Insaf Bel Ghalia
Charme pur et talent sûr
Au milieu des années 70, l'on commença à se demander quelle génération pourrait remplacer les grandes Saliha, Naâma, Oulaya, etc. Sont arrivées, en début des années 80 et presque à la même période, des valeurs sûres telles que Soufia, Amina Fakhet et autres Latifa Arfaoui, dont le plus est sans conteste cette présence quasi charismatique sur scène. Aujourd'hui, l'on assiste à une 3ème génération qui réunit avec la musique l'instruction et la grâce. Envoûtant !
Elle ne court pas, la demoiselle. Rien ne la presse. Elle n'est même pas là. Dans aucune compétition. Alors que d'autres qui peuvent se prévaloir des mêmes potentialités qu'elle ne font que remuer ciel et terre pour se voir propulser au-devant de la scène artistique, elle ne bouge même pas le petit doigt. Non qu'elle attende que les choses viennent jusqu'à elle, mais elle n'aime pas les provoquer. Tel un bébé qui, de peur de se prendre les pieds l'un dans l'autre, marche précautionneusement en regardant chacun de ses pas comme s'ils étaient déjà de grands exploits. Et puis, non ! Insaf Bel Ghalia ne regarde pas ses pas dont elle sait qu'ils sont ''encore modestes'' (c'est ce qu'elle dit), mais chaque fois qu'elle réalise un petit pas, elle regarde les autres - principalement ses détracteurs - avec cet œil où il est difficile de démêler la malice de l'innocence, comme pour dire " Eh oui, je suis encore là, je ne suis pas partie… ".
Chose curieuse : Insaf a fini par connaître ses détracteurs précisément le jour où… (pardon, c'était un soir) elle a obtenu le 3ème prix du dernier Festival de la chanson tunisienne. Non pas qu'on l'ait jalousée à ce point, mais beaucoup, il est vrai, ne sont pas arrivés à se faire à l'idée qu'une jeune " débutante " puisse arracher ce 3ème prix à la barbe des professionnels et de quelques vedettes. Injuste !, s'étaient alors écriés certains, dont nombre de journalistes. Normal, au fond. La présence, sur la scène du Théâtre municipal et à l'occasion du Festival de la chanson, d'une vedette connue a quelque chose de… - comment dire ? - de rassurant ; l'on se dit : " Ah ! Au moins un - ou une - qui ne va pas gâcher notre soirée ". Parce qu'un nouveau visage, si talentueux qu'il puisse être, souffle toujours le malaise, celui de ne réussir qu'à nous faire perdre notre temps. Du coup, l'on ne lui prête qu'une oreille à demi distraite. Et c'est injuste, côté public. C'était, en tout cas, injuste envers Insaf Bel Ghalia. Il fallait prêter deux oreilles bien attentives à sa chanson " Les jours ont souri ", paroles de Habib Mahnouche, composition de Mohamed Salah Harakati. Mais rien n'est perdu. Le 13 juillet prochain, sur la scène de l'Amphithéâtre de Carthage, le public tunisien ''récidivera'' avec les lauréats de la dernière session du Festival de la chanson. Et gagnera assurément à réécouter cette voix dont le timbre, chaud comme une comptine fredonnée par une mère dans l'oreille de son nourrisson, évoque l'amour, la sensualité, la sensibilité et toute la sentimentalité du monde humain.
Or, Insaf Bel Ghalia n'est ni une débutante, ni, encore moins, une intruse. Si le public tunisien a fini - ou presque - par l'oublier, c'est un peu de sa faute (à elle) ou de celle de la conjoncture artistique qui prévaut dans la capitale (peu d'intérêt et d'encouragement pour les jeunes talents). Née un jour du mois de mai 1977 à Tunis (et elle n'a même pas, il y a quelques jours, fêté ses 25 ans, avare comme elle est), Insaf Bel Ghalia poursuit des études supérieures avec, pour spécialité, le commerce international. Mais le comble c'est que, les choses s'étant passées normalement (succès scolaire étape après étape), Insaf ne se voit nullement, ne s'est jamais vue, bien carrée dans un bureau de quelque entreprise et même pas dans la peau d'un directeur général ou de quelque cadre que ce soit. ?a, non ! Impossible, dit-elle. Sa place, telle qu'elle la voit, c'est sur une scène, avec, s'il vous plaît, quelques bonnes centaines de spectateurs. Rien que ça. Et dire que, une fois sur scène, toute la timidité du monde, tout le trac du monde lui tombent dessus.
A l'âge de 15 ans, il y a une dizaine d'années, la voix de Insaf fait basculer de son côté un des grands compositeurs de Tunisie, Naceur Sammoud. Il fit tout pour qu'elle entreprît, avec lui, une tournée dans plusieurs villes de la République dans le cadre d'un festival d'été auquel prenaient part des noms de…renom, tels que Monia Béjaoui, Abdelwahab Hannachi et autres. Elle interprétait, alors, des tubes destinés aux vedettes de l'époque, telle Naouel Ghachem. Et ce fut tout. Une première rupture avec Insaf Bel Ghalia.
