J'ai tout regardé et j'ai quelques commentaires.
Déjà c'était effectivement très cadré sur la forme, cadrant par conséquent également le fond.
Résultat : ça a encore amplifié les points que les trois candidats ont en commun, à savoir tout ce qui tourne autour du programme officiel du parti voté ces derniers mois et duquel ils ne peuvent trop s'éloigner...
D'ailleurs c'est Fabius, je crois, qui a répondu le premier à cette question finale au "débat", plutôt bien, en déclarant : "je vais d'abord répondre à votre question de savoir ce qui nous différencie en appuyant sur ce qui nous rapproche : vous aurez probablement remarqué une chose, nous sommes tous trois socialistes..." Cela va de soi bien sûr

Mais c'est important à souligner, car c'était selon moi l'inconvénient et aussi l'avantage de ce débat : le flou artistique entretenu entre ces trois candidats sur ce qui les différencie.
Inconvénient dans le fait qu'il était difficile de quantifier ces différences au-delà des petites phrases chocs ou de leur personnalité, plus que sur les idées, qui sont relativement communes dans les grandes lignes.
Avantage dans le fait que le PS a montré hier soir une façade relativement unifiée autour d'un programme commun à l'accouchement pourtant difficile et que c'est un très bon point, car là où les media nous tannent depuis des mois sur le "combat des chefs" nous avons vu un exposé d'idées très cordial, au socle commun, unitaire.
Et ça, en termes d'image du parti c'est extrêmement positif : il est mille fois plus efficace pour le PS de combattre comme un seul homme (ou femme) la droite plutôt que d'organiser de véritables joutes internes.
Mon tout premier commentaire est donc de dire que ce ne sont pas véritablement les candidats qui ont marqué des points ici, mais plutôt "la gauche" (ou du moins le PS en tant que formation principale de la gauche) que l'on disait en train de se déchirer là où en face l'UMP roule de concert pour un seul homme et cela depuis des mois déjà... Et ça c'est déjà pas mal, ne serait-ce-qu'en termes d'image, le PS en sort grandi

Le second commentaire tourne autour de ma
perception des prestations de chacun des candidats, moins de leur contenu, car je pars du principe que quoi qu'il arrive un Président ne gouverne pas seul, qu'il aura à composer avec une majorité parlementaire (on l'espère), voire avec une opposition, ainsi qu'avec la ligne de son propre parti, ses barons, ses ministres, etc etc etc... Donc dans tous les cas pour moi, Ségolène, Dominique, Laurent : même bateau, même moteur, même destination, même équipage, seul le capitaine diffère, ce qui ne pèse pas si lourd...
La différence se fait donc au niveau de l'image, de l'approche, de la vision, de la pédagogie, de la stature, etc etc etc...
Et là j'ai vu un Fabius qui s'est très clairement tenu à sa ligne gauche-gauche, avec des propositions choc et concrètes sur le SMIC par exemple, ou la renationalisation d'EDF par exemple... Défenseur des plus démunis, gauche tout sauf caviar, ligne ouvrière et théories socialistes très clairement... Un truc bizarre qui m'a frappé après la campagne qu'il a orchestrée pour le non au référendum : le nombre de fois où il a cité l'Europe comme d'un levier à utiliser pour aider la France à sortir de l'ornière. On aurait presque cru entendre un Europhile à la Jacques Delors

A mon sens cela le discrédite un peu sur la profondeur et l'ancrage de ses valeurs et vision : s'il se fait girouette tel un Sarkozy, on est mal...
DSK, toujours pédagogue, qui aime à détailler, expliquer, "professorer" ses idées, très axées sur les levier et volet économiques. Certes, revalorisation du SMIC, mais avec toute l'échelle des salaires du-dessus : il faut garder l'équilibre. Valorisation de la recherche, des pôles de compétence, vision de la Présidence plutôt interventionniste et volontaire sur les grands sujets. Sinon, purement subjectivement, il a quand même du charisme : la voix, la posture, le choix des mots, le langage gestuel, tout ça fait de lui un homme d'Etat potentiel facile à imaginer... Les media le décrivent depuis plusieurs semaines comme le candidat social-démocrate, il s'est tenu à son rôle sans trébucher...
Ségolène, ahhhh Ségolène (non, je ne roule pas pour elle

