Friday 10 March 2006 à 23:01
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| Il faut se replacer dans le contexte de l'époque pour réaliser la complexité de la tâche du gouvernement français de cette époque. |
Voici une pièce d'archive sur la Police en 1943, tu pourra prendre conscience de ce que t'appel "la complexité de la tache du gouvernement". On voit dans ce texte les premières mesures pour enterrer les crimes et organiser la fuite à l'aube de la défaite. Je précise que ce document m'a été tansmis par l'historienne Annie Lacroix-Riz.
Archives nationales, F1 a, vol. 3959, Seine région 17, police, presse et radio Fiche ronéotée, CFLN, commissariat à l’Intérieur, information du 10-12-1943, réc (réception) 9-2-1944, diff (diffusion) 22-2-1944, 5 p. Pris in extenso
" De sombres pressentiments hantent le haut personnel de la Préfecture de Police à Paris"
2 équipes d’héritiers présomptifs se signalent particulièrement équipe Langeron-équipe Chiappe. Depuis les dernières offensives russes, de sombres pressentiments hantent le haut personnel de la Préfecture de Police à Paris. Pour lui, l’ère des persécutions fraîches et joyeuses est close.
Anxieux d’un avenir qui, pour la plupart de ses membres s’avère lourd de menaces, il envisage de prochains soulèvements populaires et, en vue de cette éventualité, élabore un « plan de défense ». Défense élastique en l'occurrence, car ce plan de défense est en réalité un plan de fuite.
Deux soucis le dominent: faire disparaître, d’abord, les preuves principales des méfaits accomplis; puis sauver les coupables de périls du flagrant délit.
Soit deux tâches:
- assurer, quand se déclarera la carence des autorités protectrices, la destruction totale des archives compromettantes;
- ménager aux hommes compromis, si leurs bureaux venaient, un jour d’émeute, à être cernés, une issue commode de retraite;
On a trouvé l’issue et elle est symbolique: ces MM. seront évacués par les égouts. Un premier itinéraire avait été prévu. Il aboutissait place Dauphine. Mais il a été divulgué et l’on en cherche une autre. Dans cette atmosphère de terreur grandissante, les chefs responsables, comme d’ailleurs ceux de leurs subordonnés qui leur ont emboîté le pas réagissent suivant leur caractère différemment.
Il en est dont la brutalité s’exaspère. Ce sont les plus marqués, les plus violents, ceux qui, sans doute, se sentent définitivement discrédités; les plus redoutables, ceux qui resteront à craindre jusqu’au bout. Ils sont rares.
Si, à la direction des RG, la sauvagerie des supplices que l’on fait endurer aux inculpés politiques de tout âge et de tout sexe, atteint un paroxysme, s’il semble qu’une haine de plus en plus désespérée y anime un certain nombre de techniciens de la torture et, s’il est parfaitement exact, enfin, que les commissaires, David, Cougoule et autres (comme le directeur lui-même, M. Rottée) ne dédaignent point d’y mettre la main à la pâte, cravache en main, il en va dans les autres services bien autrement.
Là, le ton a changé.
Les uns voudraient se faire oublier et supputent qu’il n’est peut-être pas trop tard pour y parvenir. D’autres en appellent de leur attitude apparente à la pureté sans taches de leurs secrètes intentions. D’autres, encore, gémissant de leur servitude, imputent la responsabilité de leurs actes à l’amère exigence des disciplines professionnelles.
Quelques exemples:
A la tête de la police municipale, M. Hennequin [nommé directeur adjoint de la police municipale, en novembre 1940 par Langeron, cf.] se donnait, hier encore, pour ce qu’il était: un fanatique de l’ordre nouveau. Quand ses agents appréhendaient ou abattaient un patriote, des télégrammes intérieurs rédigés dans la forme sommaire mais triomphale des ordres du jour du Maréchal Canrobert propageaient aussitôt la bonne nouvelle. Le style s’en est modifié. Ce ne sont plus des bulletins de victoire, mais des comptes rendus “à toutes fins utiles”. Et leur auteur, soudain prudent s’abstient, désormais, de les signer.
Monsieur François [Jean], à la police administrative, a été le premier et le principal organisateur du Service Juif. Il a dû à son enthousiasme antisémite sa promotion au grade de directeur. Nommé sur les démarches pressantes d’un officier allemand, c’est en lui dénonçant la froideur dont son chef faisait preuve à l'égard des persécutions qu’il avait pu gagner sa gratitude. Et son zèle persévéra longtemps. Maintenant il verse de pieuses larmes sur ses victimes. Il se plaint de la triste besogne qu’il lui a fallu assumer. Il jure que, lui non plus, n’avait pas voulu ça. Et M. Tulard [André], son adjoint, a suivi la même évolution.
