mercredi 09 juillet 2008 à 11:52
Les chrétiens d'Orient
Les bulletins de santé alarmants, les listes de migrants n'en finissent pas de s'allonger. Dans l'avalanche de nouvelles venues d'Irak, du Liban, de Palestine ou de Turquie, qui s'intéresse encore à la minorité des chrétiens d'Orient - 10 millions, en incluant les 6 millions de coptes d'Egypte -, à ces Arabes qui ne sont pas musulmans, qui brouillent le jeu international binaire (Israël-Palestine, Occident-islam), sont " trop orientaux " pour être compris des Occidentaux, " trop chrétiens " pour l'être des courants laïques et progressistes ? " Qui se préoccupe du destin de ce tiers exclu du grand récit Occident versus Orient ou McDo contre djihad ", a demandé Régis Debray lors d'un colloque que l'Institut européen en sciences des religions (IESR), qu'il préside, et l'Ecole pratique des hautes études (EPHE) viennent d'organiser à Paris.
Que l'université française s'empare d'un tel sujet prouve qu'au moins une partie de la bataille de l'opinion est gagnée. La survie des chrétiens d'Orient est une affaire de civilisation plus que de religion. " Notre propre avenir est en jeu dans le vôtre ", lance Régis Debray à ses interlocuteurs. Leurs communautés sont divisées, émiettées, leurs rites archaïques, mais s'inquiéter pour leur avenir, comme l'ont fait à Paris chercheurs, historiens, diplomates et autorités religieuses, c'est renoncer au fatalisme, refuser aux chrétiens d'Orient un destin de fossiles ou de survivances folkloriques. " Les chrétiens ont été les catalyseurs de la modernité arabe. Ils sont d'autant plus chez eux en terre d'islam qu'ils sont antérieurs à l'islam ", rappelle l'historien Henry Laurens.
Mais, entre le calvaire des chrétiens irakiens (500 000 chaldéens ont quitté le pays depuis la première guerre du Golfe) et l'autorité politique réaffirmée du patriarche maronite libanais, entre l'apparente satisfaction des chrétiens de Jordanie et de Syrie et la marginalisation des religions minoritaires (arméniens, grecs-orthodoxes, syriaques, juifs, etc.) en Turquie, comment évaluer aujourd'hui la situation des chrétiens orientaux ?
La règle a longtemps été celle de la peur et de la plainte. Derrière Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, les chrétiens palestiniens mettent en cause l'inaction de la communauté internationale et l'" occupation " israélienne. Les chrétiens irakiens ne voient pas d'issue à la stratégie américaine. Il ne reste que 500 familles chrétiennes à Mossoul sur 2 000. " Les chrétiens de Mossoul et Bassora doivent choisir entre le retour à la dhimmitude - régime de protection des minorités sous l'Empire ottoman, assorti de la soumission et du versement d'un impôt - , l'émigration ou la mort. La terreur et le sang ont brisé la coexistence ", se lamente Mgr Jean-Benjamin Sleiman, archevêque latin de Bagdad.
La nouveauté est que s'exprime, à voix haute, l'impensé des chrétiens d'Orient à l'égard de l'islam radical. L'insécurité, les guerres, Israël, l'attraction de l'Occident ne sont plus seuls à expliquer les regrets et les exodes. Longtemps épargnés, par peur, par loyauté obligée à l'égard de l'islam ou par mémoire de siècles de coexistence, le " fondamentalisme " est dénoncé. Le fondamentalisme musulman n'est plus un " courant " politique ou religieux, il est devenu une " culture ", une " façon d'être ", une " mentalité ".
Evêque copte catholique du Caire, Mgr Youhanna Golta décrit une Egypte où les extrémistes gagnent du terrain dans la vie publique, les écoles et universités, les médias (60 % de programmes religieux à la télé). Pour eux, " la première citoyenneté est l'islam ". Une " guerre sourde " les oppose à un courant moderniste et laïque qui ne veut pas que l'Egypte retourne au Moyen Age. " Et pourtant, il n'y a pas deux Egypte, insiste Mgr Golta. Il n'y a pas deux peuples. Le fondamentalisme, le terrorisme ne font pas partie de la culture égyptienne. Ce sont des importations de l'extérieur. "
(Le Monde, 8-9 décembre 2007)
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