vendredi 01 avril 2005 à 21:48
TPI : Ante Gotovina et Ratko Mladic ont été arrêtés ce matin en Corse
Deux des inculpés les plus recherchés par le Tribunal de La Haye, le général croate Ante Gotovina et le général serbe Ratko Mladic, ont été arrêtés très tôt ce matin, à la suite d’une opération décisive lancée par la gendarmerie de Bonifacio dans une zone de maquis proche du village d’Oluiacci.
Par Jovan M.Kolombanic
L’opération a été montée dans la plus grande discrétion. Les deux fugitifs se cachaient depuis plusieurs mois dans une bergerie abandonnée située au lieu-dit Casale de’ Criminelacciu, non loin du village d’Oluiacci.
Selon les premières informations communiquées par le brigadier-chef de la gendarmerie nationale, Ange Natali, plus de 14 hommes ont été engagés dans cette mission, lancée aux alentours de 2H25 du matin. « Au terme de près de 17 minutes de marche, les suspects susnommés ont été identifiés, et la gendarmerie a pu procéder aux interpellations de rigueur. Les individus n’ont pas opposé de résistance, mais la gendarmerie déplore un blessé, le caporal vacataire Grisoni qui s’est foulé la cheville en faisant une mauvaise chute. Les vérifications d’identité sont toujours en cours dans les bureaux de la gendarmerie. Ces opérations sont rendues difficiles par le fait que les prévenus réclament deux traducteurs différents, en expliquant qu’ils ne parlent pas la même langue, alors qu’ils semblent pourtant bien se comprendre entre eux. Nous attendons l’arrivée des traducteurs assermentés et des consignes complémentaires ».
D’après nos confrères de Radio France Frequenza Mora, toute l’opération aurait été rendue possible par des informations transmises en octobre dernier par les services secrets serbes au bureau d’investigation du TPI. Cependant, le lieu exact où se cachaient les fugitifs était demeuré inconnu, à la suite d’une erreur dans la transmission du dossier.
Une piste longtemps égarée
En effet, une note confidentielle devait être remise au TPI par le biais de l’ambassade de Serbie et Monténégro en Suisse. Malheureusement, l’ambasadeur, Dragan Marsicanin, au lieu de remettre immédiatement la note aux services de Mme Del Ponte, l’aurait caché dans un pot vide de lait caillé (kiselo mleko), qu’une femme de ménage de l’ambassade de Berne aurait détruit par inadvertance.
M.Marsicanin dément cependant toute erreur de la part de ses services. « Je ne comprends pas pourquoi ce rapport secret m’a été transmis avec le bidon de kiselo mleko que je reçois chaque semaine de Belgrade. Je pense qu’il s’agit d’un acte de malveillance de la part des anciens responsables du ministère de l’Intérieur : comment se fait-il que Dragan Mihajlovic, Cedomir Jovanovic et Bozidar Djelic soient précisément en train de reprendre le marché de l’exportation du kiselo mleko en Suisse ? On veut remettre en cause l’intégrité du parti politique dont j’ai longtemps porté les couleurs avec honneur, mais la justice tranchera ».
Interrogé par l’agence Beta, le Premier ministre Kostunica s’est contenté de rappeler que tout citoyen serbe baptisé avait le droit de consommer du kiselo mleko, même en période de carême.
La bergerie appartenait à Charles Pasqua
Selon les premières informations communiquées par le Parquet de Bastia, le député européen Charles Pasqua serait propriétaire d’1/32e de la bergerie dans laquelle les deux hommes s’étaient réfugiés.
Ce dernier s’est aussitôt expliqué sur les ondes de Radio Angola. « La bergerie appartenait à une cousine consanguine de la famille par alliance de ma défunte tante. Je n’avais cependant pas encore touché ma part d’héritage en raison d’une procédure bloquée par une contestation depuis 23 ans, ainsi que peut en témoigner notre notaire de famille. Toute responsabilité pénale de moi-même ou de ma famille doit donc être écartée ».
