Friday 05 May 2006 à 14:08
Pour les 70 ans du Front Populaire je souhaite revenir sur ce gouvernement et notamment sur sa politique intérieure.
Voici un article de Jean-Pierre Rioux, publié dans l'Histoire.
"Avec Léon Blum, en juin 1936, la France compte pour la première fois un chef de gouvernement socialiste. Un immense espoir soulève le pays. Et pourtant, un an plus tard, le désenchantement est complet.
Le 5 juin 1936, annonçant à la radio la constitution du gouvernement de Front populaire, Léon Blum concluait : « Un grand avenir s’ouvre devant la démocratie française. Je l’adjure, comme chef du gouvernement, de s’y engager avec cette force tranquille qui est la garantie de victoires nouvelles. » Tout est dit à mi-mot dans cette formule : l’impatience des masses, qu’il faut canaliser, l’impératif d’une gestion à moyen terme et la volonté d’élargir la démocratie en socialisme. Le Front populaire a tenté de nouer le faisceau de ces ambitions, avant d’échouer, désarmé par l’hostilité de ses adversaires et empêtré dans ses propres contradictions. En mai-juin 1936 déjà, quand Blum affiche l’espoir, quatre éléments sont en combinaison. « L’expérience » va dérouler leur chimie explosive.
1) Une bataille électorale dans la tradition républicaine, mais particulièrement dure et agitée, qui avait débouché, après un premier tour indécis le 26 avril, sur la victoire du Rassemblement populaire le 3 mai. La discipline républicaine donne un second tour sans « bavures » et la logique brutale du scrutin d’arrondissement joue pour la première fois à plein en faveur de la gauche : l’alliance préélectorale porte ses fruits ; qu’un électeur sur dix ait abandonné le centre et la droite suffit à faire basculer le pays. Mince victoire en chiffres absolus : un déplacement de moins d’un million de voix a emporté la décision. Mais large victoire politique et psychologique pour une gauche désunie depuis 1920.
Les radicaux, compromis depuis 1932 dans une mauvaise gestion de la crise économique et morale, sont les grands vaincus, même s’ils règnent encore sur le Sénat : ils ne conservent que 2 millions d’électeurs et 110 sièges à la Chambre, soit 50 de moins qu’en 1932. Les communistes, eux, sont les grands vainqueurs : ils passent, depuis 1932, de 782 000 à 1 468 000 voix et de 11 à 72 députés, au moment précis où le dynamisme militant de leur parti lui fait dépasser en effectifs la SFIO. L’Union de la gauche profite ainsi d’abord au PCF. Les socialistes, enfin, stabilisés autour de 2 millions de suffrages et progressant légèrement en sièges (de 131 à 147), cimentent la coalition victorieuse, possèdent le plus fort groupe parlementaire à la Chambre et peuvent donc légitimement imposer Léon Blum à la présidence du Conseil.
Pourtant, cette gauche socialiste n’a pas la majorité sociologique : la droite a reculé en bon ordre, le gouvernement Blum sera soumis à la pression des communistes et surveillé par des radicaux blessés, divisés et, on l’a vu, maîtres du Sénat, où la tentation est grande de renouer des alliances au centre et à droite. En fait, le Front populaire a sauvé le régime républicain attaqué dans la rue par les ligues depuis le 6 février 1934, il a réaffirmé la force de conviction d’une démocratie parlementaire réglée par les partis, mais il n’a pas résolu, d’entrée, la question d’avenir : stabiliser durablement à gauche des classes moyennes agitées par la crise, choyées par les droites classiques ou extrêmes, désorientées par l’affaissement continu du parti radical qui avait longtemps si bien exprimé leurs revendications. Le Front populaire ne s’est pas imposé au centre sociologique de la politique française. Toute revanche du social sur l’électoral est possible.
2) L’expérience gouvernementale est tout aussi originale et ambiguë. Pour la première fois dans l’histoire de la République, un socialiste dirige le gouvernement et reçoit le soutien du Parti communiste. Il accueille trois femmes en son sein, alors que l’électorat est masculin. Il n’entend pas se couper des masses et il pousse le dialogue avec les syndicats, les comités, les mouvements et les associations qui ont adhéré au Rassemblement populaire. Ce contact avec les sources vives devrait lui donner force et imagination. Or le drame est pour lui d’avoir à faire face à une cascade d’urgences.
A l’intérieur, la droite n’a pas désarmé, les classes moyennes parlent haut, les grèves « sur le tas » font tache d’huile. A l’extérieur, la spéculation attaque le franc et la guerre éclate en Espagne le 18 juillet. Pressé par le temps, le gouvernement Blum a fait galoper le Parlement : en quelques semaines, celui-ci vote plus de textes que dans toute la législature précédente.
Se succèdent ainsi les trois lois des 11 et 12 juin sur l’établissement de la semaine de travail de 40 heures, la création de deux semaines de congés payés par an et la procédure d’élaboration de conventions collectives par branche industrielle et dans chaque entreprise, trois mesures inscrites au programme du Rassemblement populaire mais dont l’adoption est hâtée par l’accord Matignon le 7 juin. Suivent dans la foulée des textes législatifs annulant les décrets-lois du gouvernement Laval qui pénalisaient les fonctionnaires et les pensionnés, épurant la police, interdisant les ligues factieuses.
