Tuesday 31 August 2010 à 18:46
Franchement, je ne parviens pas à m’accrocher solidement à une opinion sur ce sujet.
Certes, le souvenir du 11 Septembre, le dynamitage des Bouddhas afghans, les exécutions sommaires et publiques à Kaboul, les prises d’otages incessantes, les attentats aveugles, la violence de nos cités inspirée pour une bonne part par des agitateurs fanatiques, semblent nous indiquer que la raison ne figure pas parmi les caractéristiques de cette communauté et que, seule, une répression féroce pourra réfréner les ambitions temporelles exorbitantes de l’Islam.
Par ailleurs ,l’attitude pour le moins ambiguë de certains Etats suggère de leur part un soutien occulte au fanatisme religieux – certains, d’ailleurs, s’en cachent à peine.
Et pourtant , j’appartiens à la génération des « Max » (l’équivalent des poilus) de la guerre d’Algérie.
J’ai beaucoup aimé ce pays et sa population – bien sûr, j’ai dû combattre et je l’ai fait sans état d’âme car j’ai eu le triste privilège de voir des cadavres mutilés, des femmes enceintes de neuf mois le ventre ouvert et l’enfant mort jeté dans une poubelle, le fameux « sourire kabyle » et bien d’autres choses encore. Mais la rage et la haine qui nous habitaient après ces atroces découvertes n’étaient pas dirigées vers l’Islam.
Nous pensions au contraire que cette religion que nous considérions proche de la nôtre avait été abandonnée par les auteurs de ces massacres et que c’était cet abandon qui les poussait à ces comportements. Cependant, personne n’avait jamais lu le Coran et notre opinion ne se basait que sur des généralités couramment admises.
Il faut enfin ajouter que les dirigeants du FLN n’étaient pas des pratiquants exemplaires et que leurs ambitions étaient seulement politiques.
Bien sûr, nous répliquions à ces horreurs par d’autres horreurs ,beaucoup moins barbares mais tout aussi définitives et c’était bien là le piège que nous tendait le FLN et dans lequel nous sommes tombés.
Après les accords d’Evian, en raison de mes aptitudes professionnelles, j’ai été envoyé dans une de nos bases nucléaires où la vie, en dehors des périodes d’expérimentations était des plus agréables : tourisme dans le Hoggar, collecte de pièces archéologiques très abondantes dans la région.
Et c’est au cours d’une ce excursions vers le village de Mertoutek, décrit par Frison Roche dans « L’appel du Hoggar » pour ses merveilleuses peintures rupestres ,que j’ai rencontré au cours d’une veillée autour du feu un Imam originaire d’In Salah. Nous avons parlé plusieurs nuits de suite de Dieu, de sa relation avec les hommes ,des prophètes et de l’au-delà.
Il faut dire que le désert se prête admirablement à la réflexion métaphysique et que cette immensité silencieuse et apparemment immobile suggère les notions d’espace infini, d’éternité et de divinité.
J’avais devant moi une homme admirable, profondément croyant, qui m’expliquait le concept musulman de la déité qu’il jugeait plus pertinent que celui des chrétiens mais il s’empressait d’ajouter qu’il respectait le christianisme et qu’après tout, le différend sur la divinité du Christ n’était pas si grave .Il ne cherchait pas à me convertir mais sa sincérité , sa tolérance et la force de sa foi m’ont profondément marqué et j’avoue avoir été, à ce moment-là, attiré par l’Islam ou tout au moins l’image que cet homme m’en avait donné.
Nous nous sommes rencontrés une dernière fois et il m’ a dit avec un sourire qu’il ne fallait pas être inquiet car les justes de toutes le confessions et même ceux qui ne croyaient pas seraient tous à la droite de Dieu.
Ensuite, je suis revenu en France et le tourbillon de la vie occidentale m’a repris mais n’a jamais effacé l’ empreinte profonde laissée par cet homme obscur mais si lumineux.
C’était il y a presque 50 ans.
Je n’ai oublié ni son visage, ni sa voix – il était déjà un peu âgé et aujourd’hui, il est certainement au paradis d’Allah car s’il n’y est pas, personne de doit y entrer.
Alors, le véritable Islam, est ce celui qu’il m’a montré ou celui que prône un Ben Laden ?
Depuis, j’ai lu El Ghazali, El Farabi, Avicenne et Averroès mais ils ne m’ont pas aidé à me construire une opinion car , tous, comme le Coran, d’ailleurs, disent à la fois une chose et son contraire – je veux dire par là qu’ils se réclament tous de la foi révélée (le Coran) et de la raison à la fois : ce qui les différencie ce sont les proportions de ces deux ingrédients qu’ils intègrent dans leur théorie.
Ajoutons à cela que les traductions du Coran sont loin d’être fiables et que, pour en saisir vraiment le sens, il est indispensable de le lire en langue arabe, ce que, personnellement, je suis incapable de faire.
Enfin, même en Arabe, le texte peut être interprété de façons très différentes – Averroès lui-même dans le « Discours décisif » ou n’importe lequel de ses ouvrages, insiste sur la distinction du sens « obvie » des versets ,accessible à la masse des lecteurs, et du sens caché auquel seuls, les hommes de science peuvent accéder.
Ce qui lui permet d’écrire que lorsqu’une découverte scientifique démontre une théorie contraire au texte révélé, il n’est pas question de modifier le texte ou de considérer le passage incriminé obsolète mais il faut rechercher sous le sens « obvie », le sens caché que le Prophète avait dissimulé à l’intention des seuls hommes de grande science.
Outre la discrimination sociale un peu choquante à notre époque, il va de soi que cette démarche ouvre la voie à toutes les interprétations et donc à tous les excès.
Il n’y a donc pas de bon ou de mauvais islam, il y a des musulmans sereins et d’autres sous influence d’interprétations parfois délirantes du texte sacré.
La question est donc de savoir laquelle des deux tendances l’emportera. Si c’est la première, l’avenir est sombre et nous vivrons une longue période de conflits disséminés dominés par le terrorisme et nous serons forcés, à un certain moment, d’abandonner pour un temps les principes de tolérance démocratique et, malheureusement, d’affronter l’ennemi sur son propre terrain.
Il est également possible que l’intégrisme parvienne à conquérir le pouvoir dans certains états ce qui aurait l’avantage de clarifier la situation , l’adversaire étant alors nettement désigné.
Espérons tout de même que la raison l’emportera et que l’Islam de demain aura le visage de celui que j’ai connu il y a 50 ans dans un coin reculé du Hoggar.