Monsieur Dallier était directeur du personnel en 1938. Nommé par la faveur de l’amiral Bard, directeur général, et promu, par celle du Maréchal, dans l’ordre de la francisque, il reste directeur général, mais ne porte plus la francisque. Ses fils, fonctionnaires au Maroc, et dont, il y a un an, il se plaisait à dire qu’ils avaient été “pris par les Américains”, se sont mués, par les miracles d’une métamorphose, lorsque, à voix basse, il se confie en intrépides volontaires de la libération. Et voici, qu’oubliant comment il lui advint naguère de traiter d’imbécile, en termes vifs et crus, un sous-ordre assez hardi pour envisager devant lui le retour à la France de l’Alsace et de la Lorraine, il se remémore en revanche, lèvres tremblantes et regard humide, ses origines alsaciennes, sûres cautions de son patriotisme.
Et puis, il y a Monsieur Tanguy. Directeur de la police judiciaire, par la grâce de la révolution nationale; cet innocent ne s’embarrasse point, dans sa candeur, de transitions. Il cherche, purement et simplement, à s’aboucher avec des comités de résistance. Il voit. Il croit. Il est désabusé...
Depuis quelque mois, par ailleurs, ces MM. rivalisent de discrétion dans l’exercice de leur autorité. L’on écarte les dossiers; l’on fuit les décisions, l’on se cuirasse d’incompétence.
Un mot d’ordre sévit: surtout ne rien signer. Les temps sont révolus où les chefs de service, jaloux de leurs prérogatives, s’efforçaient de gagner sur celle de leurs voisins. Chacun veut, désormais, restreindre son ressort. Et le jeu des attributions se joue, maintenant, à qui perd gagne.
Il est pourtant un certain nombre de fonctionnaires qui, après s’être signalés par l’ardeur de leur entrain au service des maîtres allemands, ne participent pas à cette panique.
Ce sont les plus à craindre. Parmi eux, il en est qui s’estiment mal récompensés.
Pour des raisons obscures, origines raciales suspectes ou antécédents politiques inquiétants, ils ont été mal accueillis ou même écartés. Ils avaient bien voulu des Allemands, les Allemands n’ont pas voulu d’eux... Déçus, ces méconnus espèrent une revanche. Leurs mécomptes, jugent-ils, leur créent des droits.
D’autres, comblés, au contraire, de faveurs, se préoccupent de bien conserver ce qu’ils ont mal acquis. Ils s’imaginent fermement qu’au prix de quelque habileté, ils y parviendront.
Ce sont les « réalistes », ceux qui se piquent de “savoir-faire”. Hier profiteurs de la défaite, ils entendent être demain parmi les principaux bénéficiaires de la libération.
Déjà, ils ont calculé qu’une période propice aux vastes mouvements de personnel allait s’ouvrir. Ils guettent les vacances. Ils n’ont pas attendu pour poser des candidatures.
A la Préfecture de Police, deux équipes d’héritiers présomptifs se signalent particulièrement: l’équipe Langeron et l’équipe Chiappe, mais oui! l’équipe Chiappe qui survit à son patron.
M. Langeron, comme Pierre Petit, opère lui-même. Il se donne pour un dur de la résistance. Il se répand en démarches et multiplie les déjeuners de propagande. À ceux-ci, bien entendu, les uniformes verts ne figurent plus.
Pourtant, c’est bien M. Langeron qui a ouvert le premier la préfecture aux Allemands.
C’est lui qui, le premier, a prodigués à ses services les consignes de docilité et les encouragements au zèle. Il a mis en oeuvre, parmi les premiers, et avant même que l’expression n’ait circulé, la politique de collaboration.
M. Langeron, au lendemain de l’occupation de Paris, ne s’est point contenté, purement et simplement, de rester à son poste. Suspendu par ordre de l’envahisseur et consigné dans son logis, il a mis aussitôt en mouvement toutes les influences dont il savait pouvoir jouir dans les milieux du défaitisme - soumis, la veille encore, à sa surveillance - afin d’être réinstallé dans ses fonctions. Il n’a pas hésité, pour le faire, à recourir à d’authentiques suppôts de la 5è colonne, comme le fameux Boitel, indicateur, agent double et repris de justice, titulaire de 6 condamnations, qui apparut, tant que M. Langeron resta en place, comme une sorte de préfet adjoint. C’est ce Boitel qui transmit aux Allemands les protestations de soumission de son patron, et qui leur servit auprès d’eux d’honnête caution.
