Hubertelie, si vous avez le temps, lisez ceci sur l'existence de Dieu, même en diagonale seulement. Il s'exprime bien et je suis souvent d'accord avec lui :
« Le Père Giovanni nous parlait beaucoup de la "vie intérieure" des Frères, et des règles d'existence quotidienne associées à cette vie intérieure. Un jour où il était question des nombreuses confréries établies et organisées depuis de longs siècles en Asie, il nous expliqua en détail ce qu'était cette Confrérie universelle, où chacun pouvait entrer, quelle qu'ait été auparavant sa religion. Le Père Giovanni nous parlait également beaucoup de la foi, et de ce vers quoi tendaient les efforts de toutes ces confréries. Il parlait si bien, d'une manière si compréhensible et si convaincante, de la vérité, de la foi, et de la possibilité de transmuer cette foi en soi, qu'un jour le professeur Skridlov, bouleversé, n'y pu tenir et s'écria sur un ton plein d'étonnement :
— Père Giovanni ! Je ne peux pas comprendre comment vous pouvez rester tranquillement ici au mieux de revenir en Europe, par exemple dans votre patrie, en Italie, pour y donner aux hommes ne serait-ce qu'une millième partie de la foi si pénétrante dont vous m'animez en ce moment.
— Eh ! Mon cher professeur, répondit le Père Giovanni, on voit bien que vous ne comprenez pas le psychisme des hommes aussi parfaitement que les questions archéologiques ! On ne donne pas la foi aux hommes. La foi qui naît en l'homme et s'y développe activement n'est pas le résultat d'une connaissance automatique, fondée sur la constatation de la hauteur, de la largeur, de l'épaisseur, de la forme ou du poids d'un objet déterminé, pas plus que d'une perception par la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat ou le goût — elle est le résultat de la compréhension. La compréhension, c'est l'essence de ce que l'on obtient à partir d'informations intentionnellement acquises et d'expériences que l'on a soi-même vécues.
Par exemple, si mon propre frère bien-aimé venait en ce moment vers moi et me suppliait de lui donner ne serait-ce que la dixième partie de ma compréhension et que de tout mon être je veuille le faire, je ne pourrais même pas communiquer la millième partie de cette compréhension, si ardent que soit mon désir, parce qu'il n'a en lui ni le savoir que j'ai acquis ni les expériences par lesquelles il m'a été donné de passer au cours de ma vie. Croyez-moi, mon cher professeur, il est infiniment plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille, comme il est dit dans les Écritures saintes, que de transmettre à un autre la compréhension qui s'est constituée en nous.
Autrefois je pensais comme vous, moi aussi. J'avais même choisi d'être missionnaire afin d'enseigner à tous la foi chrétienne. Je voulais que, par la foi et l'enseignement de Jésus-christ, tout le monde fût aussi heureux que je l'étais. Mais vouloir inoculer la foi par des paroles, c'est comme si l'on Voulait rassasier quelqu'un de pain rien qu'en le regardant.
La compréhension, je l'ai dit, résulte de l'ensemble des informations intentionnellement acquises et des expériences personnelles. Tandis que le savoir n'est que la mémoire automatisée d'une somme de mots appris dans une Certaine suite. Non seulement il est impossible, malgré tout le désir qu'on en a, de transmettre à un autre sa propre compréhension intérieure constituée au cours de la vie grâce aux facteurs dont j'ai parlé, mais il existe même, comme je l'ai récemment établi avec plusieurs autres Frères de notre monastère, une loi selon laquelle la qualité de ce qui est perçu au moment tic la transmission dépend, pour le savoir aussi bien que pour la compréhension, de la qualité des données constituées chez celui qui parle.
Pour vous aider à comprendre ce que je viens de dire, je vous citerai précisément comme exemple le fait qui suscita en nous le désir d'entreprendre des recherches dans ce sens et nous amena à découvrir cette loi. Dans notre confrérie il y a deux Frères très âgés; l'un se nomme le Frère Akhel, l'autre le Frère Sèze. Ces Frères ont pris sur eux de leur plein gré l'obligation de visiter périodiquement chacun des monastères de notre ordre et d'exposer divers aspects de l'essence de la divinité. Notre confrérie a quatre monastères : le nôtre, un second dans la vallée du Pamir, un troisième au Tibet, et le quatrième aux Indes. Ces Frères Akhel et Sèze vont donc continuellement d'un monastère à l'autre et prêchent par la parole. Ils viennent ici une ou deux fois par an, et leur arrivée dans notre communauté est regardée comme un très grand événement.
Pendant tout le temps qu'ils nous consacrent, l'âme de chacun de nous éprouve un ravissement et une plénitude vraiment célestes. Les sermons de ces deux Frères, qui sont des saints presque à égal degré, et qui parlent des mêmes vérités, ont des effets très différents sur nous tous, et en particulier sur moi. Quand c'est le Frère Sèze qui parle, on croirait entendre le chant des oiseaux du paradis. En l'écoutant prêcher on est remué jusqu'aux entrailles, et l'on reste là, comme envoûté. Sa parole coule comme le murmure d'une rivière et l'on ne désire plus rien dans la vie qu'entendre la voix du Frère Sèze. Quand c'est le Frère Akhel qui prêche, sa parole a une action presque contraire. Il parle mal, d'une voix indistincte, sans doute en raison de sa vieillesse. Personne ne connaît son âge. Le Frère Sèze lui aussi est très vieux; on dit qu'il a trois cents ans. Mais c'est un vieillard encore vert, tandis que le Frère Akhel porte les signes évidents de son grand âge.
Si les sermons du Frère Sèze produisent sur-le-champ ne forte impression, par contre, cette impression s'évanouit à la longue, et, pour finir, il n'en reste absolument rien. Quant à la parole du Frère Akhel, elle ne fait tout d'abord presque aucune impression. Mais, avec le temps, l'essence même de son discours prend de jour en jour une forme plus définie, et pénètre tout entière dans le cœur où elle reste pour toujours.
Frappés par cette constatation, nous nous mîmes tous à chercher pourquoi il en était ainsi, et nous en vînmes à la conclusion unanime que les sermons du Frère Sèze ne venaient que de son intellect et par conséquent n'agissaient que sur notre intellect, tandis que ceux du Frère Akhel venaient de son être et agissaient sur notre être. Eh oui, mon cher professeur, le savoir et la compréhension sont deux choses tout à fait différentes. Seule la compréhension peut mener à l'être. Le savoir, par lui-même, n'a qu'une présence passagère : un nouveau savoir chasse l'ancien, et en fin de compte, ce n'est que du néant versé dans du vide. II faut s'efforcer de comprendre ; cela seul peut mener à Dieu.
Et pour pouvoir comprendre les phénomènes, conformes ou non conformes aux lois, qui se produisent autour de nous, il nous faut tout d'abord percevoir et assimiler consciemment une multitude d'informations relatives aux vérités objectives aussi bien qu'aux événements réels qui ont eu lieu sur terre dans le passé. De plus il nous faut porter consciemment en nous-mêmes tous les résultats de nos expériences, volontaires et involontaires. »
(Georges Ivanovitch Gurdjieff,
Rencontre avec des hommes remarquables)