Article provenant du blog : Loubnan ya Loubnan
http://tokborni.blogspot.com/04 août 2006
Quelles nouvelles du front?
9 soldats morts, ou peut-être 14, 10000 soldats massés à la frontière, 18000 mobilisés, deux brigades blindées, des milliers de sorties des bombardiers, des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés, 100 roquettes, 80% de l'arsenal détruit, 200 roquettes le lendemain, pour des milliards de dollars de destructions, 7 kilomètres, puis 25 kilomètres, ou peut-être quelques kilomètres au-delà du Litani, 52 civils dont 34 enfants...
L'information de guerre nous étouffe sous les chiffres, chacun de ces chiffres devant soit-disant nous dire quelque chose sur l'atrocité de cette guerre. Et pourtant, un élément vital nous échappe totalement: que se passe-t-il sur le front?
Il est désormais avéré que l'affrontement entre l'armée israélienne et la résistance libanaise ne se règlera ni par des échanges de roquettes ni par l'énormité des bombardements aériens. Chacun sait, depuis la théorie du butage de terroristes dans les chiottes ou celle de la fourchette à escargots, qu'une telle opération ne peut être efficace qu'au sol. Quand on pense «vérité des armes», on ne fantasme généralement pas sur des massacres de civils perpétrés par des assassins qui se contentent d'appuyer sur un bouton.
Pourtant, il est quasiment impossible d'avoir des nouvelles du front: cet endroit où des troupes défendent pied à pied leur bout de terrain. C'est pourtant là que se décide l'issue du conflit, de là qu'émergera le rapport de force militaire qui définira les positions politiques, c'est là que le «Grand Moyen-Orient» se dessine.
Pour tourner mon propos autrement: tous les soirs, un présentateur d'Al Jazeera, façon Monsieur Météo macabre, présente sur une carte animée l'emplacement exact des derniers combats au sol et des principaux bombardements de la journée. À l'inverse, aucun média occidental ne prend réellement le temps de montrer, sur une carte, où se trouvent les affrontements entre les troupes Israéliennes et les troupes libanaises. Pourquoi cette différence de traitement? Qu'y aurait-il de problématique à nous dire, exactement, où se déroulent les combats principaux?
Commençons par une question extrêmement simple: quelles sont les forces en présence?
Côté libanais, on parle de plusieurs milliers de combattants du Hezbollah, et c'est tout. On découvre pourtant, au détour d'une brève, que le Hezbollah n'est pas seul sur le terrain. Ainsi, à Bent Jbeil, on apprend la mort de quatre combattants de Amal, l'autre grand parti chiite (dirigé par le président de la chambre des députés libanais). Avant hier, le décompte macabre indiquait: 48 morts annoncés par le Hezbollah, et six militants de Amal. Le PCL (parti communiste) annonçait la semaine dernière la mort de deux de ses résistants. À quel point la Résistance dépasse-t-elle le seul Hezbollah? Qu'est-ce qui justifie alors, dans nos médias, d'intégrer dans le terme «Hezbollah» des combattants qui ne sont pas du Hezbollah?
Pour l'équipement militaire, à part une estimation du nombre de roquettes, on ne sait pas grand chose. Dans les médias français, pour expliquer les événéments de Bent Jbeil, nous avons généralement eu droit à une «embuscade» et des combats «acharnés», les soldats israéliens étant «submergés» par l'ennemi; description qui permet d'imaginer une bande d'hirsutes barbus ceinturés d'explosif, se jettant comme des sauvages sur l'élite de Tsahal en criant «Allah Akbar»... (Comment? Vous n'avez pas vu Delta Force, avec Chuck Norris?) Plus difficile à imaginer dans le cas d'un combat mené dans le noir le plus complet par des troupes équipées de façon très moderne. Un quotidien arabe, pendant les combats de Bent Jbeil, rapportait la surprise des troupes d'élites de Tsahal d'être confrontées au milieu de la nuit à des combattants équipés de lunettes de vision nocture et de gilets pare-balles. (Remarquez comme un banal gilet pare-balle ne colle pas avec le «culte du martyre» qu'on associe aux combattants du Hezbollah.)
Sur les roquettes contre Israël, on doit croire que seules des cibles civiles sont visées. Jonathan Cook explique ainsi qu'il ne peut pas dire quelle cible été visée près de Nazareth, car «nous sommes maintenant sous la loi martiale, officiellement, dans le nord du pays». La suite de l'article expose tout de même la nature de cette cible: des usines d'armement et des entrepôts d'armes. Surprise, donc: le Hezbollah perd son temps à envoyer des roquettes sur des objectifs militaires.
Quelle est l'importance des troupes engagées au sol par Israël? Combien de soldats et combien de chars étaient présents à Bent Jbeil la semaine dernière? Des articles évoquent deux brigades blindées (dont la célèbre brigade Golani), ainsi que des hélicoptères de combat. Ça doit faire beaucoup de monde et de moyens... Mais combien exactement? Je ne suis pas expert militaire, je ne saurais vous dire; mais je constate qu'aucun de nos médias n'a posé la question.