Enfin, une impressionnante batterie de mesures économiques et financières procède de la même hâte : réforme de la Banque de France pour lutter contre les « deux cents familles »1 ; nationalisation des fabrications de matériel de guerre, qui seront vigoureusement relancées ; lancement de grands travaux ; création d’un Office du blé ; prolongation de la scolarité ; collectif budgétaire, emprunt ; crédits et aides. En quelques semaines, une « révolution par la loi » semble acquise, contre le patronat et les puissances de l’argent, et sans céder trop dangereusement à la pression contraire du « ministère des masses ».
La grève : un choc imprévu
3) Car, troisième élément, 1936 est aussi – et d’abord dans le souvenir collectif – un mouvement de grèves d’une ampleur sans précédent : 12 000 grèves, dont les trois quarts avec occupation des usines ou des magasins, 1 800 000 grévistes. Spontané ici, dès longtemps préparé par une poignée de militants « gauchistes » ou communistes ailleurs, spectaculaire et imprévu – une « gifle » pour le gouvernement, dira Léon Blum –, il dévoile un monde d’oppression patronale et il exerce, assez joyeusement, la lutte des classes. Des patrons « de droit divin », de petits tyranneaux du salon de coiffure ou du grand magasin, sont contraints pour la première fois d’engager le dialogue avec leurs ouvriers et employés, dans les grosses « boîtes » de la métallurgie comme dans les petites entreprises familiales. Pis encore, les voici obligés à appliquer la loi, voir s’installer face à eux un animal étrange : le travailleur syndiqué.
Car le mouvement syndical français a enfin recruté des troupes dans ces grèves et l’accord Matignon l’a installé au rang de négociateur privilégié et d’interlocuteur reconnu : les « partenaires sociaux » devront apprendre à cohabiter autour d’une table et dans le respect de la nouvelle législation. Prolongée par les premiers congés payés de l’été, vibrante et gaie, plus libératoire qu’émancipatrice, la grève du printemps 1936 fut un choc social imprévu et inoubliable. Une onde aussi forte ne s’épuise pas en quelques semaines : le Front populaire devra gérer une situation inédite, où le social devance le politique.
4) Enfin, un authentique et confus mouvement de masse enveloppe et dépasse l’élection, la pratique de gouvernement et même la grève. Un mouvement collectif, bien sûr, mais qui saisit l’individu, bouscule les sociabilités locales et enivre les moins militants. Car, avec la crise et la bataille contre le fascisme – réel ou supposé : en France, l’antifascisme a précédé toute menace fasciste réellement constituée à l’intérieur –, ont surgi des comités de chômeurs qui sont illustrés par de grandes « marches de faim » depuis 1933 ; des comités de Rassemblement populaire, des associations qui réunissent travailleurs et intellectuels imposent leur turbulence aux sections locales des syndicats et des partis politiques.
Sur ce fond permanent de fermentation sociale s’épanouit donc, en 1936, une sorte d’« agit-prop » culturelle qui signe l’entrée de la France dans l’âge nouveau. Les slogans, les images, les chansons fleurissent. La radio prend son essor de média de masse. Et, dès le mois d’août, l’espoir a pris le soleil, sur les plages envahies par « les salopards en casquette » et dans les campagnes parcourues le sac au dos ou en tandem. Cet « air du temps », qui entêtera longtemps de son parfum, excite donc les militants les plus disciplinés : « 36 » fut profondément créateur.
La combinaison de ces quatre éléments constitutifs aurait suffi à donner une coloration particulièrement forte à « l’expérience » Blum. Mais le poids des événements inattendus s’ajoute à celui des conditions initiales pour rétrécir la marge de manœuvre et faire échouer l’ambition. En particulier, il ne faut pas sous-estimer le rôle de la grande peur sociale que les grèves sur le tas ont déchaînée. Sans doute la révolution n’y était-elle pas à l’ordre du jour, quoi qu’en aient cru quelques militants des minorités révolutionnaires qui campaient sur les marges du PCF et de la SFIO : dès le 11 juin, Maurice Thorez, au nom des communistes, a déclaré qu’il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue.
Il n’empêche que de dangereuses « queues de grèves » sont observées en septembre et qu’une agitation larvée se poursuivra dans les entreprises. Or les patrons, poussés à négocier depuis l’accord Matignon et le vote des lois sociales, sont bien décidés à ne plus céder un pouce de leur souveraineté et à protéger la rentabilité de leurs entreprises : ils engagent leur « bataille de la Marne » avec détermination. Et ils trouvent dans cette lutte contre tout retour du « printemps de la peur » de solides alliés chez les adversaires politiques du Rassemblement populaire. "
La problematique de ce topic est simple, comment peut on juger l'action du Front Populaire, fut-elle un succès pour la France ou un echec ?
Sa chute peut elle s'expliquer par la politique de Léon Blum en elle meme ou par les multiples pressions de la droite et des ligues fascisantes (action française ou le parti de Doriot) ou encore par un patronat français revanchard des accords de Matignon ?