M. Langeron lui devait beaucoup. Il le payait donc largement, et selon des modes inattendus: ordre avait été donné par exemple, de remettre audit Boitel toutes les voitures abandonnées sur la voir publique pendant l’exode, et qu’il lui plairait de choisir pour les revendre à sa guise et à son profit. La préfecture, pour lui, se faisait recéleuse et complice de vol d’autos.
M. Langeron a présidé à la création du service Juif. Il a mis à la disposition des occupants, pour organiser la persécution, ses bureaux et son personnel. Il a recruté pour le faciliter et l’accélérer, des centaines d’auxiliaires. Des services politiques de la préfecture, il a fait, purement et simplement, une annexe de la Gestapo. Il a promu, par des avancements fulgurants, toutes les créatures de l’ennemi.
Et, tout cela, sans élever une protestation ni formuler une réserve. M. Langeron, pourtant a un titre, pendant 2 mois il a été incarcéré au Cherche-Midi. Pour un acte de résistance? Non pas. Lui-même n’ose pas le prétendre.
Selon sa version, il aurait eu le tort de suggérer au gouvernement que le voyage du chef de l’État à Paris, quand furent transférées les cendres de l’Aiglon, allait offrir aux Allemands l’occasion de l’appréhender, ce qui est une innocente fumisterie. Les Allemands n’avaient qu’à le vouloir pour s’en saisir, quand et comment cela leur eût convenu. Et nous avons appris par une déclaration d’h***** lui- même, que celui-ci, soucieux de conserver aux Quisling de Vichy, une apparence d’indépendance, leur avait interdit de faire de Versailles leur “capitale provisoire”.
En fait, M. Langeron a été victime de la résistance de ses subordonnés, résistance qu’il eût punie lui-même s’il en avait eu le loisir. Il a été arrêté le 25 janvier 1941, en même temps que le Dr Desplat, chirurgien des gardiens de la paix, et que Mme Rozier, sous- chef de bureau dans les services administratifs du cabinet. Tous deux furent condamnés et bien d’autres avec eux compromis dans le même complot. Le préfet, lui, bénéficia d’un non-lieu. Et ce fut justice. Mais les Allemands, déjà surpris par l’affaire d’armes des gardiens de la paix du 17è arrondissement, n’avaient point voulu croire, d’abord, que le préfet pouvait être innocent quand tant de ses subordonnés avaient d'ores et déjà engagé le combat. Il leur fallut deux mois pour se détromper. Il est vrai qu’après la mise en liberté du préfet, remplacé entre temps, Otto Abetz déplorait son départ en ces termes: “C’est un excès de zèle de Vichy”.
Le directeur du cabinet de M. Langeron était M. Cheberrey, aujourd'hui directeur des services administratifs de la circulation. Il a une ambition: être secrétaire général. Vichy ne l’a pas nommé. Il est donc anti-Vichyssois. Il pense avoir gain de cause lorsque son patron reviendra. Pourtant, si la libération, ce qu’à Dieu ne plaise, refaisait un préfet de M. Langeron, le principal appui sur lequel se fondait son collaborateur lui ferait cruellement défaut; Herr Doktor Lehrer ne pourrait plus officiellement comme il l’a déjà fait par 2 fois agir pour lui.
M. Langeron avait cependant un bras droit, qui n’était pas son chef de cabinet, mais le directeur des RG, M. Simon. Suspect, en raison d’origines raciales indécises, celui-ci devait tenter le maximum afin de faire revenir ses nouveaux maîtres sur leurs injustes présomptions.
Il les a servis avec un dévouement anxieux dont n’avaient pas bénéficié, avant la guerre, ses chefs français. Il a commencé, au profit de l’envahisseur, “l’épuration de ses services”. Il a traqué les “Gaullistes”. C’est lui qui déclarait en septembre 1940 “avant 3 mois, l’Allemagne sera victorieuse. Il y aura un boom économique et ce sera l’euphorie générale”. Son optimisme n’a pas rendu. Malgré toute son application, il n’a jamais cessé d’être pour le conseiller Boëmelborg, dont il parlait en disant: “Mon ami”..., le “petit Juif de Langeron”.
Limogé, finalement mais dans des conditions confortables; il est aujourd'hui trésorier payeur général dans un département où il attend sa revanche de ceux mêmes qu’il a pourchassés.
Plus redoutables sont les hommes de Chiappe.