Il faudra attendre 1994 quand feu Néjib Khattab s'en aperçoit et lui propose de participer (chanter, s'entend) dans son émission ''La vie chante''. Insaf chante et arrache même un prix. Et c'est tout. Une deuxième rupture avec Insaf Belghalia. Mais entre temps, elle poursuit des cours de chant dans un club privé tenu par un certain… Noureddine Béji.
Une année plus tard, nous sommes donc en 1995, la chance de Insaf sourit encore une fois avec le même Néjib Khattab. C'est même du sérieux, cette fois-ci. Le grand disparu de la Télévision tunisienne va jusqu'à lui consacrer un orchestre pour lui permettre de répéter. Elle se présente derechef dans son émission pour interpréter des chansons de Abdelhalim Hafedh et Najet Saghira. Mais voilà : disparaîtra plus tard Néjib Khattab et tombera Insaf Bel Ghalia dans ''l'anonymat''. Troisième rupture, et plutôt bien gentille celle-là : elle dure 6 ans !
Et arrive, miraculeusement, Raouf Kouka, Ramadan dernier, avec une émission dite " Le chemin des étoiles ". 25 nouveaux talents y sont invités à ''faire des leurs'' et Insaf Bel Ghalia ne trouve pas meilleure occasion pour montrer des siennes. Elle chante - et enchante ! - avec des tubes des mêmes Abdelhalim Hafedh et Najet Essaghira. Premier succès indubitable. Dans la même période, le centre culturel Bir Lahjar organise une espèce de rétrospective des années 40 avec pour ambiance, décor, costumes et patrimoine tout ce qui se rapporte à cette époque. Avec quatre autres, Insaf Bel Ghalia signe sur un livre d'or on ne peut plus convaincant, même si c'est dans le cadre restreint d'un espace culturel.
Mais de là, diraient d'aucuns, à arracher un prix au Festival de la chanson, c'est un peu fort tout de même. Oui. C'est un peu fort. Surtout qu'il y a eu des pros tels Abdelwaheb Hannachi, Monia Béjaoui, ou Adnane Chaouachi. Et surtout que Insaf Bel Ghalia ne s'en souciait pas le moins du monde. Elle n'avait même pas une chanson propre à proposer. Elle n'était même pas là. Elle dormait. Et voilà que Mohamed Salah Harakati, grand virtuose du violon et compositeur, à quelques jours du Festival, lui téléphone d'urgence avec pour injonction " J'ai une chanson pour toi, c'est à prendre ou à laisser, j'ai pas de temps à perdre avec toi ! Alors ?… ". Ne comprenant rien de rien, Insaf accepte le principe. Elle court le voir. Lit les paroles. Entend la musique. Et en tombe folle amoureuse. C'est oui, donc. Illico presto, une demande est déposée au ministère de la Culture. Lequel juge bonne la chanson. Et donne son accord. Vous vous rendez compte ?… Sur 120 chansons proposées, celle de Harakati, dont la demande arrive in extremis, est tout de même admise ! En moins d'une semaine, Insaf doit apprendre les paroles, répéter la musique et interpréter la chanson face au public. En fait, c'est tout le stress du monde qui l'assaillit : c'est sa toute première chanson personnelle ; c'est sa toute première prestation au Festival de la chanson ; c'est la première fois qu'elle brave un jury ; et c'est la première fois qu'elle monte sur la scène du Théâtre municipal ! Elle manque tout juste de s'évanouir… Seulement voilà, le public tunisien est très sensible : cette demoiselle est belle (vous vous en doutez ?… Essayez un peu de la rencontrer dans la rue et retenez votre souffle ! ) et a une voix qui promet. Alors, il acclame. Et encourage. De toutes les manières, plus juste que nous, le jury n'hésite pas une seconde : elle a un talent sûr, elle mérite un prix. On voudrait, pour notre part, ajouter : et elle a un charme tout pur. N'en déplaise à ses détracteurs…
Mais le plus important maintenant, c'est que Insaf (qui ne se voit toujours pas dans les murs d'une administration) a des projets. Notamment avec Slim Dammaq, mais aussi avec Abderrahmane Ayadi, et l'inévitable Naceur Sammoud. Il semble qu'un projet de cassette soit en cours de réalisation.
Et qu'est-ce qu'elle fait pour réussir ses projets ?… Rien du tout… Elle n'est pas là… Elle ne bouge même pas le petit doigt… Non pas qu'elle attende que les choses lui arrivent jusqu'à son domicile. Non. Mais elle ne se presse pas. Alors là, pas du tout. Ce dont elle est en revanche certaine, c'est que " avec la volonté d'Allah, je réussirai à devenir ce que je voudrai être : une cantatrice au sens réel du terme… ". Réel, parce qu'elle ne se produit ni dans les salles des fêtes ni dans les restaurants à spectacles.
Oui mais, nous, on attend, Insaf Bel Ghalia ! Secoue-toi un peu, voyons !
Mohamed Bouamoud

