dimanche 22 avril 2007 à 23:14
IL s’agit des plus anciens portraits peints qui subsistent : ils ont été exécutés entre le 1er et le 4e siècle après JC.
Les personnages représentés une individualité qui ressemble, à s’y méprendre, à la nôtre . Ils ont l’air d’être de notre temps bien plus que n’importe quelle autre oeuvre des deux mille ans d’art européen traditionnel qui ont suivi . Les portraits du Fayoum nous émeuvent comme s’ils avaient été peints le mois dernier. Pourquoi ? C’est cela leur énigme.
Ces portraits sont peints sur bois - souvent le tilleul - ou, pour certains, sur lin. Les visages sont légèrement plus petits que nature.
Un certain nombre de ces tableaux ont été peints à la détrempe, mais le procédé le plus souvent utilisé est l’encaustique, qui consiste à mélanger les couleurs à de la cire d’abeille et à les appliquer à chaud si la cire est pure, à froid si elle a été émulsionnée. On peut suivre, encore aujourd’hui, les coups de pinceau du peintre ou les marques de la lame dont il s’est servi pour étaler la couleur. Le fond d’apprêt sur lequel les portraits ont été exécutés était sombre, les peintres du Fayoum allant du foncé au clair. En plus de l’or, les peintres utilisaient quatre couleurs : le noir, le rouge et deux ocres. Il s’agit de peintres gréco-égyptiens, les Grecs s’étant installés en Egypte à partir de la conquête d’Alexandre, quatre siècles plus tôt.
L’expression « portraits du Fayoum » tient à ce qu’on les a découverts à la fin du siècle dernier dans la province du même nom, pays fertile autour d’un lac à 80 kilomètres à l’ouest du Nil, légèrement au sud de Memphis et du Caire, qu’on nommait le jardin d’Egypte. A l’époque, un trafiquant avait prétendu avoir découvert des portraits de Ptolémée et de Cléopâtre ! Par la suite, on tint ces tableaux pour des faux. En réalité, il s’agit d’authentiques portraits de membres des classes moyennes des villes, enseignants, soldats, athlètes, prêtres de Sérapis, marchands, fleuristes. Il arrive même que nous sachions leurs noms : Aline, Flavien, Isarous, Claudine... On en a trouvé quelques milliers dans des nécropoles, car ils ont été peints pour être joints, après leur mort, aux personnes momifiées. Il est probable qu’ils ont été exécutés d’après nature (à tout le moins certains) ; en cas de mort brutale, d’autres ont pu être exécutés après coup.
Ils ont rempli une double fonction picturale : d’abord, ils ont été l’équivalent des photos d’identité figurant sur nos passeports, mais à l’usage des morts entreprenant leur voyage vers le royaume d’Osiris ; ensuite, et pendant une courte période, ils ont tenu lieu de souvenir des morts à l’usage de la famille. Il fallait soixante-dix jours pour embaumer un corps, et il arrivait qu’après ce délai on garde un certain temps, appuyé contre un mur de la maison, ce membre de la famille qu’était la momie, avant de la placer dans la nécropole.
Du point de vue du style, les portraits du Fayoum sont des hybrides. L’Egypte était devenue à cette époque une province romaine gouvernée par des préfets venus de Rome. Il s’ensuit que les vêtements, le style de coiffure et les bijoux de ceux qui ont posé suivent les modes récentes en vigueur dans la capitale. Les Grecs qui ont exécuté les portraits ont eu recours à une technique naturaliste issue de la tradition établie par le grand peintre grec du IVe siècle av. J.-C., Apelle. Enfin, ces portraits constituent les objets sacrés d’un rite funéraire qui est exclusivement égyptien. Ils proviennent d’un moment de transition historique.
La manière dont les visages sont peints est particulière pour le pays. La peinture égyptienne traditionnelle ne représente personne de face. Toutes les personnes représentées dans la peinture égyptienne sont vues de profil, le profil de l’Eternité, ce qui s’accorde avec le souci des Egyptiens de la parfaite continuité de la vie après la mort.
Pourtant, les portraits du Fayoum, peints selon la tradition grecque ancienne, représentent des hommes, des femmes et des enfants vus de face ou de trois quarts. Cette pose varie très peu, et tous ces portraits font penser au cadrage le plus courant d’un Photomaton.
Les quelques centaines de portraits connus diffèrent considérablement par leur qualité. Ils ont été peints tantôt par de grands maîtres, tantôt par des barbouilleurs de province. Certains ont bâclé un travail routinier, mais d’autres (et ils sont étonnamment nombreux) ont réalisé des œuvres de qualité .
Avez-vous eu l’occasion de voir certains de ces portraits dans les musées, ou dans des livres ?
Qu’en pensez-vous ? Est-ce un manque de respect aux morts de les exposer ? L’art funéraire peut-il se montrer comme une forme d’art à part entière ou , vu les aspects religieux qu’il véhicule, devrait-il être considéré comme une discipline au service d’un rituel sacré, qui ne doit donc pas sortir de son contexte ?