) : je crois qu'elle était vraiment attendue au tournant de ce premier "débat", après toutes les polémiques sur leur inutilité (selon sa propre équipe), sur son éventuel refus de participation, etc... Attendue au tournant, aussi, pour enfin vérifier de visu et concrètement ce qu'elle valait en dehors des simples tableaux de sondages journaliers que nous servent les magazines depuis mi-2006... Et je trouve qu'elle ne s'en est pas mal sortie, cela m'a plutôt étonné d'ailleurs... Elle aussi a tenu son rôle : pragmatique, "je n'ai pas la réponse à tout" (j'y reviendrai, je pense que cette phrase est essentielle), je suis une femme bien sûr, expérimentation, inspiration, décentralisation, démocratie participative, environnement, elle était très proche de l'image que nous ont construit d'elle les media ces denriers mois. Et même quelques traits d'humour : "ce qui nous différencie ? Je vois bien quelque chose qui saute aux yeux, mais je ne détaillerai pas, je pense que tout le monde le sait", bien joué, ils se sont tous marré...
Bref, au delà du fond donc, peu important finalement, je retiens que chacun a fait son numéro de séduction, de manière à ratisser là où il veut ratisser, c'est tout. Et derrière on peut alors se poser la questions des stratégies :
- Fabius ratisse très à gauche, là où Lionel Jospin n'avait pas vu l'érosion et la lassitude de cet électorat au début des années 2000. Problème de taille : les plates bandes ont été depuis occupées (et ils sont bien installés) par les Besancenot, Bové, Buffet, Laguiller...qui eux-même réfléchissent à la présidentielle mais sans envisager une seule seconde le moindre accord avec la formation majoritaire à laquelle, au dernières nouvelles, Fabius appartient... Très minoritaire donc je pense...
- DSK fait du consensus son cheval de bataille, tapant dans la gauche modéré, bobo, aisée, économiquement "aware" genre "la mondialisation existe, tirons en parti tout en restant socialistes"... Problème aujourd'hui : courant pas forcément majoritaire au PS, coincé au milieu des gauchistes purs, la ligne dure, qui se sont renforcés depuis 2002 et la ligne "marre des éléphants, changement demandé, roulez pour Ségo, nous sommes séduits"... Dur pour lui quand même, mais à mes yeux challenger de Ségo là où Fabius ne décollera pas des fonds de sondages dans lesquels il se trouve depuis des mois...
- Ségo enfin... Stratégie gagnante, limite ça en devient énervant

Séduction, pragmatisme, consensus encore plus large au travers du concept de démocratie participative (même s'il reste flou, c'est quand même celui-ci qui a rameuté tous les nouveaux militants socialistes de ces derniers mois) et "parler vrai"... Elle part déjà de très haut, les chiffres parlent d'eux-même, et je pense que son objectif était
a minima de ne pas se planter la gueule lors de ce débat : elle ne l'a pas fait, elle restera la favorite, bien joué...
Dernier point et après j'arrête : le fameux "je n'ai pas réponse à tout" qui est clé, je le disais... Pourquoi ? Parce que je crois qu'il y a une défiance à l'égard du pouvoir politique depuis quelques années et surtout ce qu'il représente en termes d'immobilisme des personnes (toujours les mêmes tronches) et de soi-disant expertise, rapports, audits et compagnie qui auraient dû nous sortir du marasme depuis longtemps si on les écoutait , mais qui n'est pas le cas dans les faits... Donc, outre l'approche par le pragmatisme prôné par Ségolène, qui est déjà très séduisant à cet égard (inspirons nous de ce qui marche, sans préjugés), elle déclare aussi sans fard "ne pas avoir la science infuse et la solution préétablie à tous nos problèmes". C'est une véritable rupture que l'opinion attend je crois : que nos politiques cessent de se poser en experts providentiels sans que jamais aucun résultat ne viennent (et DSK/Fabius sont malheureusement pour eux vus comme tels, puisqu'ils ont déjà exercé de hautes fonctions au pouvoir national) mais qu'il soient plutôt humbles et efficaces. En faisant preuve ainsi d'honnêteté (c'est calculé bien sûr

) sur sa relative inculture et son regard neuf Ségolène tape dans le mille : quel meilleur candidat qu'un tout neuf tout vierge pour impulser le changement tant aspiré ?
Conclusion : Ségo restera en tête, c'est clair et net. DSK sera son plus gros challenger. Fabius est out.