M.Pasqua a cependant reconnu qu’il connaissait bien Ante Gotovina. « J’ai fait connaissance de garçon en 1979, alors qu’il venait de servir la France durant cinq ans dans les rangs de la Légion étrangère. Ante Gotovina avait obtenu la nationalité française, et il était impeccable du point de vue du patriotisme, si bien que je lui ai demandé de travailler pour une entreprise de sécurité qui était liée aux services que je dirigeais. Il m’a toujours donné pleine satisfaction, et je crois que les condamnations qu’il a subi de la part de la justice ne le rendent pas coupable pour autant. Avant de dire qu’il est coupable, il faudrait d’abord reconnaître son innocence ! Si Mme Del Ponte veut bien me payer le billet de train jusqu’à La Haye, je suis prêt à aller témoigner de suite de sa moralité devant le Tribunal ».
Le parcours des deux accusés
Ante Gotovina résidait en France depuis son inculpation en mai 2001. Le 11 avril 2001, il a obtenu le renouvellement de son passeport auprès de l’ambassade française à Zagreb. Il se serait ensuite immédiatement installé dans la région d’Aix-en-Provence, où il travaillait comme videur de boite de nuit, sous le nom d’Ivan Grabovac.
La boite de nuit appartenait à Jacques Erullin, fils du colonel Philippe Erullin, sous les ordres duquel Ante Gotovina a servi dans les années 1970. Ante Gotovina, alias Ivan Grabovac, a été mis en examen par la justice française à la suite d’une action intentée par SOS-Racisme, car il interdisait systématiquement l’entrée de la boite de nuit aux personnes d’origine nord-africaine.
Il a également été placé en garde en vue durant la campagne présidentielle française de 2002, à la suite d’une bagarre avec des militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Ante Gotovina collait en effet des affiches de Bruno Mégret aux abords du bureau de poste de La Seyne-sur-Mer, quand un violent affrontement s’est produit avec les militants d’extrême gauche.
À la suite de cette altercation, qui s’est soldée par l’envoi à l’hôpital de cinq militants de la LCR, Ante Gotovina a été mis en examen pour « violence avec armes et en réunion » par le Parquet de Toulon mais, dans ces deux affaires, le dossier d’Ante Gotovina a été classé sans suite d’une manière qui demeure inexpliquée.
La section d’Aix-en-Provence du Mouvement national républicain (MNR), le parti de Bruno Mégret, a confirmé qu’un dénommé Ivan Grabovac était bien le titulaire de la carte d’adhérent 1000000028, mais qu’il n’était plus à jour de cotisations depuis plusieurs mois.
Pour sa part, Ratko Mladic a longtemps résidé en Russie, avant de s’installer à Saint-Tropez en mars 2003, où il travaillait comme agent immobilier pour le compte d’une compagnie russe. Informés des pressions pesant sur les gouvernement de Zagreb et de Belgrade, les deux hommes ont choisi de se retirer en Corse. Ils auraient fait connaissance à l’occasion d’un match privé de sumo organisé dans la villa monégasque de Yasushi Akashi.
On ignore encore comment Charles Pasqua a été amené à leur proposer de s’installer dans la bergerie familiale de Casale de’ Criminelacciu. Selon certaines sources belgradoises, l’ambassade de France en Serbie et Monténégro aurait servi d’intermédiaire entre Charles Pasqua et les deux inculpés.
Des habitués du bureau de poste d’Oluiacci
Depuis près d’un an, les deux hommes étaient bien connus des habitants de la petite bourgade d’Oluiacci, à une dizaine de kilomètres de la bergerie qui leur servait de refuge, où ils se rendaient en moyenne une fois par semaine.
