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Les Mauriciens sous l’emprise des sorciersLe crime de Jairaj Jeea a secoué le village de Lallmatie, cette semaine. Ce meurtre sur fond de sorcellerie vient une fois de plus relancer le débat sur cette pratique qui fait de plus en plus d’adeptes à Maurice. Et qui peut même pousser certains à tuer pour arriver à leurs fins.
Les cimetières sont les lieux de prédilections des sorciers pour leurs rituels
Les cimetières sont les lieux de prédilections des sorciers pour leurs rituels
Jaipal est un « sorcier » du pays. Dans son petit village de l’Est, on vient de loin pour le consulter à propos de magie noire. De ses grandes mains, il raconte comment il fouille la terre des cimetières et enfonce des aiguilles dans des poupées. Tout cela afin de « faire le travail » et « arranger » les affaires de ses clients. Comme lui, ils sont des centaines à parier sur des forces obscures et redoutables.
Cependant, la nébuleuse sorcellerie peut aussi pousser au crime. Le meurtre de Lallmatie en est la preuve. En effet, lundi dernier, le corps de Jairaj Jeea, 25 ans, a été retrouvé six pieds sous terre dans la cour de Shyam Sooknauth, à Cité-Perdue, Lallmatie. Durant son interrogatoire, Shyam Sooknauth, 30 ans, le principal suspect, a indiqué qu’il aurait décapité Jairaj Jeea et qu’il aurait transpercé sa langue avec une aiguille pour que l’âme de ce dernier ne révèle pas l’identité de son agresseur après sa mort.
Toutefois, l’argent y serait aussi pour quelque chose. L’enquête policière se poursuit (voir hors-texte), mais dans le village, l’angoisse est palpable et l’incompréhension règne.
Pierre Manoury, auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur l’ésotérisme, ne fait pas grand état de l’affaire Lallmatie. De ce sordide crime, il décrypte les signes de « personnes qui ont transgressé l’éthique de l’être humain par leur délire bestial ». Il voit en ce meurtre la réminiscence des anciens cultes agraires du haut Moyen Âge.
Un maître chanteur par excellence
Cependant, il importe de comprendre ce principe global du sorcier qui fonctionne dans l’imaginaire national. Premièrement, quelques témoignages que nous avons recueillis confirment que ce sont des Mauriciens de tous bords, sans distinction de classe, de communautés ou de religions qui ont recours aux jeteurs de sorts et aux suppôts de Satan.
Et quels sont les ressorts qui les poussent dans l’univers terrifiant de la magie noire ? « Ce sont des peurs existentielles qui incitent les gens vers la sorcellerie. Embarqués dans le jeu de force entre le bien et le mal, il y a ceux qui se laissent manipuler et choisissent la voie déviante. Taraudée par ses peurs et ses angoisses, la personne, qui n’arrive pas à expliquer ce qui lui arrive, recherche des explications surnaturelles comme la magie noire », constate d’emblée le Père Raymond Zimmermann.
Et le mal-être social serait un terrain fertile pour la prolifération des pratiques occultes. « Il s’agit d’une maladie sociale de relation perturbée.
Le sentiment de déréliction face à l’avenir, le manque de confiance en soi, le sentiment que tout le monde est contre soi, sont autant de facteurs explicatifs », indique-t-il. Des carences sociales, psychologiques voire psychiatriques seraient à la base la recrudescence de la sorcellerie.
Et puis, c’est l’engrenage. Car le longaniste serait un maître chanteur par excellence. « C’est le contraire d’un psychanalyste. Au lieu d’apaiser les tensions, le longaniste les accentue.
Il déstabilise ses victimes, insiste sur leurs douleurs et exacerbe leur dépendance auprès de lui », analyse Pierre Manoury.
Et, ce ne sont pas les anecdotes qui manquent. Comme cette femme qui aurait été victime de chantage de la part du sorcier qui serait aussi un pervers sexuel, ou ce vieillard qui a dû remettre sa carte de pension, ou encore ce couple dont le terrain aurait été saisi par le longaniste escroc…
Cependant, les rituels des sorciers semblent être devenus des plus macabres. Nombreux sont les cas de meurtres sur fond d’accusation de « sorcellerie » (voir hors-texte).
« Auparavant, il fallait compter sur trois ‘‘W’’ pour élucider un meurtre : le wine, le woman et le wealth », explique Goorooduth Chuttoo, ex-policier et président du Mouvement d’aide aux victimes de la sorcellerie (MAVS). « Aujourd’hui, il faudrait ajouter un quatrième ‘‘W’’ pour comprendre les motifs d’un crime, soit le witchcraft », poursuit-il.
Des rituels de plus en plus sordides
Selon Goorooduth Chuttoo, les rituels de sorcellerie sont de plus en plus sordides, car « comme la sorcellerie est une grande arnaque et que les sacrifices des animaux n’apportent aucun résultat, les sorciers sont passés au stade de sacrifices humains », explique-t-il.
