Wednesday 26 December 2007 à 13:04
L’équilibre démographique et
la démocratie consensuelle au Liban
Nohad El-machnouk, écrivain, journaliste et chroniqueur hebdomadaire pour le quotidien libanais Assafir, d’un article intitulé "Fil Assas" (En Principe), tous les lundis à la page cinq. Il a contribué souvent aux pages rédactionnelles d'Annahar, Al Hayat. Il apparaît régulièrement sur la LBC, Al Arabiyya, Al Jazeera et d'autres canaux satellites libanais et arabes.
Il avait occupé le poste du chef des conseillers des affaires politiques de l'ancien Premier ministre libanais Rafic El Hariri à partir de 1989 et jusqu’à 1998, quand il a été forcé à l'exil par les forces de sécurité syriennes. Il avait été un conseiller à al Liqaa al Islami (la rencontre islamique) à partir de 1983 à 1989, un groupement de politiciens qui ont promu une fin à la guerre civile libanaise et à la domination syrienne du pays.
Le groupe a été dirigé par le Mufti Hassan Khaled, la plus haute autorité religieuse musulmane qui a été assassinée avec d'autres membres proéminents du groupe en 1989. Auparavant El Machnouk avait été un journaliste pour plusieurs journaux et magazines, comme Al Hawadeth, Al Ousbou' Al Arabi, Al Sayad, Al Anwar, Al Dustour et Annahar Al Arabi wal Duwali. Il vit actuellement à Beyrouth
M. Nohad El-Machnouk a accepté d'être notre invité sur le Forum pour répondre à vos questions concernant le sujet cité dans le titre .
B. Mounzer : Pourquoi le député Saad HARIRI a refusé de renouveler avec le Général AOUN la formule de l’indépendance qui a regroupé Bechara EL KHOURY et Riad EL SOLH ?
N. Al Machnouk : Tout d’abord, Saad Hariri n’a pas refusé de renouveler la formule de l’indépendance, mais son discours avec le Général Aoun n’a pas abouti à un résultat amiable.
Ensuite, la formule El Khoury – El Solh a commencé par une indépendance mais a fini par l’assassinat de Riad El Solh à Amman et obligé Bechara El Khoury à quitter la présidence, compte tenu de sa persistance à proroger la période présidentielle. Conseillez vous donc de répéter une telle formule ?
H. Souaid : M. El Machnouk, croyez vous vraiment que les chrétiens sont représentés au pouvoir par les ministres actuels et, si oui, sur quel critère ?
N. Al Machnouk :Les chrétiens sont sans doute représentés essentiellement par le Courant du Général Aoun. Cependant, les ministres chrétiens qui sont au gouvernement – excepté le ministre des Forces Libanaises – représentent une partie politique et économique libanaise et non chrétienne uniquement. Ils sont respectés par une majorité libanaise. La représentation politique n’émane pas seulement des élections mais aussi de la vigilance du ministre quant aux intérêts confessionnels et la volonté de les réaliser.
A. Varel : M. Al Machnouk, est ce que vous pensez que M. HARIRI présente chez les sunnites plus que le Général Aoun chez les chrétiens ?
N. Al Machnouk : M. Hariri est largement présent chez les libanais, depuis l’assassinat de son père, et aucun adversaire ne peut l’égaler chez les sunnites jusqu’à nouvel ordre voire nouvelles élections.
Le Général Aoun est présent chez les chrétiens par ses alliés jusqu’aux prochaines élections, ce qui procure ainsi à ses opposants une infime marge de manœuvre.
J. Hindi : Monsieur Al Machnouk, vous qui vivez au Liban, est ce que vous sentez que la mentalité des libanais qui vivent actuellement au Liban est prête à accueillir une démocratie consensuelle avec une multifonctionnalité encrée dans la mentalité des gens depuis des décennies ?
N. Al Machnouk : Au niveau constitutionnel, le Liban traverse actuellement une période transitoire. Ce que nous observons et entendons n’est pas définitif pour le gouvernement, y compris la démocratie consensuelle que je ne trouve aucune raison d’exister, s’il y avait une loi électorale juste qui inciterait des représentants normaux à y gouverner. Plus personne alors ne se plaindra d’une absence gouvernementale ni d’une nécessité consensuelle mais d’une lutte démocratique naturelle.
