jeudi 07 février 2008 à 11:29
Etats-Unis: la guerre des valeurs est déclenchée par les milieux évangéliques, protestants et catholiques L'étude montre que cette mobilisation s'inscrit sur la religiosité encore vive des Américains: la croyance en un Créateur, aux miracles, à la résurrection, à l'existence de Noé, reste forte.Antoine BosshardJeudi 7 février 2008Dans une étude fouillée et très documentée, Hans-Georg Betz (York University) rappelle la virulence de l'offensive menée par l'importante frange des protestants et catholiques conservateurs contre les milieux libéraux et laïcs. Un fait majeur.
Vue d'Europe, la rivalité entre républicains et démocrates, aux Etats-Unis, paraît se résumer à un affrontement droite-gauche, conservateurs contre libéraux. Ce n'est pas voir, comme nous le rappelle utilement cette étude de Hans-Georg Betz que cette rivalité se double, comme un train peut en cacher un autre, d'un affrontement autrement plus tenace: culturel, celui-là, et opposant les tenants de la droite évangélique à la société laïque du camp adverse. Bien plus que deux courants, nous dit Betz, «ce sont deux nations qui se font face», en s'ignorant et sans espoir de réconciliation.
Les thèmes, on les connaît: c'est l'avortement, le créationnisme (opposé à la théorie de l'évolution), l'homosexualité et le mariage gay, la prière à l'école comme les relations sexuelles hors mariage. En arrière-fond de ce vaste élan missionnaire, côté conservateur: une vision extrêmement noire du déclin moral de l'Amérique, pouvant aller, disent certains de ces chrétiens-là, jusqu'à la disparition de la civilisation occidentale.
La venue au pouvoir d'un George W. Bush, en 2000 et sa réélection en 2004, ont été vues par la droite évangélique comme un don de Dieu: «Il va rendre aux Etats-Unis le statut de nation chrétienne», dixit un prédicateur.
L'étude, enrichie de très nombreux sondages, montre que cette mobilisation s'inscrit sur la religiosité encore extrêmement vive des Américains: sur l'idée d'un Créateur, sur Jésus, Dieu ou fils de Dieu, sur les miracles, la résurrection, l'existence de Noé, la croyance est encore très forte. Les églises évangéliques y ajoutent l'infaillibilité de l'Ecriture, la «nouvelle naissance» - Bush se dit lui-même new born - et le devoir absolu d'évangélisation.
Depuis 2004 surtout, on assiste à une vraie guerre des valeurs entre Américains. Mais il n'est pas sûr que les troupes qui se sont lancées dans le soutien du républicain soient très heureuses aujourd'hui. Apparaît chez elles un curieux sentiment sinon d'échec, du moins de persécution, qu'elles attribuent au rejet de l'élite intellectuelle, aux magistrats, à Hollywood, aux artistes. Un sentiment qui n'est pas sans motif, mais sans proportion avec l'importance réelle de leur action et de leurs effectifs. Il est vrai que chez certains libéraux de la côte Est, on regarde volontiers ces croisés avec un réel dédain, et les régions du Sud (où ils sont très présents) comme l'Italie du Nord regarde le Mezzogiorno: coûteuses et arriérées.
C'est sur les effets politiques de ce conflit idéologique que l'étude est peut-être la plus impressionnante. Car nos activistes, qui entendent faire de leur pays une véritable «bibliocratie» martèlent l'idée que l'opinion doit reconnaître que la force de l'Amérique lui vient de sa spiritualité, dans le sillage d'un messianisme déjà ancien, celui du peuple élu.
Se sentant discriminés, les conservateurs chrétiens vont jusqu'à réclamer une «compensation»: sur le créationnisme, sur une réécriture de l'histoire de leur pays, dont ils entendent qu'on réévalue les aspirations des Pères fondateurs.
Toute cette campagne n'est pas sans fragiliser les rapports entre Etat et Eglises, comme le montre l'essai, d'ailleurs raté, de ce juge de Montgomery, dans l'Alabama, qui avait installé, dans la cour de son tribunal, un monument sous forme des tables de la loi. «Cette nation est chrétienne», voilà le motif, qui conduit l'aile marchante de la droite évangélique à s'en prendre à la justice, en envoyant 700 avocats à la chasse des institutions où l'on censure la célébration de Noël. Ou en menant des actions judiciaires contre les mariages gays.
Cet état d'esprit n'a pas manqué de déborder les frontières. On sait les effets que la lecture littérale de la Bible, dans les sectes, exerce depuis longtemps sur la politique pro-israélienne de Washington. Chez les prédicateurs revient en boucle la prophétie biblique d'Armageddon, cette bataille de la fin du monde autour du peuple d'Israël entre forces chrétiennes et hordes impies (entendez les musulmans) et annonçant, dans la foulée, le retour du Christ. Apocalypse et islam sont ainsi associés.
S'ajoute à cette vision celle d'une Europe qu'ils disent de moins en moins chrétienne, hédoniste et vouée «à Sodome et Gomorrhe». Et le sentiment, répandu, d'un éloignement entre un Vieux Continent incroyant et moins performant, d'une part, et une Amérique chrétienne et conquérante. Conquérante parce que chrétienne. Nous voilà avertis.
Hans-Georg Betz, Etats-Unis, une nation divisée - Guerre culturelle et idéologique, Autrement,228 p.
Le Temps