L’agent direct de leur conjuration est l’ancien commissaire Zimmer, aujourd'hui Inspecteur général adjoint des services, celui-là même qui fut compromis dans le scandale Costachesco et qui gardait dans ses tiroirs les rapports relatifs à Stavisky. C’est un mince personnage, mais froid, sans scrupules et résolu. Au cours de sa longue collaboration avec Chiappe, il n’est pas sans avoir acquis certains moyens d’action peu avouables, mais souvent efficaces. Fasciste et réputé pour sa vénalité, il a depuis l’armistice, dû à la protection de MM. Peyrouton et de Carbuccia, une carrière en flèche. Entré à la Préfecture par la secrétariat particulier, alors qu’il n’était qu’inspecteur au ministère, il avait été nommé commissaire aux RG, puis commissaire de quartier, quand vinrent les événements de 1940. Depuis, il a été successivement promu en moins de trois ans, commissaire principal, commissaire d’arrondissement, commissaire divisionnaire, contrôleur général et enfin inspecteur général adjoint des services, c'est à dire, directeur adjoint. Au poste en question, il est chargé, détail piquant, de veiller sur la probité et les bonnes moeurs du personnel.
Ce Zimmer, qui, en fait, a derrière lui les nazis du conseil municipal, est inspiré surtout par le fameux Paul Guichard, ancien directeur de la police municipale, qui n’a pas désarmé et rêve toujours, après avoir été chargé de mission par Vichy aux États-Unis, de rentrer en triomphateur dans son ancienne administration. Ces MM. tiennent tout prêt, pour après la guerre, un projet de Préfecture conforme à leurs intérêts et dont les principaux artisans se présenteraient en champions du véritable patriotisme français, “pur de tout contact avec des nations étrangères, et, comme tel, seul capable de faire face au communisme”.
Afin de se faire admettre, cette équipe a entrepris de s’adjoindre quelques hommes dont l’attitude, pendant la période actuelle, ne s’est pas départie d’une certaine correction, ou qui, même, ont encouru certaines brimades.
C’est en vue d’une opération de ce genre que Zimmer a envoyé au commissaire Nicole, mis à la retraite d’office, un émissaire chargé de lui offrir, dans la combinaison, le poste de Directeur des RG.
Le commissaire Gaubiac, fonctionnaire d’une certaine valeur, mais connu pour son hostilité aux partis avancés, prend part à cette intrigue. Le commissaire Godart de Donvile et le commissaire Roche, dont la conduite n’a, elle, donné prise à aucune critique, ont également été pressentis.
De tels hommes serviraient de cautions aux autres. Ils constitueraient une sorte de couverture de bonne apparence qui ferait passer la marchandise. Quant à Zimmer, on lui réserve l’inspection générale des services. C’est à lui que reviendrait ainsi la mission d’enquêter sur les agissements des membres de la Préfecture pendant l’occupation... On imagine comment, par un tel homme, la tâche serait remplie. Ajoutons que les Allemands ont eu vent de ces tractations et qu’ils s’en sont inquiétés. Ils ont pris des renseignements auprès de leurs indicateurs qui en ont fourni d’excellents. Ceux-ci n’ont cependant pas suffi, paraît-il, à apaiser toute suspicion.
On peut, bien entendu, dans l’attente des grands événements mondiaux, qui se préparent, considérer cette agitation comme négligeable. Peut-être, néanmoins, serait-ce là un excès de confiance. Il conviendrait, semble-t-il, de tenir compte du fait que les manoeuvres qui se nouent déjà à la Préfecture de Police ont leur équivalent dans toutes les administrations françaises et qu’elles correspondant également à des intrigues de plus vaste envergure, entreprises, celles-ci, sur un plan politique.
Les unes comme les autres tablent sur la peur du communisme. Les unes comme les autres ont pour animateurs les ennemis, cyniques ou sournois, des régimes de liberté. Et une même volonté les inspire:
- éliminer les premiers ouvriers de la résistance afin de maintenir à tout prix dans la victoire le régime né de la défaite ".
Fiche ronéoté information 9-1-1944, réc 13-3-1944, diff 30-3-1944, « plan de défense de la Préfecture de Police à Paris »
Le sauvetage des gradés, dont le départ est prévu par les égouts et « les archives, considérées comme compromettantes, seraient brûlées ».
« Il ne serait pas sans intérêt:
1° de faire savoir par radio qu’interdiction formelle est faite aux fonctionnaires de la Préfecture de Police, quel que soit leur grade, de procéder à des destructions d’archives, et que ceux d’entre eux qui passeraient outre cette défense seraient automatiquement inculpés d’intelligence avec l’ennemi.
2° d’inviter le Préfet de Police, toujours par radio, à se mettre immédiatement en rapport et à se place sous les ordres d’une personnalité investie par le gouvernement provisoire de toute l’autorité nécessaire ».
Ce message a été modifié par Hadora - Friday 10 March 2006 à 23:02.