Le problème est que les discussions ces jours ci concernant ces questions se déroulent uniquement à travers la violence politique au lieu d’une entente amiable. L’objectif est de gagner du temps afin d’assurer à la Syrie l’exclusion de son ingérence de la solution politique libanaise.
C. Bouquet : M. Al Machnouk, les sunnites et les chiites au Liban ont toujours eu des sensibilités entre eux. Sachant que les chiites sont plus nombreux, et que les chrétiens sont minoritaires et s’entendent avec toutes les confessions, comment voyez vous les sunnites supporter au gouvernement un nombre de députés et de ministres chiites supérieur au leurs ?
N. Al Machnouk : Dans l’Histoire du Liban, aucune différence n’a été rapportée entre sunnites et chiites. Les sensibilités actuelles existent pour des raisons politiques et non confessionnelles.
Selon les listes des élections législatives de 2005, les sunnites dépassent les chiites au Liban de 100 000 citoyens.
Les sunnites et les chiites sont égalitaires dans l’assemblée nationale ainsi qu’au gouvernement. Aucune adversité ni dispute ne les séparent.
Un seul problème les sépare : L’engagement de la direction politique chiite envers les prétentions syriennes au Liban et non les problèmes internes, comme c’est le cas maintenant.
L. Abiad : M. Al Machnouk, est ce que vous pensez que l’équilibre démographique est menacé au Liban ? est ce que l’immigration des chrétiens risque de déséquilibrer la stabilité politique du pays ?
N. Al Machnouk : L’équilibre démographique a changé depuis des années, non seulement à cause de l’émigration. Le Liban était toujours un pays d’émigration, ses richesses ne suffisant pas à ses citoyens et ses capacités ne répondant pas à leurs besoins. Une partie importante des réserves de la balance des paiements est fournie par l’argent des émigrés qu’ils transfèrent à leurs familles au Liban.
Cependant le plus important est que la constitution libanaise relative à l’accord de Taëf ne se base pas sur la quantité mais sur l’égalité entre chrétiens et musulmans, quel que soit leur nombre.
Je réitère ma déclaration sur le fait qu’aucun régime politique serein et normal ne pourra exister que par l’adoption d’une loi électorale en faveur de la petite et moyenne circonscription, afin d’offrir à toute la société libanaise une possibilité normale d’être représentée politiquement.
N. El Khouri : Les palestiniens du Liban vivent dans une pauvreté extrême depuis presque 60 ans. On leur refuse la nationalité libanaise (ou peut être la refusent-ils eux-mêmes) et un statut résidentiel pour bénéficier de privilèges sociaux et d’opportunités de travail. La raison principale étant non plus exclusivement le « droit de retour », mais le changement démographique et confessionnel que cela engendrait. Ne sommes nous pas complices de leur misère, et coupables de xénophobie ? N’y a-t-il pas moyen de les intégrer dans la société tout en préservant leur droit de retour, et sans changer la dynamique démographique et consensuelle entre les différentes confessions ?
N. Al Machnouk : La description de cette communauté arabe est réelle. La situation sociale et quotidienne dans ces camps provoque un fanatisme de tout genre, notamment religieux. Le pauvre et misérable se trouve mieux dans le ciel que sur la terre.
Cependant, ce n’est pas la seule raison pour laquelle le fanatisme se propage. Il est évident qu’il faut toujours travailler à éliminer ce différend chez les libanais à propos des palestiniens. Le bouleversement démographique découlant de l’implantation des palestiniens peut s’effectuer sans l’obtention de la nationalité libanaise. Et ceci est interdit par la constitution libanaise qui, pour ce faire, devra être modifiée par la majorité des libanais à l’assemblée nationale. C’est une décision qui n’existe chez personne. Alors pourquoi avoir peur des illusions ? Un palestinien habitant un quartier propre dans un immeuble neuf est-il plus dangereux à la société libanaise qu’un palestinien vivant misérablement dans un camp ? Assez d’illusions sur l’utilisation d’une cause humanitaire poignante pour cacher et entraîner militairement des fugitifs à l’intérieur de ces camps. Pourquoi permettre à des centaines de milliers de syriens, égyptiens et asiatiques de travailler au Liban alors que faire travailler les palestiniens améliorerait leur situation sociale et culturelle ?
