Friday 08 February 2008 à 11:13
VU D’AUTRICHE • L’heure de la reconquête politique
A Paris, à Madrid, à Rome et à Vienne, le catholicisme militant semble reprendre du poil de la bête.
L’heure semble être à la Reconquista politique. En Espagne, en France et en Italie, le catholicisme militant reprend du poil de la bête. C’est un clergé décomplexé qui s’invite aujourd’hui dans l’espace public, où les hommes politiques retrouvent la foi, le tout avec une assurance que l’on n’avait pas vue depuis longtemps dans notre Vieille Europe.
A Madrid, en ce début d’année, les évêques mènent une fronde contre le gouvernement socialiste à propos de la politique familiale. Le clergé espagnol cache à peine ses tentatives de rapprochement avec le parti d’opposition, le Parti populaire (PP), à quelques semaines seulement des élections légis latives du 9 mars. Le cardinal Antonio Cañizares, vice-président de la conférence épiscopale espagnole, a accusé le gouvernement Zapatero, devant près de 160000 manifestants, de “mettre en danger la démocratie par son laxisme radical”.
Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy versait lui aussi dans la religiosité avec sa visite au pape Benoît XVI et son discours de vœux présidentiels pour le moins inspiré. A tel point que certains Français craignent déjà de voir ce président aux accents messianiques noyer leur Etat laïque sous un nuage d’encens. Un homme qui croit, c’est un homme qui espère, avait-t-il dé claré auparavant. Toute civilisation reposerait également sur quelque chose de religieux et Dieu serait “un rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes”.
A Rome enfin, l’Eglise a bien fait comprendre que rien ne pouvait se faire contre sa volonté. Ainsi, les agents du Vatican n’ont-ils guère hésité à lâcher le gouvernement de Romano Prodi, catholique de gauche. En son temps, Rocco Buttiglione, l’ancien ministre des Affaires européennes, se vantait de pouvoir s’adresser directement à Jean Paul II à tout moment. Aujourd’hui, l’ex-ministre de la Justice, Clemente Mastella, s’empresse d’aller faire des courbettes devant le trône pontifical.
Pourquoi ce brusque réveil des “curetons militants”, comme les surnommaient autrefois leurs détracteurs ? Le débat sur l’islam ces dernières années leur a probablement offert un terrain favorable. Quoi de plus simple pour dénoncer les actes des terroristes islamistes que de faire appel à des valeurs fondamentalement chrétiennes, comme l’a fait Nicolas Sarkozy dans ses derniers discours. Cela permet au clergé de refaire surface dans de nombreux domaines.
Prenons l’exemple de la théorie de l’évolution darwinienne. Ce n’est pas un hasard si le cardinal-archevêque de Vienne Christoph Schönborn écrivait, il y a deux ans et demi, dans les colonnes du New York Times, un article sur le “dessein intelligent”. Au fond de sa réflexion, on retrouve, avec l’idée d’infaillibilité du pape, un pilier du catholicisme politique : le droit naturel d’émanation divine (par opposition aux lois émanant des Parlements). En d’autres termes : quand chacun reconnaîtra le caractère divin, et donc irrévocable, de ces lois, l’Eglise catholique militante n’aura plus à s’inquiéter de voir son autorité contestée dans aucun domaine de la vie politique.
Autant d’éléments qui nous éclairent sur la dangerosité de ce genre de discours. Quand la politique se mue en question de foi – comme chez les islamistes –, sa marge de manœuvre se réduit considérablement. Cela n’effraie peut-être pas ceux qui se montrent compréhensifs envers le terrorisme politique. Mais que cela s’applique à l’Eglise catholique européenne, à ce point redevable à la tradition du rationalisme, va à l’encontre de son propre intérêt. Heureusement, il existe encore des citoyens éclairés – en Espagne, en France, en Italie et ailleurs –, qui, après des siècles passés sous le joug de l’Eglise, rejettent farouchement sa sagesse salvatrice.
Christoph Prantner
Der Standard
INGÉRENCE • Un réseau de lobbys cathos aussi vigilant qu’efficace
L’Eglise renforce son emprise sur la politique italienne grâce à un ensemble d’associations militantes qui font pression sur tous les partis.
Du point de vue de l’Eglise, le fait de ne plus avoir en Italie un parti catholique [comme la Démocratie chrétienne de 1942 à 1994] ne doit pas être considéré comme une perte mais comme un avantage. Elle peut en effet opérer maintenant tous azimuts et parler à tous. Elle ne se contente plus de prêcher ; elle agit politiquement pour que ses paroles se traduisent dans les faits.
Du référendum de 2005 sur la procréation assistée [l’Eglise a obtenu que la loi ne soit pas libéralisée] au Family Day du 12 mai 2007 [une grande manifestation contre la proposition d’un pacs à l’italienne], la hiérarchie de l’Eglise a acquis la conviction qu’elle sait représenter les sentiments communs d’une très large partie de la population italienne, beaucoup plus largement que ne savent le faire les partis, la culture et les médias dominants. Tant et si bien que l’Eglise italienne est devenue un modèle pour les autres Eglises d’Europe. Le 30 décembre dernier, par exemple, l’Eglise espagnole a reproduit à Madrid le Family Day.