Quelles furent donc les forces engagées pour prendre Maroun Ar Ras, puis pour tenter de prendre Bent Jbeil? Quelles forces furent engagées pour ne pas parvenir à tenir Bent Jbeil, dont on nous expliquait auparavant l'importance stratégique? On ne sait pas. Ça n'intéresse rigoureusement personne. Je ne demande même pas de révéler des secrets militaires: un ordre de grandeur un peu vague suffirait.
Ensuite, quelles furent les pertes israéliennes à Bent Jbeil? Selon les sources, on a entendu parler de 9 ou de 14 soldats, dont des officiers, tués; et au moins 22 blessés. D'autres informations, présentes dans des médias arabes, seraient intéressantes à confirmer: 12 blindés totalement détruits, 23 blindés mis hors d'état (de nuire). Est-ce vrai, faux, un peu vrai? Depuis quelques jours, on voit un char israélien frappé par une roquette en plein jour sur CNN; après la capture des deux soldats, on a vu des images d'un char détruit; donc le Hezbollah détruit des blindés, c'est certain – mais 2 blindés, ou 35? Quel pourcentage cela représente-t-il des forces engagées? À Bent Jbeil, Tsahal a-t-il perdu un dizième, un tiers, la moitié (plus?) de ses blindés engagés? Quelles sont les pertes d'hélicoptères? La semaine dernière, on apprenait l'«accident» de deux hélicoptères; un double «accident» sur le théatre des opérations, quelle déveine.
La réalité des opérations terrestres est le non-dit du moment: on présente quasiment, pour les occidentaux, une opération de police un peu violente qui sera réglée en quelques jours; on nous vante une «zone de sécurité» de 7 kilomètres que, finalement, on décide de pousser, depuis quelques jours, à 25 kilomètres; il pourrait y avoir un cessez-le-feu dans quelques jours, une fois le travail effectué...; à l'inverse, dans les médias arabes, l'issue du conflit est rien moins qu'incertaine.
Dès le début, la guerre terreste a été un mystère complet. Pour la presse arabe, il était assez clair ces dernières semaines que l'infanterie et les blindés israéliens ne parvenaient pas à prendre pied au Liban. Dans les médias occidentaux, on nous exposait savamment une stratégie d'«incursions ponctuelles» suivies de retraits rapides; innovation complète pour Tsahal, armée réputée lente et comptant sur sa puissance de feu supérieure plutôt que sur sa mobilité. Bent Jbeil semble avoir marqué un tournant dans cette communication: il faut reconnaître, même à demi-mots, l'impossibilité de prendre la ville et de la garder. Finalement, dans Libé, on découvre tout bonnement la trouille des «troupes d'élite»: «Si on repart au Liban, on va mourir».
Depuis la «reprise» des bombardements, la nouvelle phase serait celle d'une intervention massive au sol. 10000 hommes seraient déjà engagés, on nous parlait de 18000 réservistes il y a quelques jours. Et pourtant, il faut encore chercher pour connaître la localisation des affrontements. Où se situe le front?
Les emplacements connus des combats que l'on peut glaner dans les médias occidentaux sont (j'écris ceci vendredi 4 août au soir): Aïta Ash Shaab, des troupes massées devant Maroun Ar Ras; un autre article évoque des échanges de tir près de Hula et Markaba. Al Jazeera annonce que seul At Tayyabah serait tombé à cette heure. Je découvre à l'instant que Le Monde, aujourd'hui, publie une carte des attaques du jour, où apparaissent spécifiquement les combats au sol.
Tous ces villages sont extrêmement proches de la frontière: environ 2 kilomètres, 3 au maximum. Après trois semaines, l'armée israélienne se bat encore pour prendre le contrôle des villages à proximité immédiate de la frontière. Pour le Matin (Maroc), par exemple, «L'escalade d'Israël au Liban tourne à l'enlisement».
On peut se demander si la violence des bombardements détruisant des infrastructures civiles, et la focalisation médiatique sur les opérations aéroportées spectacultaires mais inutiles (attaque d'un hôpital vide à Baalbeck par exemple), ne sert pas à masquer l'incapacité à «gagner la guerre». Comme l'indiquait Dedefensa dès le début des opérations:
C’est l’habituelle formule des armées américanistes modernes en campagne: supériorité absolue, technologies très avancées, très nombreuses victoires tactiques (militaires) exploitées médiatiquement pour aboutir, au bout du compte, à la défaite stratégique (militaire, avec une dimension politique très importante).
Hier, nos médias vantaient l'ingéniosité israélienne: en «piratant» la fréquence d'Al Manar, des images de soldats du Hezbollah morts furent diffusées, avec la mention «le Hezbollah vous ment». Pourtant, le Hezbollah annonce ses pertes dans des communiqués (c'est même ce qu'on nous explique depuis le début, non, le culte du martyre chez les chiites?); à quoi bon prétendre «dévoiler» aux télespectateurs que des soldats du parti meurent. La cible de cette opération de propagande n'est pas les spectateurs libanais d'Al Manar (qui savent déjà que le Hezbollah a des pertes, pertes qu'il annonce lui-même sur Al Manar); la cible, ici, ce sont les occidentaux, qui, au travers de l'information sur cette action de «guerre psychologique», sont «indirectement» informés sur la duplicité absolue des chefs du Parti de Dieu: rendez-vous compte, les spectateurs du Hezbollah ne savent même pas ce qui se passe réellement sur le front.
Rendez-vous compte: nous non plus.