Wednesday 13 April 2011 à 15:35
Je met cet article important, en rapport avec l'Allemagne secrète avec , je pense, la permission d'Ueshi.
L'Histoire Occultée de l'Allemagne
Le Grand Interrègne débute en 1250, à la mort de l'empereur Frédéric II. Il durera jusqu'en 1273, et sera une des plus sombres périodes de l'Allemagne.
Le Saint Empire Romain Germanique n'est plus qu'une mosaïque d'Etats enchevêtrés, laïques ou écclésiastiques, petits ou grands.
A la faveur de l'anarchie, les chevaliers-brigands se multiplient. Il se crée de nombreuses communautés de paysans libres, surtout dans le marais du Nord et les montagnes du Sud.
Des villes marchandes, indépendantes, croissent au long de la Baltique et de la mer du Nord, dans la vallée du Rhin, sur les noeuds des routes naturelles. Mails les échanges économiques sont entravés par le brigandage.
Le seul droit efficace est le Faustrecht*. C'est lui qui assure la "légalité" d'alliances éphèmeres entre ligues seigneuriales et urbaines entre cités hanséatiques et groupes ruraux.
* Faustrech : droit du poing, droit du plus fort.
Dans ce chaos, les droits les plus élémentaires de la personnalité humaine sont foulés au pied.
Voleurs, parjures, sadiques, meurtriers, sont à peu près certains de l'impunité, protégés comme ils le sont par la concussion des juges et l'enchevêtrement des frontières.
Pourtant les classes moyennes prennent conscience - à la faveur de leur enrichissement - de leur importance. Puisque les ecclésiastiques et les nobles sont incapables de les défendre, les bourgeois se protègerons eux-mêmes, efficacement, en usant d'une stratégie bien germanique... la Société Secrète.
C'est ainsi que naît une société secrète justicière : la Sainte-Vehme*. Elle resteras en activité jusqu'au XVIIe siècle, puis renaîtra de ses cendres en 1919, alors que l'Allemagne traversera une ère de désordre pire encore que le Grand Interrègne.
* En Allemand : Feme ou Fembericht ; même racine que le latin Fama.
Théoriquement, ces tribunaux secrets dépendaient, par une vague délégation impériale, de l'archevêque-électeur de Cologne. En fait, les " francs-juges " ne rendaient compte de leurs actes à aucune autorité religieuse ou seigneuriale. Ils se recrutaient exclusivement, par cooptation, dans la bourgeoisie, restaient rigoureusement anonymes, châtiaient inexorablement toute indiscrétion, même involontaire. Pour être admis à juger sans appel, ils subissaient une série de rudes épreuves dont celle de s'improviser bourreaux ; ils pronoçaient des serments imprécatoires, se reconnaissaient entre eux par des mots de passe, signes et attouchements.
En principe, et au début de sont activité, la Vehme limita sa juridiction à la Westphalie, qu'en son langage secret elle nommait la Terre Rouge*1. Mais, rapidement, elle gagna tout l'empire, jusqu'aux marches de l'Est.
Pourtant il semble que ces chefs, les franc-comtes*2, fussent tous d'origine Westphalie et de même cousinage.
*1 Die Rote Erde. En 1920, un journal " vengeur " adopta ce titre.
*2 Freigraf ; pluriel : Freigrafen.
Les membres de la Vehme, tant pour juger que pour initier, ne se réunissaient jamais sous un toit, mais dans des lieux déserts, forêts, vallées sauvages, îlots de marécages, et souvent là même où les sorciers avaient - selon la tradition - mené le Sabbat. Ou bien à l'ombre d'un tilleul séculaire.
Le président de la cour criminelle, le franc-juge, était secondé par des assesseurs*1. dont l'un d'eux se constituait en accusateur après avoir été magistrat-instructeur. Francs-juges et francs-asesseurs avaient sous leurs ordres une police secrète, les assermentés*2 qui signalaient les crimes impunis, procédaient à des enquêtes et, le cas échéant, exécutaient les sentences. A en croire les chroniques, ils auraient été plus de cent mille.
*1 Freischöffe ; pluriel : Freischöffen.
*2 Eidelshelf ; pluriel : Eidelshelfen.
Voici, dans les grandes lignes, comment fonctionnaient les cours vehmiques.
Le prévenu (où qu'il se trouvât dans les limites de l'Empire) recevait d'abord, par des voies mystérieuses, sommation écrite d'avoir à comparaitre. Souvent, de nuit, un pli cacheté de cire rouge était fiché sur sa parote par un poignard. S'il ne répondait pas à cette assignation, il était présumé coupable et le jugement pouvait se dérouler par défaut mais sans appel.