C’est le cardinal Camillo Ruini, président de la Conférence épiscopale italienne (CEI), qui a rénové les modalités d’action politique de l’Eglise italienne. Les vieilles associations catholiques, qui s’occupaient un peu de tout, sont aujourd’hui doublées par de nouvelles associations spécialisées qui se concentrent sur un seul objectif chacune : l’opposition à l’avortement, la défense de la famille traditionnelle, l’enseignement religieux à l’école, etc. Bien que la loi sur la fécondation assistée ne puisse donner que sur quelques points matière à des prises de position doctrinales de l’Eglise, son vote en 2004 par presque les deux tiers des parlementaires des deux bords a été le fruit du travail de lobbying tenace du Forum catholique des familles. Le référendum de 2005 a vu à l’œuvre une autre de ces associations ad hoc, le comité Science et vie, volontairement ouvert à des non-catholiques. On retrouve dans ces modes d’action des techniques typiques des campagnes civiques et libertaires du Parti radical, mais aussi une bonne dose de lobbying à l’américaine. Des campagnes ciblées, de nouvelles lois passées au crible, des référendums lancés pour gagner et pas seulement pour témoigner.
Pour les lois en cours d’élaboration, la CEI est dotée depuis une douzaine d’années d’une machine extrêmement efficace : l’Observatoire juridique et législatif. Dirigé par le Pr Venerando Marano et composé de juristes experts dans les domaines concernés, il suit en temps réel ce qui se passe au Parlement, à la Cour constitutionnelle, à la Cour de cassation, au Conseil d’Etat, à la Cour des comptes, dans les administrations régionales, prêt à argumenter et à analyser à chaque instant toutes les questions qui intéressent l’Eglise. Ainsi, les batailles qui ont abouti à l’enterrement des projets de loi sur les unions de fait ont bénéficié de l’appui déterminant de l’Observatoire juridique et législatif.
Aucun parti politique ne peut se prévaloir d’une capacité de pression comparable. Que le prochain gouvernement se tienne prêt : un des terrains sur lesquels l’Eglise le mettra à l’épreuve sera la bataille pour l’application de la loi de 1978 sur l’avortement, dans laquelle se sont impliqués aussi les partis qui prônent l’assistance aux jeunes mères.
Sandro Magister
L'Espresso
GRÈCE • L’Eglise orthodoxe au-dessus de l’Etat
Sous l’impulsion de Mgr Christodoulos, qui vient de disparaître, l’Eglise orthodoxe grecque est devenue un acteur majeur du débat public.
Le décès de l’archevêque d’Athènes, Mgr Christodoulos [le 28 janvier, à 69 ans, des suites d’un cancer], est l’occasion de nous rappeler que le primat de Grèce est souvent intervenu, plus que ses prédécesseurs, dans les politiques menées par les gouvernements successifs. Avant l’arrivée de Mgr Christodoulos, l’Eglise était intégrée à l’Etat, donnant son avis de manière plus discrète. Quand Mgr Christodoulos a été nommé archevêque [en 1998], le ton a changé. Il se voulait au-dessus de l’Etat, et non plus son égal, comme ses prédécesseurs. Une sorte d’homme de la nation. Il intervenait partout et donnait son avis sur tous les thèmes qu’il considérait comme “de dimension nationale” : la lutte contre le retrait de la mention de la religion sur les cartes nationales d’identité ; le refus que Skopje utilise l’appellation de “Macédoine”, y voyant une violation d’un patrimoine historique ; les réticences sur la perspective européenne de la Turquie ; ses positions sur le statut des immigrés ; ses appels au vote utile pour les élections nationales, trouvant la droite plus “proche” de l’Eglise ; son rôle pendant la junte ; ses prises de position géopolitiques violentes contre la suprématie du patriarcat œcuménique de Constantinople, l’ouverture vers la Russie et l’Eglise catholique.
Ces thèmes paraissent pourtant bien éloignés des dossiers intéressant directement l’Eglise, comme les questions de ses finances, de la justice ecclésiastique ou de la formation des prêtres, qui ont presque toujours été reléguées au second plan. A une exception près cependant : il y a deux ans, Mgr Christodoulos est intervenu, pour la seule et unique fois, dans les affaires de l’Eglise, en demandant la lecture de l’Evangile en langue démotique (grec moderne) et non plus en grec ancien, pour attirer la jeunesse. Après de vives réactions du clergé, la décision a été discrètement abrogée.
L’Eglise a joué un rôle déterminant lors des élections législatives. Mgr Christodoulos a opté pour le soutien à la Nouvelle Démocratie [le parti conservateur du Premier ministre Costas Caramanlis], au pouvoir depuis 2004, qui, de son point de vue, incarne la base de l’Etat tel qu’elle le conçoit. Même après son décès, Mgr Christodoulos sera présent, à travers ses positions radicales.
L’Eglise est trop présente dans les affaires publiques. Elle constitue un poids de taille pour le gouvernement, qui se porte déjà mal. Le 7 février, lors de l’élection du nouvel archevêque, le gouvernement priera pour que soit élue une personnalité plus discrète, ayant moins d’influence sur la politique étrangère ou intérieure. Les paris sont ouverts. Une chose est certaine, ses positions sur la Turquie, sur la FYROM [Former Yugoslav Republic of Macedonia] et sur les immigrés risquent fort de ne pas s’écarter de la ligne nationaliste suivie par Mgr Christodoulos.
Taki Kondylis
I Kathimerini