mercredi 22 décembre 2004 à 17:00
Ils ont 6 ans, 9 ans ou 15 ans, regardent quotidiennement des adolescents se muer en vedettes de la chanson et veulent les imiter. Pour eux, la célébrité cathodique, "instance d'appel" de l'école, est devenue la principale source de reconnaissance.
Les paillettes, le cinéma et les stars ont toujours fait rêver les plus jeunes. Sauf qu'aujourd'hui le rêve est devenu accessible. Plusieurs émissions, dont "Star Academy" est emblématique, leur ont ouvert les horizons de la célébrité. Depuis quatre ans qu'elle existe - la finale de la saison en cours, qui se tient mercredi 22 décembre, oppose Lucie, 17 ans, à Grégory, 21 ans -, l'émission culte de TF1, produite par Endemol, a profondément remodelé l'imaginaire des enfants et des adolescents.
Les enseignants en attestent, les sociologues le confirment. Les plus jeunes veulent passer à la télévision, puisque le petit écran peut leur apporter leur heure de gloire. "Star Academy" n'est pas la seule, ni la première, émission à avoir accrédité ce sentiment. D'autres, comme "Graines de stars" sur M6, ont ouvert la voie. D'autres encore, comme "Popstars" ou "A la recherche de la nouvelle star", sur M6, ont suivi. Mais l'émission de télé-réalité de la Une, plus que toute autre, incarne ces nouveaux possibles.
Du coup, quand Endemol lance son casting pour la dernière session, plus de 10 000 candidats se précipitent pour seulement 18 places. "Nous avons vu arriver beaucoup de candidats qui se prévalaient d'avoir fréquenté des écoles de chant ou de danse. Ce qui n'était pas le cas les années précédentes, raconte-t-on chez Endemol. Il s'agissait souvent d'écoles très récentes, très chères, qui ont surfé sur l'effet Star Ac' et qui, souvent, ne dispensaient manifestement pas un enseignement de qualité."
Les équipements de karaoké et les magnétophones à cassettes - surtout ceux estampillés "Star Academy" - sont, cette année encore, plébiscités pour les achats de Noël. Cours de danse et de chant n'ont jamais eu autant d'aficionados.
De manière générale, tout ce qui, de près ou de loin, permet aux jeunes d'accéder au monde du spectacle est en plein essor. Le Mag des castings, par exemple, "a vu ses ventes augmenter de près de 30 % dans la foulée de la première "Star Academy" en 2001", affirme son directeur de la publication, Michaël Fox.
Depuis, les ventes du journal bimestriel (118 000 exemplaires selon Diffusion Contrôle, ex-OJD), pour l'essentiel auprès des 15-25 ans, augmentent de 3 % à 5 % par an. ""Star Academy" a démocratisé le casting", juge M. Fox, qui pointe la multiplication des sites Internet dédiés au sujet.
Chez Success, une agence qui recrute pour les défilés de mode et les métiers du spectacle, on constate un afflux très important des candidatures de jeunes, de 10 à 18 ans, qui veulent être comédiens, danseurs ou chanteurs. "Entre Internet et le courrier, on reçoit actuellement plus de 100 candidatures par jour. On en a, à ce jour, retenu 500", compte Françoise Etienne, directrice du département enfants de l'agence, qui ajoute que ce phénomène n'existait pas avant 2001 et l'apparition de l'émission de TF1.
Un engouement qui ne surprend pas les professionnels de l'éducation : du CP au collège, les enfants leur confient souvent leur envie de passer à la télévision. "A Marseillette, toutes les petites filles de 6 à 11 ans s'identifient à Olivia Ruiz, qui vient d'ici et qui a participé à une session de "Star Academy"", témoigne Bernard Lates, maître dans l'école rurale de cette petite commune d'à peine 700 habitants, située près de Carcassonne (Aude).
"Les enfants cherchent une image positive d'eux-mêmes à travers le poste. J'utilise cela dans mon travail. Par exemple, on simule des émissions littéraires que je filme avec un Caméscope. Quatre élèves doivent présenter des ouvrages. Grâce à l'image, ils viennent aux livres", poursuit-il.
"Au fur et à mesure des années, l'influence de "Star Academy" se fait sentir chez des élèves de plus en plus petits. Mais au moins, à la "Star Ac'", ils bossent, ils mouillent leur chemise", juge Evelyne Vaille, enseignante à l'école Victor-Hugo-II d'Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). "Beaucoup d'élèves de 5e et de 4e viennent aujourd'hui me poser des questions sur les métiers du spectacle, surtout les filles", raconte Catherine Remermier, conseillère d'orientation au collège Gérard-Philipe à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).
Pour autant, tous les enfants ne s'adonnent pas à ces rêves de célébrité avec la même énergie. Les enseignants le disent : ce sont ceux qui appartiennent à un milieu défavorisé qui s'y accrochent le plus. "Je travaille dans un collège plutôt huppé. Les jeunes regardent "Star Academy", bien sûr. Mais ils ne s'identifient pas fortement. Ils n'ont pas besoin de ça pour exister", juge Catherine Gourbier, conseillère principale d'éducation (CPE) au collège Offenbach de Saint-Mandé (Val-de-Marne). "Les gamins défavorisés, les plus fragiles, s'échappent ainsi dans un monde virtuel", juge Mme Remermier.
"La télé a inventé une instance d'appel après l'école", estime un enseignant, cité par Hervé Hamon dans son livre Tant qu'il y aura des élèves (Seuil). Et ceux que l'école rejette sont souvent issus des milieux les plus défavorisés.
"L'école républicaine produit de la hiérarchie et donc de l'absence de reconnaissance pour certains individus. "Star Academy", justement, valide d'autres types de compétences que l'école. Et propose donc d'autres formes de reconnaissance", ajoute François de Singly, sociologue et professeur à l'université Paris-V.
Car, pour les observateurs de la société, tout est là : aujourd'hui, l'identité est avant tout individuelle et, pour trouver sa place, chacun part en quête de reconnaissance."La première valeur qu'on inculque aux enfants, c'est qu'ils sont des individus", considère Jean-Claude Kaufmann, sociologue, directeur de recherche au CNRS.
Dès lors, ils veulent être reconnus en tant que tels par leurs copains, leur famille. Mais pas seulement. "A ce titre, la reconnaissance publique leur donne une forme de consistance, développe M. de Singly. Avant, les classes populaires déléguaient leur besoin de reconnaissance à un Zidane. Aujourd'hui, cela ne suffit plus. Il s'agit avant tout de reconnaissance individuelle."
"Dans cette société où chacun est invité à se réaliser, il est nécessaire d'avoir des interlocuteurs qui valident ou invalident notre potentiel éventuel", estime Serge Tisseron, psychanalyste.
La télévision joue justement ce rôle. Elle n'est pas la seule. Les "blogs", ces journaux intimes publiés sur Internet, participent également de cette démarche. Le service de weblogs de la radio Skyrock, moins de deux ans après son lancement, a déjà séduit plus d'un million d'internautes. Et on y dénombre plus de 200 000 contributions par jour.
Sophie y demande ce qu'on pense d'elle sur telle photo - aurait-elle l'air d'une star ? -, pendant qu'Yves se contente de partir à la recherche de la nouvelle copine.
par : Virginie Malingre
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.12.04