Si l'accusé tentait de fuir, tout assesseur ou assermenté avait le devoir de s'assurer de sa personne et de le conduire, de gré ou de force, devant un franc-tribunal. En cas de rébellion, il était occis, par la corde ou le fer.
La Vehme était si puissante, si bien organisée, si redoutée, que bien rare était l'accusé parvenant à lui échapper. Il n'avait d'autre ressource que de s'exiler incontinent en terre non impériale. Car la Vehme s'interdisait d'instrumenter hors des pays germaniques. Tout individu (même proche parent) qui aurait donné aide ou asile à un accusé désigné, aurait couru le risque d'être prévenu de complicité, crime aussi rigoureusement châtié que la faute principale.
Le jugement était rendu de nuit, selon une procédure empruntée à la coutume des anciens Germains.
C'était, en quelque sorte, une surenchère de témoignages. Le nombre requis de témoins, à charges ou à décharge, était successivement deux, six, treize et vingt. Mais comme accusé ou accusateur jurait aussi, les témoignages, en réalité, suivaient une progression basée sur les nombres sacrés 3, 7, 14 et 21.
Voici un exemple de ces débats si particuliers.
Si l'une des parties produisait deux témoins, l'autre devait en produire au moins six pour avoir chance de gagner. Pour reprendre ensuite avantage, la partie adverse devait citer treize témoins, à quoi l'autre partie répondait par les dépositions de vingt témoins. Si l'accusateur réussissait à présenter vingt témoins à charge, l'accusé n'avait aucune chance d'échapper à la peine capitale.
Parfois les francs-juges cachaient leur visage sous une cagoule rouge.
Tout témoin cité qui ne déférait pas à l'injonction de la Vehme s'exposait à de redoutables représailles. En certains cas, il était cependant permis de déposer par écrit, mais sous la garantie d'un notaire accrédité.
L'exécution capital suivait immédiatement le prononcé du verdict.
Quatre assesseurs s'emparaient du condammné, lui prescrivaient de recommander son âme à Dieu et, avec un lien d'osier , le pendaient à une branche maîtresse de l'arbre sous lequel le tribunal secret venait de siéger. Pour marquer qu'il ne s'agissait pas d'un assassinat, mais "d'un acte de haute justice", un poignard crucifère était enfoncé dans le tronc de l'arbre. Le cadavre était la proie des bêtes sauvages et des oiseaux du ciel. Malheur à celui (même proche parent ou ami) qui se serait avisé de le dépendre pour l'ensevelir en terre chrétienne.
Plus souvent que par un jugement contradictoire, la Vehme condamnait par défaut.
Alors, le franc-comte présidait un ban secret*. Il constatait d'abord que le prévenu, dûment assigné, ne comparaissait pas. Un assesseur appelait à grands cris en se tounant vers les quatre points cardinaux ; l'accusateur précisait son accusation, après que trois ou sept témoins eurent affirmé qu'il était prud'homme, de bonne foi, et qu'il n'assouvissait aucune rancoeur personnelle.
* Heimliche Acht : ban secret (ou session secrète)
Voici la forme solennelle de verdict prononcée alors par le franc-juge :
" Accusé du nom de... Au nom de la justice de Dieu, je te retire la paix et les droits et libertés accordés par l'empereur Charlemagne et approuvés par le pape Léon et attestés sous serment par tous les princes, nobles, chevaliers et vassaux, hommes libres de Westphalie ; et je dépose et te place en dehors de toute paix, libertés et droits, en vertu du ban et de la malédiction du Roi, t'abandonnant au plus grand malheur et au déshonneur ; et te déclare indigne, hors-la-loi, privé de ton sceau, dégradé, sans paix et proscrit de la loi commune ; et t'élève et te place sous la malédiction de la Vehme, selon l'arrêté prononcé par ce ban secret. Nous vouons ton cou à la corde et ton corps aux bêtes et aux oiseaux de proie, pour qu'ils le dévorent jusqu'à ce que rien n'en reste. Nous soumettons ton âme à Dieu dans le Ciel. Que notre Justice sainte te prive de la vie et de tes biens ; que ta femme devienne veuve et tes enfants orphelins. "
Ensuite le franc-juge prenait la hart tressée de branches d'osier et la jetait loin de lui. Tous les juges présents, debout devant la Cour, crachaient. Ensuite, le Freigraf rappelait à tous les juges et témoins leurs serments comme membres du Tribunal secret, leur ordonnant, quand ils se saisiront du maudit, d'user de toute leur force et de tous leurs pouvoirs pour le pendre à l'arbre le plus proche.
