des années 50, qui voulait rendre la vie “intégralement poétique” et qui a fini par considérer que le prolétariat était le seul, à travers la révolution, en mesure d’atteindre un tel objectif. Les situationnistes, qui n’ont rien représenté comme poids sur le plan politique ont, en revanche, énormément contribué à l’imaginaire de Mai-68 à travers leurs slogans dévastateurs du genre “Il est interdit d’interdire” ou “Sous les pavés, la plage” et qui ont été largement diffusés au cours des événements.
Voici, à titre d’exemple, une citation de l’Internationale situationniste pour comprendre son rapport au militantisme organisé du gauchisme marxiste : “La révolution cesse dès l’instant où il faut se sacrifier pour elle. Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre.”
Même s’il est difficile de les ranger sous l’étiquette “gauchistes” au sens marxiste du terme, il ne faut pas passer sous silence le rôle parfois important des chrétiens de gauche qui se sont exprimés à travers le syndicat CFDT, et qui ont souvent fréquenté le PSU [4] comme parti politique, mais qui ont aussi, comme à la fac de droit de Paris, été des organisateurs de la grève et de la contestation étudiante. Parmi les travailleurs, ils ont joué un rôle essentiel dans l’extraordinaire épopée des Lip à Besançon, dont l’un des leaders aux côtés de Charles Piaget, Jean Raguenès, était un prêtre-ouvrier dominicain...
Deux mouvements très importants attendront le début des années 70 pour se manifester et ne sont pas encore repérables en Mai-68, même s’ils en sont des prolongements directs : le féminisme et la pensée écologiste.
Il convient, enfin, d’expliquer que tous ces gauchistes ne représentaient au final qu’un très petit nombre de vrais militants et que les jeunes qu’ils parvenaient à mobiliser régulièrement dans des luttes diverses se disaient vaguement marxistes ou révolutionnaires, parfois chrétiens et révolutionnaires mais, au mieux, n’avaient lu que Le Manifeste du Parti communiste de Marx, peut-être quelques lignes de Lénine, Trotsky Rosa Luxembourg ou Bakounine, avaient vaguement entendu parler de Marcuse et de Reich, étaient un peu attirés par les beatnicks et les hippies ou les mouvement communautaires à la Lanza del Vasto et se promettaient d’éduquer leurs enfants façon “Summerhill”. Mais leur “gauchisme” était en réalité une sorte de fourre-tout contestataire, mélange d’utopie, de générosité, de violence assumée et de non-violence rêvée. Et l’appartenance à tel groupe plutôt que tel autre était bien souvent le fruit du hasard, d’une rencontre, d’un copinage...
[1] Il s’agit de son « pseudo », son vrai nom est Pierre Boussel
[2] J’ai toujours trouvé étonnante la proportion très élevée des femmes dans ces mouvements violents, que ce soit Action directe, l’ETA, les Brigades rouges ou la bande à Baader...
[3] Le « Mouvement du 22 mars » de D. Cohn-Bendit est à rattacher à cette mouvance
[4] Le PSU est un parti politique à l’histoire très complexe, né dans les années 60 autour des thèmes de l’anticolonialisme et de l’antigaullisme, dont le secrétaire général le plus célèbre a été Michel Rocard, et qui, à partir de 1968, est devenu un parti contestataire et autogestionaire. Il s’est auto-dissout en 1989
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=37866