« Ils recevaient régulièrement des virements de Croatie et de Serbie sur leur compte-épargne commun », explique la postière du village. « Toutes les semaines, ils venaient tirer 100 euros. Ensuite, je crois qu’ils allaient faire le loto au tabac du village » . Le propriétaire du tabac, ancien rapatrié d’Algérie, se souvient bien des deux hommes : « on voyait tout de suite que c’était des militaires. Ils avaient le sens de l’honneur : s’ils gagnaient quelque chose en grattant le tac-o-tac, ils étaient les premiers à payer la tournée ». Le tenancier ajoute : « Ante Gotovina gagnait souvent, surtout les jours de mauvais temps. Il disait que la tempête lui portait chance ! Sinon, il jouait régulièrement le 151 408, en expliquant que c’était sans ancien numéro de matricule dans la Légion ».
D’après nos confrères de Zagreb et de Belgrade, les salaires des deux généraux étaient en effet régulièrement versés sur le CCP Ajaccio 1992 1995 EXYU. Les sommes transitaient par la banque Astra de Belgrade, propriété de la famille Karic, qui vient d’ouvrir une succursale au Cap Corse. En décembre 2004, le salaire mensuel du général Mladic a été porté de 18 225 dinars à 18 670 dinars. Le ministère de la Défense de Serbie-Monténégro a expliqué que le général avait bénéficié d’une augmentation normale de l’indice de son barème salarial. Le salaire versé au général Gotovina par le ministère de la Défense de Croatie s’élevait, quant à lui, à 49 380 kunas.
Colère des nationalistes corses
Les deux hommes auraient régulièrement fourni des stocks d’explosifs à différents mouvements clandestins corses. Un bordereau douanier établi par la société monténégrine Zetatrans fait en effet mention d’une livraison de dynamite à une Société de jardinage et de gardiennage de Bastia appartenant à la soeur de Charles Pieri. Les explosifs étaient livrés par bateau depuis le port monténégrin de Bar.
Cité par le quotidien Vijesti, le ministre monténégrin des Affaires étrangères, Misko Vlahovic, a souligné que la société Zetatrans ne dépendait pas de l’État, et que le gouvernement n’avait « aucun moyen ni aucune envie » de vérifier les marchandises transitant par le port de Bar, « car le Monténégro est une démocratie libérale moderne régie par les lois normales du marché ».
La Cuncolta naziunalista a cependant démenti tout lien avec Ante Gotovina et Ratko Mladic. Depuis Paris, Charles Pieri a dénoncé « une nouvelle tentative de criminalisation des patriotes corses ».
Une manifestation est convoquée ce soir à Bastia, avec le slogan « Corsa ai Corsici, TPI fora ! ». La section de Nice du Parti croate du droit (HSP) appelle tous ses sympathisants à réserver au plus vite une place de ferry pour se rendre à cette manifestation. La mobilisation pourrait cependant être compromise par la nouvelle grève annoncée par les marins de la SNCM.
Des graffitis sont apparus ce matin sur le mur de Zadar, portant le message : « Hrvatska, nasa domovina, Korzika, nasa lijepa mala sestra » [1].
Satisfaction européenne
Javier Solana a immédiatement transmis un télégramme de félicitations au Préfet de Corse et aux services de la gendarmerie nationale.
« Cette coopération exemplaire ouvre la voie à un processus de négociation spécifique pour l’île. Dans l’immédiat, nous allons recommander une traduction en langue corse de la Constitution européenne, ainsi que des minutes du Tribunal de La Haye », a souligné le commissaire européen.
Pour sa part, Carla del Ponte, informée de l’arrestation des deux hommes alors qu’elle effectuait sa promenade quotidienne à vélo dans le parc central de La Haye, a aussitôt déclaré à l’AFP que le TPI pouvait envisager de délocaliser une partie de ses activités à Ajaccio. Elle a ajouté que le comportement de la Gendarmerie nationale en Corse « devait servir de modèle aux autorités de Republika Srpska, de Croatie, de Serbie, du Monténégro et de Macédoine ».