dimanche 27 novembre 2005 à 20:52
« À Londres, 54 % des enfants vivent en situation de pauvreté, et 38 % dans tout le pays. Est-ce que c’est cela que l’on veut pour l’Europe ? » L’interrogation d’Ute Navidy, dirigeante de l’Assemblée nationale des femmes du Royaume-Uni, pourrait résumer l’esprit de la rencontre qui a réuni ces deux derniers jours à Londres des responsables syndicaux, politiques ou associatifs britanniques.
Au centre des débats : faire connaître la face cachée du « modèle Blair » à une semaine du sommet européen informel que le premier ministre travailliste, actuellement président de l’UE, organise sur les réformes prioritaires de l’Union. « Tony Blair se présente en champion de la - rénovation du modèle social européen, en s’appuyant sur l’expérience de son pays qu’il considère comme exemplaire. Il était important que Tony Blair et Gordon Brown [ministre de l’Économie - NDLR] ne soient pas les seules voix britanniques que l’on entende dans ce débat », explique Francis Wurtz, organisateur de la rencontre et président du groupe de la Gauche unitaire européenne-Gauche Verte nordique (GUE-GVN) au Parlement européen.
Des services publics orientés vers le privé :
Parmi les avancées dont se targue le gouvernement Blair, la relance des services publics, après les sombres années Thatcher, reste largement artificielle. Jeremy Corbin, député dissident du Labour, constate en introduction des débats que la majorité a « calqué les prestations et les méthodes du secteur public sur celles du privé, avec le souci de la rentabilité. C’est la fin du principe travailliste selon lequel les services sont rendus en fonction des besoins de gens, et non pour tirer profit d’eux ». L’exemple de la santé est frappant, avec la fermeture de 10 000 lits d’hôpitaux depuis l’arrivée de Tony Blair au pouvoir, et la fin de la gratuité totale des prestations après six semaines de soins. Parallèlement, c’est dans ce secteur qu’on a constaté, sous la - relance des services publics, la multiplication de « cadeaux pour le privé », comme l’a - développé Allyson Pollock, spécialiste des politiques - publiques.
« Les conservateurs avaient déjà privatisé la gestion des hôpitaux puis sous-traité les emplois peu qualifiés, précise Pollock. La phase actuelle, menée par Blair, est celle des partenariats public-privé : l’État concède à des groupes privés l’achat des terrains, la construction des bâtiments, etc. Le service public est abandonné à des banques et à des multinationales qui se remboursent ensuite sur des périodes de trente, soixante voire même quatre-vingt-dix ans. » Ce système, qui permet à court terme de dépenser moins d’argent public, se transforme en rente pour les investisseurs privés.
Les pauvres exclus des retraites privées :
Le danger, souligne Allyson Pollock, est que « le gouvernement Blair est en train d’exporter ce modèle partout dans le monde », y compris en France où une douzaine de partenariats public-privé sont en examen. Au Royaume-Uni, le système s’étend déjà à d’autres secteurs que la santé, comme l’enseignement, l’administration et même le système pénitentiaire.
L’autre argument avancé par Tony Blair pour étendre son modèle à toute l’Union est sa situation de quasi plein-emploi, avec un taux de personnes sans emploi de 5 %. « C’est vrai qu’en Grande-Bretagne on peut dire qu’il y a peu de chômage. Mais la précarité est énorme, souligne la féministe Ute Navidy. Sur cinq travailleurs à temps partiel, quatre sont piégés par une situation qu’ils n’ont pas choisie, et restent sous— employés. » Les femmes sont les plus touchées par ce phénomène qui a créé les « working poors », ces travailleurs pauvres. Entre la faiblesse de leurs revenus - même après la création d’un salaire minimum, insuffisant - et l’inexistence de structures d’accueil, elles doivent souvent renoncer à travailler quand elles ont des enfants.
La faiblesse ou le démantèlement de politiques publiques touche aussi les retraités. « Cette année, le Royaume-Uni a connu une expansion massive des retraites gouvernementales, détaille, de façon paradoxale, John Grahl, universitaire. Les grandes sociétés d’assurance privées ont contraint leurs clients les plus modestes à fermer leurs comptes d’épargne salariale parce qu’ils ne leur rapportaient pas assez. Ces ménages se retrouvent en situation difficile, avec des revenus qui n’atteignent pas le minimum pour vivre. En même temps, le gouvernement Blair favorise les retraites des plus riches en accordant des baisses d’impôts s’ils effectuent des placements sur les fonds privés. »
Une frange importante des ménages les plus pauvres n’ont pas vu leur situation s’améliorer par rapport à ce qu’elle était sous les majorités conservatrices. « Économiquement, Tony Blair a conservé l’orientation néolibérale de Margaret Thatcher, analyse Philippe Marlière, politologue installé à Londres. Il a conquis l’électorat conservateur modéré sur des questions sociétales : l’égalité des sexes, les droits des minorités, l’environnement. » En matière économique et sociale, l’armature législative des années Thatcher a été conservée.
Paul Falzon, source l'Humanité.
Ca donne envie le liberalisme anglo-saxon, vous ne trouvez pas ? Vive Londres