« Les longanistes sont des tueurs à gages. Quand ils font quelque chose de mal, ils préfèrent aller jusqu’au bout et cette fuite en avant est génératrice d’excès. Leur quête du pouvoir est tellement grande que dans le cas de Lallmatie, ils se sont livrés à la barbarie », rétorque, quant à lui, Pierre Manoury.
Quid du religieux, car c’est dans les arrière-cours des religions que le phénomène de la magie noire s’est développé. À cela, Ved Gopee, pandit hindou et vice-président du Conseil des religions, répond que c’est davantage « l’ignorance des religions qui pousse vers la sorcellerie ».
Selon lui, au lieu de donner toute sa place à la miséricorde, les rites et rituels hors des cérémonies religieuses sont piétinés. « Par exemple, c’est par manque de compréhension religieuse que l’on dit que la déesse Kali aime le sang. Ce qui devait rester au stade de la symbolique a été mal compris », déclare-t-il.
« Une loi plus sévère »
Les repères religieux semblent avoir disparu dans un pays où les religions se cantonnent à être des sentiers battus. « Il faut que les hommes religieux de tous bords exercent leurs responsabilités.
Ils devraient solliciter leurs coreligionnaires à partir de leur foi et leur permettre de trouver la paix intérieure », soutient le Père Zimmermann.
D’autre part, Étienne Lemaine, un longaniste repenti, estime qu’au-delà du débat sur les religions, « les longanistes ne peuvent se substituer aux médecins et aux psychiatres ».
Cela dit, le MAVS en appelle à la responsabilité de l’exécutif et des autorités policières pour combattre l’hydre de la sorcellerie. Le code pénal prévoit une peine de trois mois et une amende de Rs 2 000 pour le délit de sorcellerie. « Nous demandons que la loi soit revue pour être plus sévère dans les cas de sorcellerie. La police et la Mauritius Revenue Authority doivent agir, car il y a un véritable commerce de la religion », déclare Goorooduth Chuttoo.
Notre époque fondée sur la raison scientifique ne s’est pas débarrassée de sa fascination de l’occulte. Le réveil de la sorcellerie et ce que cela comprend comme mort d’hommes devraient plus que jamais interpeller les autorités sur les carences sociales et prévenir le passage de notre société au stade primitif…
EN DATES
2007 : Au début du mois de mars, Sumangal Jalim, 37 ans, est tué et découpé en morceaux. Ses restes sont jetés dans une rivière à Belle-Rose. Ses meurtriers, Piethee Clifford et Ludmila Veerasamy, seront arrêtés peu de temps après.
Cette dernière, férue de pratiques occultes, a plus tard expliqué avoir rêvé qu’il lui fallait offrir du sang humain à la déesse Kali pour améliorer ses conditions de vie.
Le choix se porte rapidement sur son ex-amant.
2007 : Dans la nuit du 8 avril, le guérisseur Jaylall Seemanto s’apprête à débuter un rituel au cimetière de Bois-Marchand. Mais deux de ses clients, mécontents de ses services, décident de le lui faire payer. Ils lui ont fracassé le crâne à coups de barres de fer, avant d’abandonner son corps sur place. Tous deux ont été arrêtés.
1998 : Ce matin de mars, Sardanun Mungur, séquestre Anju, sa voisine de 15 ans. Après l’avoir battue à mort, il lui prélève deux ongles et abandonne son corps dans un champ de cannes.
Avec ces ongles, Sardanun se rend chez un traiteur pour s’adonner à la sorcellerie.
L’objectif du rituel, s’attirer les faveurs des esprits de l’au-delà pour soulager ses douleurs de dos. Arrêté, Sardanun Mungur sera condamné à 21 années de servitude pénale.
MEURTRE DE LALLMATIE :
Quand la sorcellerie tue
Le meurtre de Jairaj Jeea, à Lallmatie, illustre bien les dérives que peut causer le recours à la sorcellerie. Cet homme de 25 ans aurait été tué par son meilleur ami, Shyam Sooknauth, 30 ans, adepte de magie noire. Ce dernier a plus tard expliqué à la police qu’il avait commis ce geste pour offrir l’âme de sa victime aux esprits. Ce rituel lui aurait ainsi permis d’obtenir une fortune. L’on aurait tendance à croire qu’un tel acte ne pourrait être l’œuvre que d’un déséquilibré mental. Tel n’est pas le cas.
Adepte de magie noire, Shyam Sooknauth aurait, selon sa version des faits, attiré la victime chez lui, avant de lui porter de multiples coups de sabre. Les enquêteurs chargés de l’affaire expliquent que le suspect aurait par la suite décapité la victime et inséré une aiguille dans sa langue. « Ce rituel était censé empêcher l’âme de la victime de révéler le nom de son agresseur », explique un enquêteur. Pour cacher son crime, Shyam aurait creusé un trou dans son jardin pour y cacher le corps. Après l’avoir enterré, son meurtrier présumé aurait coulé du béton par-dessus.
Ce sont des proches de la victime qui ont les premiers compris qu’il se passait quelque chose de bizarre. Ils ont notamment attiré l’attention des policiers sur le fait que Jairaj avait récemment entrepris des travaux dans sa cour. C’est en effectuant des vérifications sur leurs dires que les enquêteurs se sont aperçus que le trou cachait en effet un cadavre.
