Survivre au Zimbabwe, malgré les pénuries et la répressionLE MONDE | 13.03.07 | 12h45 • Mis à jour le 13.03.07 | 13h44
HARARE ENVOYÉE SPÉCIALE
AP/TSVANGIRAYI MUKWAZHI
Des enfants ramassent des oeufs dans les poubelles dans une rue de Mbare (Zimbabwe), en décembre 2005.Les Zimbabwéens sont les seuls au monde à vivre avec des prix qui augmentent de 1 600 % par an. Ils doivent se nourrir, se loger, s'habiller, se déplacer avec l'argent gagné aujourd'hui, qui ne vaudra plus rien demain. Le salaire d'un instituteur ne permet pas de faire un plein d'essence.
"Nous sommes tous des délinquants. On s'en sort parce qu'on ne fait plus rien dans les règles. Il a fait de nous des voyous", lâche un cadre d'une société de grande distribution.
"Il" désigne Robert Mugabe, le chef de l'Etat, dont on ne prononce jamais le nom en public sauf pour chanter ses louanges.
Il y a deux mondes parallèles au Zimbabwe. Dans le premier, un dollar américain vaut 250 dollars zimbabwéens, l'inflation sera contenue à 400 % en 2007 et la récolte de céréales devrait battre un record. Dans l'autre, un dollar américain vaut 7 800 dollars zimbabwéens, l'inflation est hors de contrôle, et chacun plante du maïs, en ville et à la campagne, pour ne pas mourir de faim.
"On va trouver une solution" est certainement la phrase la plus courante. Souvent la "solution" réside dans un nouveau moyen de contourner la loi, en jouant sur la différence entre le taux de change officiel et celui du marché noir. Alors que la banque centrale est constamment à court de devises, les billets verts américains, les livres sterling ou les rands sud-africains s'échangent en permanence derrière des portes closes.
Grâce aux quatre millions de Zimbabwéens (un habitant sur trois) qui ont fui le pays, le flot de devises ne tarit pas.
Myriam était psychiatre dans le plus grand hôpital public d'Harare. "Les patients marchaient des heures, raconte-t-elle. Je n'avais jamais un médicament à leur donner. Je les envoyais dans une pharmacie privée, mais je savais qu'ils n'en avaient pas les moyens." C'était en 2002, il n'y avait déjà plus de médicaments dans le secteur public. Myriam s'est installée en Grande-Bretagne et envoie de l'argent à ses parents, retraités de l'enseignement. Elle est revenue en vacances, les poches pleines de devises.
Qu'ils soient à Londres ou à Johannesburg, les migrants rapatrient au pays une partie de leurs revenus, même modestes, pour aider ceux qui sont restés. Le pays perd ainsi ses meilleurs diplômés et sa force de travail. Bien entendu, cet argent ne passe jamais par les banques. "Ici, c'est facile de devenir millionnaire en une nuit, dès que l'on a accès à des devises. Des grandes villas se construisent à Harare, les plus belles voitures roulent en ville, la crise n'est pas un drame pour tout le monde", explique un journaliste. "Le chef de l'Etat est au courant, tout le monde s'espionne, se dénonce. Au final, c'est lui qui contrôle tout, peut faire tomber qui il veut quand il veut. Alors personne ne bouge", poursuit-il.
A côté de cette minorité qui profite sans vergogne de la situation, la majorité se bat pour s'en sortir. Plusieurs villes de provinces n'ont plus de services municipaux, les coupures d'électricité sont fréquentes et les infrastructures, faute de pièces de rechange, se désagrègent.
A Harare, la maintenance du système d'approvisionnement en eau potable est de plus en plus défectueuse, et des cas de choléra sont apparus en ville. Il ne reste plus dans la capitale un terrain vague, ou une friche, la moindre parcelle de terre est désormais plantée de maïs. Dans les grandes surfaces, les quelques clients passent un temps fou à comparer les prix avant de repartir avec un ou deux articles. En général, le minimum vital. Ils passeront encore de longues minutes à la caisse pour compter les billets qu'ils emportent en liasses épaisses.
Parfois il n'y a plus de sucre pendant quelques jours ou plus d'huile, quand la production locale ne suit pas ou quand les importateurs ont des problèmes pour trouver des devises. Les produits non périssables disparaissent vite des étals. Depuis quelques semaines, on ne trouve presque plus de pain, les boulangers refusant de vendre au prix fixé par le gouvernement, qui revient pour eux à une vente à perte.
ESPÉRANCE DE VIE : 37 ANSLes femmes d'Harare en parlent peu par pudeur, mais elles souffrent aussi d'une pénurie de produits hygiéniques. Importés, ils sont hors de prix, et l'usine locale ne fonctionne plus faute de devises. Une campagne de solidarité a été lancée en Afrique du Sud et en Grande-Bretagne. Elle a permis d'envoyer en 2006 un million de serviettes hygiéniques, et financera cette année la réouverture de l'usine locale.
Dans de nombreuses maisons, on empile sacs de riz, de farine ou bouteilles d'huile. La santé est le premier secteur touché par cette crise sans précédent et seule une petite classe privilégiée peut encore se soigner. L'espérance de vie n'est plus que de 37 ans (34 pour les femmes), elle était encore de 62 ans en 1999. Le sida n'est pas seul responsable, mais aussi la pauvreté, la malnutrition, les problèmes de transport.
Les médecins internes, qui gagnent à peine 60 000 zim dollars par mois, sont en grève depuis début janvier. Ils réclament une augmentation de 8 000 %. Parce qu'ils n'ont pas encore en main leur diplôme de fin d'études, délivré au terme de leur période de travail dans le secteur public, ils ne peuvent ni ouvrir un cabinet privé ni partir à l'étranger. Ils ont été rejoints par les médecins titulaires puis par les infirmières. Les hôpitaux manquent de tout, de médicaments mais surtout de personnel.
Début février, les enseignants se sont mis en grève. Les salaires des fonctionnaires sont ridiculement bas et chacun trouve une autre source de revenus pour survivre. "On a souvent deux ou trois métiers, la journée à l'école, après on donne des cours particuliers, ou on fait des traductions pour le privé", raconte ce professeur de français, qui vend à l'étranger de l'artisanat local.
Avec le prix du transport, travailler est un luxe. "Parfois je me demande pourquoi nos ouvriers continuent à venir à l'usine. Avec leur salaire, ils peuvent à peine payer le bus", explique un cadre de l'industrie du tabac. L'entreprise offre un repas à la cantine, un uniforme et une assurance maladie minimale, seules raisons de se déplacer. Beaucoup marchent, souvent des heures. Dans la plupart des familles, on ne mange qu'une fois par jour.
Fabienne Pompeywww.lemonde.fr
Ce message a été modifié par uno - mercredi 14 mars 2007 à 23:10.