Monday 27 November 2006 à 18:36
Jeux, jouets, littérature enfantine
La période de Noël est révélatrice de la spécialisation sexuelle des jouets. Depuis les pages bleues et roses des catalogues, jusqu'aux rayonnages des grands magasins, on se rend vite compte de la répartition tranchée des jeux en deux catégories exclusives l'une de l'autre. On invite les petites filles à jouer comme maman (dînettes, poupées les prédestinant à leur futur rôle de mère, appareils ménagers en réduction, panoplies d'infirmière -pas de médecin-, d'hôtesse de l'air -pas de pilote-, coffrets de maquillage…) alors que les garçons doivent se croire Marine, physicien, pilote de course, chevalier… Non pas comme papa, mais plus homme, plus viril, mieux que papa… Les jeux de garçon ont des connotations très fortes : la guerre, la découverte, l'aventure, la compétition (d'inspiration sportive ou non d'ailleurs), l'action, l'agressivité, la domination par la force ou la technique… Toutes ces valeurs sont non seulement celles véhiculées par la classe masculine, mais aussi par la société occidentale en général. Les filles reconnaissent donc ces valeurs en tant que masculines, mais aussi en tant que normes dominantes socialement : elles savent donc qu'elles rêvent de trains électriques, de petits soldats…, plus que leurs frères de poupées, dînettes, ou d'aspirateurs miniatures.
Et de ces valeurs érigées en normes par le conditionnement social naît une double aliénation. Tout d'abord, qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes, les stéréotypes dans lesquels doivent se mouler les comportements et attitudes ne sont justement que des archétypes : personne ne peut être pleinement un archétype. Qu'il s'agisse du sur-mâle viril et sûr de lui, ou de la femme incarnation parfaite de la féminité, on ne peut exister en tant que stéréotype. Naît ainsi une première frustration de la violence qu'il y a à se construire à partir de normes, mais aussi de ne pouvoir jamais s'y conformer totalement (quel gouffre entre la vie de tous les jours d'un petit bureaucrate et les idéaux de l'aventure ou de l'action par exemple). La seconde aliénation tient dans la subordination des valeurs dites féminines aux valeurs masculines dominantes socialement. Nous pointons ici l'un des mécanismes fondamentaux de la domination masculine : le fait de subordonner la reconnaissance et donc l'existence sociale des femmes au regard, à l'assentiment de la gent masculine.
Les jeux auxquels se livrent les jeunes enfants sont eux aussi révélateurs de la future répartition sexuelle des rôles : jeux masculinisés à forte tendance compétitive, violente (football, courses…) et jeux féminisés où l'espace occupé est beaucoup plus restreint (corde à sauter, élastique…). La pression sociale est déjà très forte et cloisonne énormément les deux catégories : un garçon se fait traiter de fillette s'il désire jouer à la corde à sauter et une fille aura bien du mal à se faire accepter dans un jeu masculin comme le football. Les différents rôles sociaux peuvent donc ainsi prendre forme, où l'homme se doit d'aller de l'avant et la femme se doit de rester tranquille, cantonnée à un espace restreint destiné à devenir la sphère familiale (à savoir ménage, éducation des enfants).
Les modèles masculins et féminins sont avant tout véhiculés de manière prédominante dans la littérature destinée aux enfants. Les albums présents dans les écoles, les bibliothèques, et les centres de documentation sont la première littérature de jeunesse, un matériel pédagogique et un support privilégié du processus d'identification, de l'apprentissage des rôles sexués et des rapports sociaux de sexes. L'association Du Côté des Filles a lancé en 1996 un programme de recherche sur les albums illustrés au sein de trois pays (France, Espagne et Italie), qui prend en compte toute la filière du livre (depuis la création et l'édition, jusqu'aux parents et aux enfants) et a ainsi analysé 537 albums, issus de 46 maisons d'édition différentes. Les personnages masculins sont toujours prédominants et occupent bien plus souvent le rôle du héros. 83,3 % des 156 pères mis en scène dans les albums occupent le rôle de personnage principal, contre 16,7 % des 202 mères. Le travail du père, peu évoqué concrètement, est symbolisé par le porte-documents, qui parle d'horaires définis, de droit au repos et au loisir, privilèges masculins. Cartable et grand fauteuil s'opposent au tablier, symbole du rôle féminin : la maternité, le service domestique sans horaires, la disponibilité permanente pour la famille.
faut-il imposer un jouet ou un jeu à un enfant ? est ce que les jouets ou les jeux des enfants sont révélateurs de leurs identités et de leurs personnalités futures ?