vendredi 24 novembre 2006 à 23:30
Me'ci

"« Votre fille ne vivra pas. »
Cette petite phrase, je l’ai entendu à maintes occasions. Elle revient à chaque dîner entre amis, chaque réunion de famille, à laquelle président mes parents. Elle surgit toujours, parce que l’on finit immanquablement par parler de moi. Mes souffrances, ma naissance, mon combat et que sais-je encore d’au moins aussi sinistre, dont ma mémoire ne garde, injustice suprême, pas une trace. L’ennui étant qu’avec elle, afflue en même temps, les afflictions infligés à mon entourage, ainsi qu’à nombres inconnus qui décidèrent héroïquement de rester aux abords, à surveiller la frêle créature armée. Moi, le bébé grand prématuré, pour statuer si lui siérai, après la couveuse, le cercueil ou le berceau. Ils racontent tout ça en détails ; l’avant : comment ma mère s’est trouvée enceinte alors qu’elle portait un stérilet, comment son premier gynécologue lui joua un « tour de cochon », comment le second diagnostiqua mon « embarras », l’épreuve, la survie…puis l’après : les soupçons lorsque à trois ans je rampais encore ; enfin, l'abominable malédiction s'écroulant sur l’innocente neuve maisonnée : l’enfant né sera… handicapé. Les autres seront peintres, mannequins ou lambdas, avec cette chose capitale, composant de tous, un modèle unique.
Une minorité quant à elle, comprend vite à quel point ces distinctions là en servent une plus grosse. Le handicap, c’est tout un processus parallèle à la science ! Une vie, et surtout une évolution à adapter à ce morceau fêlé. L’existence gagnée, il faut choisir en quoi la transformer. Ce bloc argileux, on ne peut le léser tel quel, s’il est acheté ! Deux possibilités s’offrent à l’heureux propriétaire.
1. Il ratatine le limon, le durcit, le néglige, en l’abhorrant pour lui avoir autant salit les mains.
Technique sécuritaire, mais improductive. Le mur des lamentations trouve ici sa parfaite utilité. Cette issue est très fréquentée au départ. Généralement, elle se désertifie passé un laps de temps défini ; par lassitude sans doute.
2. Il relève méthodiquement ses manches, avec pour ambition le façonnement d’un immeuble haut comme les twin touers. Risquant de voir un jour son gratte-ciel dans un état similaire.
C’est ça, aimer la vie : la sculpter pour la rendre belle, fertile et plantureuse. Bien sûr, attention, car en empruntant cette route, le potier accepte également, en cas d’affaissement, de découvrir ses doigts irrémédiablement blessés… J’ai favorisé cette option. En n’étant au début, pas vraiment consciente du danger. La première et la seconde alternative sont crûment liées. Leur fondement conjoint râpe la paume…
Le tourneur ne cesse jamais de travailler sa matière. Il y aura des instants où la fatigue, les crampes, lui feront oublier sa mission. Alors, la première éventualité, le puis, comme on le surnomme entre nous, le guette. Il doit s’en dépêtrer très vite, sinon, il aspirera son âme dans une profondeur immense. Prisonnière, elle conserve peu de chances de s’en dépêtrer indemne…Surtout si elle ne s’en méfie pas assez… Ce piège capture même les plus avertis. Malgré l’expérience contiguë à l’âge, grâce auquel on apprend à le débusquer sous ses aspects les plus communs. L’on s’y perd à plusieurs reprises précédemment. Laborieusement souvent.
C’est ce qui m’arrive ce soir. Pendant qu’ils se livrent à leurs énièmes congratulations, la honte me prend à revers, posant une fois de plus, le vêtement plombé de la culpabilité sur mes épaules arrondies. Pourquoi ? Aucune idée. Ils sont bien fiers, eux. Cependant, je les observe : leurs yeux cernés, leurs traits constamment tirés par l’angoisse et le stress ; je songe une seconde à leurs sacrifices, pour m’imaginer monstre biscornu sans âme.
Durant ces moments, je m’exècre. Je suis seule. Personne ne pourrait comprendre, n’est-ce pas ?
Cela se révèle le plus souvent court et intense. J’en émerge telle une apnée, me demandant ce qui me traversait.
Cela s’éloigne. Je me tiens prête pour la revanche plus âpre, avec une moue victorieuse, mais pas triomphante. Ce sentiment âcre reviendra.
Mon identité n’a pas d’importance. Ce récit relate mon histoire, un parcours purement personnel. Je ne prétends ni fédérer, ni témoigner. Si quelques-uns se reconnaissent en mes avatars, j’aurais remporté mon pari."
Pampelune
Vala, j'aime beaucoup l'image du tourneur. Elle peut parler à tout un chacun. Aimer la vie, c'est la sculpter pour la rendre belle. C'est la plus jolie définition que j'ai lu.