Friday 22 February 2008 à 20:41
Le bonheur est presque dans le préLE MONDE | 22.02.08 |
Dans le milieu agricole, Bruno Parmentier est peut-être le plus optimiste de tous. Ce soir-là, le directeur général de l'Ecole supérieure d'agriculture (ESA) d'Angers explique à un parterre d'anciens élèves ingénieurs qu'il hésite à changer le nom de l'établissement. Il voulait en retirer la référence à l'agriculture, comme l'ont fait ses concurrents. Mais l'idée ne lui paraît plus d'actualité.
Cet ingénieur des Mines, arrivé dans le Maine-et-Loire en 2003, raconte les assemblées générales de coopératives telles qu'il les a vécues ces dernières années :
"Le contexte était désespérant. Moi, je disais aux agriculteurs, tenez bon, vous allez reprendre la main." Il faudra nourrir 9 milliards d'humains en 2050, la production de biocarburants explose, on aura plus que jamais besoin des paysans, leur dit-il. On y est. Depuis un an, les cours du maïs, de l'orge, du lait, se sont envolés. Celui du blé a doublé. Entre Cholet et Angers, dans les fermes des Mauges, les signes d'amélioration alimentent les conversations. Entre agriculteurs, on parle des fournisseurs de matériel agricole qui se frottent les mains devant le retour des investissements, des fabricants de tanks à lait ou de robots de traite qui croulent sous les commandes...
On évoque la possibilité de cultiver la jachère cette saison, d'augmenter la production de lait en dépassant ses quotas. Tout un symbole : l'instauration de ces outils de maîtrise de la production avait désespéré l'agriculture française.C'est la première fois que Pascal Gallard, éleveur à Saint-Florent-le-Vieil, jolie bourgade des bords de Loire, a une stabulation pleine. Une quarantaine de vaches à traire matin et soir. Il a gardé, à La Rielle, sa ferme, les bêtes les plus âgées, qu'il comptait envoyer à l'abattoir.
"L'augmentation des quotas, cela nous donne confiance en l'avenir", confie-t-il. "C'est une nouvelle liberté", estime sa femme Cécile. Quand son mari s'est lancé, en 1984, en pleine mise en place des quotas, il avait fallu diminuer le cheptel. Le couple se réjouit à la perspective de la prochaine paye : elle sera en hausse de 37 % par rapport à celle de janvier 2007.
"Depuis dix ans, dans les réunions, j'avais pris l'habitude d'annoncer des baisses de prix, aujourd'hui on voit que le mieux est possible", résume, tout content, Jean-François Cesbron, le président de la chambre d'agriculture du Maine-et-Loire. Les revenus sont prévus à la hausse en 2007, de 12 % en général, et de 98 % pour les céréaliers.
Mais une question taraude tout le monde : ce nouveau contexte ne sera-t-il que positif ? "J'ai l'impression que les prix actuels sont politiques, ils vont servir à supprimer les aides. Remarquez, s'ils restent hauts, ça ne me gêne pas, c'est plus valorisant de ne pas vivre de subventions", estime Philippe Gallard, un cousin de Pascal associé à trois autres agriculteurs dans un groupement agricole d'exploitation en commun (GAEC)
où l'on pratique l'agriculture intensive. Dans le préfabriqué rudimentaire qui sert de bureau, la conversation tourne autour de l'avenir de la politique agricole commune, la PAC, de l'éventuel démantèlement des outils de régulation si les prix agricoles restent élevés.
Dans cette "petite Bretagne" où les fermes sont restées nombreuses, on n'arrive pas à se réjouir. Les interrogations dominent, interdisant l'euphorie.
Alors qu'on ne frôle pas encore la pénurie, pourquoi une telle flambée ? "C'est révoltant que personne n'ait imaginé ce qui allait se passer, s'énerve Jacques Coraboeuf, tout jeune retraité.
On demande de produire plus, mais les vaches, y en a plus, et on peut pas les inventer." "Les bureaucrates devraient avoir un peu de bon sens paysan. Dans nos fermes, on fait des réserves de céréales et de fourrages l'été pour passer l'hiver. Il ne s'agit pas d'avoir des montagnes de beurre, mais ne serait-ce que de quoi tenir un an", estime Pascal Gallard.
Ces agriculteurs sont amers. Ils voient avant tout que la hausse des prix des céréales a eu pour conséquence directe de "plomber les élevages", qui en sont gros consommateurs. Pour Anne-Marie Poupard, 35 ans, éleveuse de lapins, le surcoût en grains s'est élevé en 2007 à 15 000 euros, pour Philippe Gallard et ses associés, qui produisent comme elle des lapins mais aussi des porcs, à 75 000 euros. Tout le monde ici imagine que les élevages porcins les plus fragiles vont disparaître. Dans ce secteur, les chutes des revenus sont estimées à 60 % pour 2007.
Même si les experts prévoient que les prix devraient s'ancrer à des niveaux durablement élevés, ces producteurs constatent pour l'instant que ceux de la poudre de lait et du beurre redescendent. Alors spontanément, c'est plus de l'éventualité d'un
"retournement de situation" que d'une nouvelle donne agricole dont on débat.
A l'Ecole supérieure d'agriculture d'Angers, les quelques jeunes qui se destinent au métier d'agriculteur veulent pourtant y croire : la demande croissante des pays émergents, Chine au premier rang, pourrait bien donner un nouveau souffle au métier. Ils savent leurs aînés plus pessimistes.
"Il faut comprendre nos parents, ils ont l'expérience des années 1980 où on leur a dit d'arrêter de produire, explique Vincent Bournaison, futur ingénieur.
Si l'actuelle hausse des cours ne suffit pas à remonter un moral depuis longtemps en berne, c'est que le malaise des agriculteurs, largement décrit par les sociologues, n'est pas seulement économique, mais aussi social et identitaire. Les crises sanitaires, la prise de conscience environnementale, et la perte de poids dans la société ont marqué la profession. "Les étudiants n'entraient plus à l'ESA dans l'optique de nourrir les gens, mais de sauver la planète", explique Bruno Parmentier, qui attend un retour de balancier.
"On se demandait, tout comme la population d'ailleurs, si les agriculteurs pouvaient encore être utiles", reconnaît Jean-François Cesbron, le président de la chambre d'agriculture.
Suite ( il y a deux pages, au fait );
http://www.lemonde.fr/societe/article/2008...#ens_id=1014362
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