Wednesday 15 November 2006 à 11:14
Voilà j'ai vu qu'il y avait un sujet sur les parutions récentes, mais rien sur le ou les livres d'Histoire qui ont pu vous marquer (pour des raisons personnelles, professionnelles, qui est à l'origine d'une vocation, qui a changé un point de vue qui a marqué votre existence...). Il s'agit bien de donner un point de vue personnel, subjectif, pas de citer des références universitaires...
Alors je commence, un livre que j'ai acheté dans ma folle jeunesse, peu de temps après sa parution :

Henri-Irénée MARROU, Décadence romaine ou Antiquité tardive ? IIIe- VIe siècle, Paris,
Éditions du Seuil, « Points-Histoire », 1977
Un petit bouquin, bien écrit rapide à lire mais très profond.
Un vrai choc pour moi qui restait sur une vision de décadence romaine et qui découvrait une période fascinante, permettant des réflexion sur l'Histoire, sur le passage de la société antique à la société médiévale... Un bouquin que je conseille à tous de lire... que ce soit dans le cadre d'étude d'Histoire ou comme moi pour le plaisir....
Le commentaire des Annales. Histoire, Sciences Sociales, Année 1980
Au soir de sa vie Henri Marrou avait voulu présenter à un public large la réévaluation de l'Antiquité tardive désormais relevée comme le Moyen Age, mais bien après lui, de l'appréciation purement négative où les Modernes avaient cantonné l'une et l'autre époque. On sait que cette révision doit le meilleur d'elle-même à Marrou et ses élèves.
Le livre s'ouvre sur des innovations matérielles dont certaines portent des conséquences culturelles majeures : ainsi le codex et la lecture silencieuse, le vêtement cousu et l'érotisation de la nudité. Il se clôt sur abstraction géniale des entrelacs
Mais Marrou traite essentiellement de la christianisation du monde antique autour de laquelle se conjuguèrent ses propres raisons d'être ce qu'il fut : humaniste historien et chrétien L'époque est encore toute romaine par le goût passionné des jeux et des spectacles qui offre aux intellectuels une symbolique et aux notables l'occasion de générosités prestigieuses. Mais elle constitue aussi dans histoire de Rome un chapitre distingué par accomplissement de la bureaucratie et de exaltation du souverain au- dessus de l'humain.
Surtout elle est le lieu originel une Weltanschauung décisive pour les sociétés à venir fondée sur unicité divine, le souci du salut personnel et la nostalgie personnelle de éternité. En ce creuset se fondent l'iconographie et la culture philologique et philosophique de l'Antiquité classique là voisinent l'espace d'un moment de l'histoire les élites du christianisme et des religions antiques.
Marrou s'attache à deux thèmes où on le sent entièrement présent d'abord le judaïsme de ce temps. Les chrétiens lisent la même écriture, une démarche symbolique similaire et Marrou se plaît en outre à réunir les deux courants dans l'idée qui lui est chère d'une théologie de l'histoire C'est méconnaître sans doute non la pénétration de la culture classique dans le judaïsme antique encore très ouvert, mais l'intemporalité où la pensée juive s'est évadée après la chute du Second Temple et les derniers sursauts nationaux du ne siècle.
D'autre part Marrou situe dans une perspective rostovtzienne l'effondrement occidental de la civilisation antique les conditions de survie de l'état totalitaire acceptées de Byzance à Moscou auraient rencontré une résistance profonde et en quelque sorte viscérale chez les hommes d'Occident ) dans une conjoncture où les Barbares apportaient une civilisation propre attestée par les produits de leurs techniques Le bonheur culturel de Antiquité finissante aurait succombé à l'étroitesse de sa base sociale cette classe de loisirs selon le mot heureux de Pierre Chaunu
En vis-à-vis la continuité de Byzance est évoquée en quelques pages brillantes où la nouveauté de la théologie et de la peinture icônes prend le pas sur la conservation des lettres grecques classiques Dans avenir des Dark Ages le christianisme reste le principe de culture et de progrès en Occident il conserve la latinité et la diffuse au-delà de ses terres natales, en Orient il détermine l'essor écrit des langues nationales.
Ces propos librement conduits prennent la teinte émouvante une méditation sur l'engagement d'une vie et d'une oeuvre Les mettre en discussion aurait aucun sens On les lira plutôt comme un grand témoignage sur un moment de la conscience catholique fran aise au centre du xxe siècle par un détour historique lui-même essentiel Evelyne PATLAGEAN
Ce message a été modifié par Gracchus - Wednesday 15 November 2006 à 11:32.