Saturday 06 October 2007 à 13:35
L'opération succession » à laquelle le Kremlin travaille depuis longtemps et qui hantait toute la Russie ainsi que nombre de chancelleries, vient d'être quasiment bouclée. Une opération qui va paradoxalement rendre plus instable à long terme un pays compliqué, très vaste, et qui ne saurait être réduit durablement à une « verticale du pouvoir » régnant sur une rente pétrolière et 145 millions de sujets apathiques.
En annonçant lundi qu'il prendrait la tête de Iédinaïa Rossia (Russie unie), le parti à sa dévotion, pour les législatives du 2 décembre,
le maître du contre-pied qu'est Vladimir Poutine s'est assuré de rester au pouvoir. Après le triomphe programmé de Russie unie aux législatives, il pourrait se nommer Premier ministre ou, solution moins convaincante, prendre la présidence du Parlement. Tout en confiant le Kremlin, après la formalité du scrutin présidentiel de mars prochain, à un homme sûr. Ce sera sans doute le chef du gouvernement qu'il a nommé récemment, Viktor Zoubkov, soixante-cinq ans, son mentor en bureaucratie lorsqu'il était aux relations extérieures de Saint-Pétersbourg en 1992 et pour lequel il affiche, fait rare, du respect.
Est donc réglée la querelle opposant les clans au pouvoir, qui ne se classent pas entre « libéraux » et « durs » ou entre supposés « pro » et « anti-occidentaux » (tous veulent effacer les « humiliations » supposées infligées par l'Occident) mais entre partisans du troisième mandat de Poutine et tenants d'une véritable succession.
Le troisième mandat aura bien lieu, mais sous couvert de poste de chef du gouvernement. Un gage de stabilité à court terme d'ailleurs salué instantanément par la Bourse de Moscou, qui a atteint un nouveau record historique.Cette évolution vers un apparent régime parlementaire n'est guère dans la séculaire tradition politique russe, qui veut que le seul maître du pays soit le locataire du Kremlin. Mais elle a l'immense avantage de régler le problème de la succession sans avoir à réécrire la Constitution, qui interdit au président de se représenter après deux mandats. Vladimir Poutine ne tient pas à affronter les critiques de ses pairs au G8 après une manipulation indigne d'un grand pays. Rester au pouvoir via un simple transfert à la tête du gouvernement est parfaitement légal. En outre, rien n'interdit à Vladimir Poutine de revenir au Kremlin pour un nouveau bail in(dé)fini après un intérim de Viktor Zoubkov, qui peut d'ailleurs être raccourci, par exemple pour raisons de santé. Et le risque que Viktor Zoubkov se sente pousser des ailes au Kremlin est faible. Certes, il dispose d'une arme redoutable puisque, en tant que chef du service anti-blanchiment du pays depuis six ans, qui a rendu obligatoire la déclaration de toute transaction équivalente à plus de 17.000 euros, il peut faire tomber à peu près quiconque s'est substantiellement enrichi dans le pays. Mais rien dans son parcours ne signale qu'il ait appartenu au FSB (l'ex-KGB), ce qui serait un handicap insurmontable si d'aventure il tentait de se cramponner au pouvoir.
Selon le scénario écrit lundi par le Kremlin, les « siloviki » (membres des forces de sécurité, notamment FSB), dont Vladimir Poutine est le mandaté, verrouillent leur contrôle du pouvoir jusqu'en 2018 environ...Russie unie est assurée de remporter plus de 70 % des suffrages aux législatives, grâce à la popularité réelle de Vladimir Poutine et à l'emploi des ressources administratives, c'est-à-dire de tous les moyens légaux afin
d'intimider ou rendre inaudible les candidats de l'opposition. Un grand classique en la matière est, par exemple, l'évacuation des salles de meeting pour cause d'exercice anti-incendie. Seul le Parti communiste, ou ce qu'il en reste, crédité de 15 % des voix, et peut-être le pittoresque parti ultra nationaliste de Vladimir Jirinovski, sont assurés de passer la barre de 7 % des suffrages indispensables pour obtenir des députés. « Pour une Russie juste », le parti pro-Poutine créé par le Kremlin pour rogner des voix sur le PC et qui se posait en rival populiste de Russie unie, n'a plus vraiment d'utilité et risque fort de ne pas survivre au choix du président de se réclamer de Russie unie. L'opposition libérale, qu'il s'agisse du velléitaire parti Iabloko ou de L'Autre Russie, rassemblement disparate autour du champion d'échecs Garry Kasparov, dispose d'un soutien dérisoire et ne serait de toutes façons pas « autorisée » à avoir des députés.
Au total, les « siloviki » contrôleront un Parlement quasi monocolore et ont détruit systématiquement tous les contre-pouvoirs. Sous prétexte de renforcement de la lutte antiterroriste après la tuerie de Beslan il y a trois ans, les gouverneurs des 84 régions ne sont plus élus directement par les électeurs mais adoubés par le Kremlin. Quant à la société civile, les associations (soumises à des règles d'enregistrement désormais draconiennes), les médias, les syndicats et le patronat, le pouvoir entend poursuivre sa mise au pas. La secrétaire d'Etat des Etats-Unis, Condoleezza Rice, par ailleurs fine connaisseuse de la Russie, a justement souligné que « l'inquiétude en Russie aujourd'hui c'est la concentration du pouvoir au Kremlin ». Une inquiétude sans doute guère partagée par nombre de Russes, nourris du mythe de la relation directe entre le moujik et le tsar par dessus des corps intermédiaires écrasés. Ceux-ci ont d'ailleurs actuellement tendance à ne voir que deux choses. D'une part leur pays est de nouveau respecté et d'autre part les problèmes de salaires impayés des années Eltsine ne sont plus qu'un lointain souvenir.
Grâce à la flambée des cours du pétrole et au raffermissement du rouble, le revenu moyen des Russes est passé de 67 à 300 dollars depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine. Mais si jamais le prix du pétrole venait à refluer ou tout simplement à rester stable et donc à ne plus nourrir de croissance automatique, le Kremlin ne disposerait d'aucun fusible face au mécontentement social.Plus généralement, une économie du XXIe siècle, de services et de technologies, adaptée à la concurrence internationale, aura plus de mal à prospérer sous la coupe d'un capitalisme bureaucratique en épaulettes. A refuser la contestation et le débat et à vouloir tout contrôler, le régime actuel compromet ses propres chances à moyen terme.
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