J. Mina : Le « sunnisme politique » est en train de remplacer le « maronitisme politique «. Vous ne pensez pas que les mêmes fautes vont aboutir aux mêmes conséquences ?
N. Al Machnouk : Le « sunnisme politique » chez les sunnites veut dire « accueillir tout le monde ». Nous ne pouvons pas le comparer au « maronitisme politique ». Les différentes alliances politiques avec les sunnites les laissent devant le seul choix qu’est la pluralité politique à l’intérieur d’un seul état.
J. Berbery : Est il raisonnable de penser que la représentation d’une confrontation entre la « majorité » et l’ « opposition » qui semble opposer les sunnites aux chiites avec une division des chrétiens, est moins réelle qu’il n’y paraît ? Mais que la réalité serait tout autre si l’on parvenait à faire entendre la voix des citoyens ?
Pourrait-il s’agir, en dehors de toute considération confessionnelle, d’une confrontation entre un nouveau personnel politique, une nouvelle façon de comprendre la politique, par opposition à l’ancien personnel, l’ancienne mentalité ?
Peut on raisonnablement considérer que les clivages réels sont beaucoup moins confessionnels qu’on le dit ? et que, à quelque chose malheur est bon, l’une des conséquences de cette crise est que son caractère confessionnel est en train de s’estomper de jour en jour ?
N. Al Machnouk : L’usage du confessionnalisme est dépassé par les bêtes de politique. Et rien ne les arrêtera hormis une loi électorale sage et équilibrée, de telle manière la confrontation retournera à son état politique normale.
G. Akra : Pour que la démocratie consensuelle ait un sens, ne faut il pas que la population libanaise soit correctement représentée au sein du parlement par une loi électorale juste ?
N. Al Machnouk : La réponse est dans votre question. Il est sûrement demandé une loi électorale mais je préfère le mot « urgent » au mot « juste ». Il n’y a pas de justice dans la politique, comment pourra-t-elle exister dans les élections ?
J. Jelwan : Pensez vous que ce mode de vie politique libanais puisse survivre plus qu’une laïcité mieux adaptée à la mondialisation où une domination religieuse d’une partie des libanais qui annoncerait une guerre civile plus chaotique et plus discriminative ? Que pensez vous de l’hégémonie HARIRI sur l’économie libanaise qui fait implicitement le différend entre le Général AOUN et HARIRI ?
N. Al Machnouk : L’hégémonie économique ne s’hérite pas : le père Hariri n’a pas légué son hégémonie à son fils pour la gérer. Il n’ y a pas de projets économiques permettant aux Hariri d’assurer l’hégémonie économique. Il y a même trois politiciens libanais dont la richesse dépasse celle de Saad Hariri. La part de ce dernier dans Solidere n’est qu’une rumeur. Le martyr Rafic Hariri avait participé à la construction de Solidere à hauteur de 7 %, dont les bénéfices étaient au profit des associations caritatives. Ces 7 % sont maintenant partagés en cinq parts. Croyez vous encore que la part de Saad Hariri se traduise par une hégémonie ?
F. Assouad : Ne craignez vous pas que tout ce qui se passe au Liban est motivé par la volonté américano-israélienne d’implanter les palestiniens dans notre pays ce qui provoquerait un déséquilibre démographique qui nuirait à la démocratie consensuelle ?
N. Al Machnouk : Personne ne pourra implanter les palestiniens sans l’accord des libanais. Connaissez vous des libanais qui poussent à l’implantation ? Si oui, représentent-ils le tiers de l’assemblée nationale ? Une telle propagande ne peut venir de l’intérieur et n’existe pas jusqu’à maintenant, Dieu merci.
Source: RPLFrance.org