Le Freigraf tendait ensuite à un des assesseurs un placet scellé de cire rouge qui confirmait la sentence et suivant lequel tous les membres de la Vehme étaient requis de lui prêter appui.
Le porteur du document partait immédiatement à la recherche du condamné, sans parler de l'objet de sa mission à qui que ce soit, sauf à d'autres conjurés, de crainte que le condamné ne fût prévenu à temps et ne parvînt à se soustraire au châtiment.
Fréquemment, le condamné résidait en une partie de l'allemagne éloignée. Qu'importait ? Il y avait partout des francs-juges et, dès l'ordre reçu, le devoir de chacun était d'obéir au jugement. Il devait d'abord examiner la pièce officielle portant le sceau de la Vehme ; en l'absence de ce document, il suffisait que trois autres Freischöffen jurassent que l'homme recherché avait été proscrit par la Vehme. L'exécuteur désigné devait exécuter la sentence, le condamné fût-il son meilleur ami ou son propre frère.
Cependant il arrivait parfois qu'un franc-juge, ayant eu vent de la condamnation d'un de ses amis, essayât au peril de sa propre vie de l'avertir. La formule consacrée consistait en ces mots :
"Mieux vaut manger son pain ailleurs."
L'épouvante inspirée par la Vehme était telle que ces simples mots suffisaient à faire fuir sans délai tout sujet impérial, quels que fussent ses titres et ses richesses et à en faire un proscrit traqué, réduit à passer le reste de ses jours misérables loin de son foyer et de sa famille.
Un homme mis hors la loi par la Vehme ne pouvait espérer l'aide de personne, car on risquait la mort à être aperçu en sa compagnie.
La liste des crimes tombant sous la juridiction de la Sainte-Vehme était extrêmement longue. D'abord les fautes graves contre la religion et les dix commandements ; ensuite "les crimes contre l'honneur et la loi, la trahison, le meurtre, le vol, le parjure, la diffamation, le viol et l'abus de pouvoir ". En fait, tout homme qui entrait en conflit personnel avec un membre de la Vehme risquait d'être condamné. Rien n'était plus facile que d'étayer une accusation sur "un crime contre l'honneur ". Un franc-juge n'avait la plupart du temps aucune difficulté à trouver d'autres Vehmistes prêts à témoigner du bien-fondé de son accusation.
Toute indiscrétion d'un affilié était punie de mort, et l'exécution était immédiate.
" Si un Freischöffe, dit un texte du XVI siècle, dévoile les secrets et mots de passe du " tribunal secret ", en tout ou en partie, il sera appréhendé sans procès. Ses mains seront liées devant lui, ses yeux seront bandés, il sera appréhendé sans procès. Ses mains seront liées devant lui, ses yeux seront bandés, il sera maintenu sur le sol, sur le dos, et sa langue sera arrachée. Avec une hart à trois brins, il sera pendu à sept pieds de haut. "
Certains archives vehmiques, qui sont parvenues jusqu'à nous, contiennent en première page l'avertissement que tout profane qui les ouvrira tombera sous la juridiction de la Vehme.
De nos jours, encore, on trouve parfois dans des archives certains documents dont le sceau n'a pas été brisé. Ils portent cet avertissement : " Il est interdir à quiconque de lire cette lettre, ou de la faire lire, s'il n'est pas un authentique franc-juge du Tribunal secret du Saint Empire Romain*. "
* Ce qui évoque curieusement l'avertissement, plus actuel, lisible sur la page de garde du " Pacte synarchique " : " Toute détention illicite du présent document expose à des sanctions sans limite prévisible quel que soit le canal par lequel il a été reçu..."
Ce serait bien mal connaitre les humains que d'espérer que de telles institutions sous d'autres formes n'existe plus à ce jour et qu'elle ne dégénére point. Des francs-juges ont tout aussi bien abusé de leurs pouvoirs exorbitants qui leur étaient attribués. Et se forgèrent des ersatz de Vehme composés précisément de brigands chevronnés. Enfin, des auxiliaires du Tribunal secret pratiquèrent un racket digne de Chicago. Si bien que la Vehme, au long des siècles, après avoir inspiré une crainte salutaire, s'embua d'un nimbe de terreur, puis de mépris. D'autant que certains francs-juges, dégénérés, se firent les exécutants de réglements de compte plutôt que de jugements réguliers.
La Vehme s'éteignit après la guerre de Trente Ans. Mais elle resurgit dans la mémoire des Allemands, surtout à l'époque romantique.
On oublia ses méfaits pour ne se souvenir que de son zèle justicier. Jusqu'à ce qu'elle renaîtra de ses cendres en 1919...