Lors de l’examen post-mortem, le docteur Satish Boolell, Chief Police Medical Officer, a découvert que la langue de la victime avait été transpercée par une aiguille. La victime, qui a été décapitée, portait par ailleurs de nombreuses lacérations sur l’ensemble du corps. Des blessures qui auraient été infligées par un sabre.
C’est la présence de l’aiguille dans la langue qui a guidé les enquêteurs sur la piste d’un rituel de magie noire.
L’épouse de Shyam, Preemawtee, a également été arrêtée dans le cadre de cette affaire. Interrogée, elle a déclaré avoir été forcée à participer au meurtre, car son époux l’aurait menacée de mort si elle ne l’aidait pas. Les deux suspects ont notamment subi un examen psychologique. Il en ressort qu’ils sont parfaitement sains d’esprit. L’on a d’autant plus de mal à comprendre ce qui a bien pu les pousser à commettre un tel geste.
Shyam Sooknauth et son épouse, Preemawtee, ont été présentés devant le tribunal de Flacq mardi. Une accusation provisoire de meurtre avec préméditation a été retenue contre Shyam, alors que son épouse est sous le coup d’une accusation de dissimulation de cadavre. Ils ont été maintenus en détention policière, en attendant leur prochaine comparution mardi. Le suspect a par ailleurs participé, jeudi matin, à une reconstitution des faits à Lallmatie. Entouré d’une forte escorte policière, il est revenu en détail sur le déroulement de cette macabre journée.
RECETTES D’UN SORCIER REPENTI
Il se fait appeler Sayaa. Quand nous le rencontrons, il se trouve dans une arrière-cour où il s’affaire à écraser des petites graines. Dans cette région située en périphérie de Port-Louis, cet homme de 34 ans est autant respecté que craint. Et pour cause, Sayaa prétend communiquer avec les esprits et apporter des solutions aux problèmes, moyennant finance, bien entendu.
Il y a six ans, cet habitant de Vallée-des-Prêtres, alors âgé de 28 ans, s’était fait arrêter pour avoir incité l’un de ses clients à s’en prendre à l’un de ses proches. Celui-ci, avait affirmé le sorcier, lui voulait du mal. Heureusement, l’agression n’aura pas lieu et le pseudo-sorcier sera arrêté quelques jours plus tard.
Aujourd’hui, pour expliquer son geste, il soutient avoir été possédé par une âme torturée. « Cette personne n’était pas morte en paix.
Quelqu’un l’avait tuée. Pour se venger, elle s’était emparée de mon corps pour faire du mal aux autres », assure-t-il, le plus sérieusement du monde. Même s’il affirme aujourd’hui ne plus s’adonner à la magie noire, il confie néanmoins venir de temps à autres en aide à certains habitants de la localité, atteints d’une maladie quelconque.
Mais de cette possession maléfique, Sayaa dit avoir gardé en mémoire une certaine connaissance de la magie noire. « C’est comme si tous les souvenirs et la connaissance de ce défunt avaient été transférés dans mon cerveau », lâche-t-il tout en précisant qu’il ne mettra jamais en pratique ce savoir occulte. Pourquoi ? « Trop dangereux si on ne le maîtrise pas parfaitement », confie Sayaa.
Nous lui demandons alors de nous confier quelques sortilèges prisés par ses anciens clients. Dans un premier temps, il émet un refus catégorique, avant de s’enfermer dans un mutisme inquiétant. Nous tentons alors de le convaincre, lui expliquant qu’il s’agit là seulement d’un exercice visant à mettre en avant certaines pratiques moyenâgeuses et puériles. Après quelques minutes de réflexion, il accepte en prenant soin de préciser que ces envoûtements ne marchent pas sans le concours d’un adepte de la magie noire.
La première « recette », lâche-t-il d’une voix grave, s’adresse à ceux qui souhaitent la mort d’un ennemi. « Pour obtenir cela, vous devez prendre les ossements d’un mort dans un cimetière, les pulvériser et faire un rituel pour obtenir l’accord des esprits. Ensuite, vous devez verser les ossements écrasés dans du vin et les mélanger à la pâte d’un gâteau qui sera par la suite mangée par la victime. » Et en cas d’échec, il n’est pas rare que le sorcier convainque son client de donner un coup de pouce aux esprits en tuant lui-même la victime désignée.
D’autres sortilèges ayant pour objectif de s’attirer fortune, peuvent aller jusqu’aux sacrifices humains. « Certains sorciers demandent à leurs clients de boire du sang humain, censé leur apporter bonne fortune et prospérité. Mais le sang doit faire partie d’un rituel bien précis », fait ressortir Sayaa. Même si, comme l’assure le sorcier de Vallée-des-Prêtres, il ne pratiquera jamais le sacrifice humain, d’autres, moins scrupuleux, n’hésitent pas à profiter de l’état psychologique souvent fragile de leurs clients pour les pousser dans leurs derniers retranchements, avec pour résultats des gestes inconsidérés.
Guillaume GOUGES
Azhagan CHENGANNA