dimanche 15 juin 2008 à 09:07
Paul Cauchon
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juin 2008
(Le Devoir)
http://www.ledevoir.com/2008/06/14/193921.htmlIl y a deux ans, le réalisateur Yves Bernard avait décidé d'accompagner l'organisme Magiciens sans frontières en Angola. Ce groupe, formé de magiciens professionnels, rencontre bénévolement les enfants et les jeunes qui vivent des situations difficiles dans le monde.
Yves Bernard, un réalisateur d'expérience qui a déjà travaillé pour Enjeux à Radio-Canada, ne connaissait pas particulièrement le continent africain. Son intention était de tourner des images en prévision d'un éventuel documentaire sur ce groupe.
«Après quelques jours, j'ai remarqué des enfants qui marchaient seuls dans la rue. Les gens nous disaient de nous éloigner d'eux parce que c'étaient des sorciers», raconte-t-il au Devoir.
Intrigué, choqué, le réalisateur pose des questions, s'informe... et prend connaissance d'une réalité effrayante, devenue un important problème dans certains pays de l'Afrique noire.
En effet, au Congo et en Angola, on assiste à une véritable explosion du nombre d'enfants abandonnés par leur famille parce qu'ils sont soupçonnés d'être des sorciers. Plus terrifiant encore: dans l'arrière-pays du Bénin, on découvre que cette superstition s'accompagne d'un infanticide rituel.
«Je crois que nous sommes la première équipe à véritablement faire un documentaire complet sur cette question», explique Yves Bernard, qui ajoute avoir été «très chanceux» de pouvoir rencontrer différentes personnes prêtes à parler et à l'introduire dans certains endroits rarement filmés.
En République démocratique du Congo, 75 % de la population est sans travail et le tissu social est complètement déchiré après des années de guerre, explique Yves Bernard. La capitale, Kinshasa, compte quelque 40 000 enfants errants, dont la moitié seraient des «enfants sorciers».
Comme si les problèmes de chômage et de santé (principalement l'épidémie de sida) n'étaient pas suffisants, voilà qu'un nouveau phénomène se propage depuis quelques années: les enfants deviennent les boucs émissaires de toutes les difficultés, et leur famille les accuse de sorcellerie. Dès qu'un enfant s'écarte de la norme, il est soupçonné, qu'il soit né prématuré, qu'il soit handicapé, surdoué, sousdoué... ou tout simplement «de trop». Certains sont battus et torturés par leurs propres parents, qui croient ainsi pouvoir «exorciser» les maladies de la famille.
Des églises dites de «réveil» sont apparues par centaines ces dernières années, et plusieurs exploitent le phénomène en faisant payer les familles, à prix fort, pour exorciser leurs enfants.
«Je n'ai pas voulu juger, explique Yves Bernard. Je n'ai pas à juger le comportement des gens qui sont pris dans des conditions économiques et sociales difficiles.» Mais il a voulu témoigner.
Même si son documentaire n'a rien de très joyeux et qu'il est même très troublant, on peut y déceler une note d'espoir en écoutant certaines personnes s'élever contre ces superstitions. Des travailleurs de rue africains, des journalistes locaux, des religieux, des infirmières s'insurgent contre le traitement réservé à ces enfants. Au Bénin, Yves Bernard a rencontré un prêtre qui lutte depuis 25 ans contre les superstitions de son propre peuple, l'ethnie baribas, en se déplaçant d'un village à l'autre avec sa camionnette pour, littéralement, sauver de la mort de jeunes enfants menacés par les chefs locaux des villages qui les accusent de sorcellerie. «C'est un homme incroyable, presque un Prix Nobel, dont l'action nécessite beaucoup de courage, explique Yves Bernard. Il était content qu'à l'étranger on s'intéresse enfin au sort des enfants de son peuple.»
Zone doc/Enfants sorciers - Radio-Canada, dimanche 15 juin, 20h.