Le 17 octobre 1961, à l’appel du FLN (Front de Libération Nationale), les Algériens, venus de toute la région parisienne, investissaient en masse les grands boulevards de Paris pour dénoncer le couvre-feu raciste qui leur a été imposé et réclamer l’Indépendance de l’Algérie, après sept années d’une guerre atroce imposée au peuple algérien et qui a déjà fait des centaines de milliers de morts.
Mais ce jour-là, la ville des Lumières allait plonger dans les ténèbres de la barbarie. Sur ordre du préfet de police Maurice Papon, couvert par les plus hautes autorités de l’Etat, les forces de police secondées par les harkis (supplétifs de l’armée française) ont noyé dans la Seine, pendu, fusillé, battu à mort, torturé, y compris même, dans la cour de la préfecture de police de Paris, des Algériens manifestant pacifiquement avec femmes et enfants. Plus de deux cents morts, des milliers de blessés, des milliers de manifestants internés dans des camps puis déportés comme à une époque de sinistre mémoire, et un traumatisme irréparable.
Sous le regard d’une opinion internationale médusée, un massacre d’une férocité insoutenable a été commis devant une population parisienne inerte, anesthésiée par la propagande coloniale, quand elle ne s’est pas montrée complice, participant à la chasse au faciès dans un apartheid légalisé, dénonçant et livrant à la police des manifestants pourchassés, terrorisés, cherchant un asile qu’ils ne trouveront nulle part.
Ce crime a été longtemps occulté, voire nié, tout comme on cherche aujourd’hui à trouver des justifications à la pratique massive de la torture par l’armée coloniale pendant la guerre de Libération. Mais le cri de la liberté, étouffé par le crime d’Etat du 17 octobre 1961, continuera à réclamer son dû : la reconnaissance par l’Etat français du crime contre l’humanité perpétré en son nom par les forces de répression dirigées par le préfet Maurice Papon.
Pourtant les rapports commandés par les autorités à Messieurs Mandelkern et Géromini ont mis en évidence un véritable mensonge d’Etat et le gouvernement français s’était engagé à ouvrir aux chercheurs les archives de la police, mais l’administration les empêche toujours d’y accéder par des manœuvres dilatoires et des arguties juridiques.
Nous nous réjouissons et nous saluons les voix qui se sont élevées en France en réclamant justice pour les suppliciés d’octobre.
Ce jour restera, certes, gravé à jamais dans nos mémoires comme emblématique du drame du peuple algérien en lutte pour son Indépendance, mais aussi comme un des symboles marquants de la lutte de tous les opprimés et de tous les humiliés de la terre. Pour les générations issues de l’émigration, il constitue également le tribut du sang payé par la communauté algérienne en France, consentant le sacrifice suprême pour que les Algériens puissent vivre dans la dignité et le respect dû à leur condition d’êtres humains, qu’une longue nuit coloniale leur avait confisquée, mais à laquelle ils n’avaient jamais renoncé en brandissant l’étendard de la liberté.
Ils ont bravé le couvre-feu de Maurice PaponEvénement majeur de la Révolution de Novembre, les manifestations du 17 Octobre 1961 à Paris ont, au-delà du second souffle qu’elles ont donné à la lutte de Libération, définitivement scellé le sort réservé à l’occupation coloniale de l’Algérie.
En effet, sortir massivement dans la rue pour manifester et à l’heure du couvre-feu (20 heures), décrété par Maurice Papon, préfet de police de Paris, constitue certainement l’expression la plus nette de la volonté et de la détermination du peuple algérien à accéder à ses droits pour la liberté et à l’autodétermination.
La manifestation était pacifique. Les manifestants qui étaient bien encadrés d’ailleurs, voulaient défiler dans le calme et la tranquillité à travers les rues, pour protester contre les mesures discriminatoires prises à leur encontre par le préfet de police Papon. La réaction brutale, sauvage des forces de l’ordre françaises ne s’est pas fait attendre, plongeant la ville dans un grand bain de sang, qui n’aurait jamais dû avoir lieu, tant les morts, les blessés, les disparus, parmi notre communauté émigrée, se comptaient par dizaines, par centaines, par milliers. Un massacre prémédité, signé Maurice Papon.
Le peuple algérien, aujourd’hui libre et indépendant, n’a pas oublié. Même si les crimes de guerre commis lors de la Révolution de Novembre ne sont pas passibles de poursuites judiciaires, en vertu des Accords d’Evian, les massacres du 17 octobre 1961 à Paris, parce que perpétrés avec préméditation et ciblant des populations désarmées, donc pacifiques, relèvent incontestablement des crimes contre l’humanité. Voilà pourquoi le peuple algérien, à travers sa société civile, ne cesse de demander, d’exiger que justice soit rendue et que Maurice Papon, le commanditaire de ces massacres, soit déféré devant les juridictions compétentes pour crimes contre l’humanité.
Fatima Bedar jetée dans la Seine à 15 ansCe soir, Fatima n’est pas à la maison. Adolescente à la longue chevelure très brune, toujours bien habillée. Fatima à 15 ans depuis le mois d’août. Elle est née en Algérie, à Bougie. C’est à l’âge de 15 ans qu’elle est venue en France, avec sa mère. Son père, Hocine, est ouvrier à Gaz de France. Fait prisonnier en 1940, il s’est évadé et a participé à la campagne d’Italie. Il a été démobilisé en 1945. En France, Fatima a eu deux sœurs et un frère. La famille a d’abord habité Sarcelles et, cette année, elle vient de s’installer à Stains.
Fatima est l’aînée. Elle aide beaucoup sa mère à la maison, s’occupe des plus petits. Aux yeux de sa sœur, Louisa, elle fait figure de véritable femme. Souvent, elle accompagne son petit frère, Djoudi, à l’école maternelle. Il est émerveillé par ses gros dictionnaires. Elle est élève du collège commercial et industriel féminin, rue des Boucheries, à Saint-Denis.
Ce matin, Fatima et sa mère, se sont vivement disputées. Les parents de la jeune fille ne voulaient pas qu’elle aille aux manifestations. Le ton monte : sa mère, très énervée, a jeté quelque chose dans sa direction. Elle a voulu retenir sa fille. Louisa a vu sa grande sœur partir en courant. Ni le lendemain ni les autres jours Fatima ne reviendra à la maison. Chaque matin, son père partira de bonne heure pour la chercher. Souvent, sa mère emmènera Djoudi dans les rues de Stains, à sa recherche. Et puis, un soir, le père rentrera à la maison, le cartable de Fatima à la main. Le 31 octobre, on retrouvera le corps de Fatima, noyé dans le canal de Saint-Denis (1)
Qui a tué Fatima Bédar ? On ne le saura jamais. Mais ce que l’on sait c’est qu’au commissariat de Saint-Denis au poste de police de Stains, dépendant de Saint-Denis, des policiers avaient, depuis des semaines, pris l’habitude de jeter les gens dans le canal et dans la Seine.
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(1) Témoignage de Djoudi Bédar, le 12 décembre 1987, et de Louisa Bédar, le 29 janvier 1988, les parents de Fatima.
http://www.elmoudjahid.com/stories.php?sto...7/10/16/5448528