
Il y a 40 ans aujourd'hui, les Quatre de Liverpool étaient enfermés dans leur antre d'Abbey Road, à Londres, pour réaliser ce qui demeure, aux yeux de beaucoup, leur plus grand album, ou tout du moins leur plus novateur: Revolver.
Ce disque-charnière de l'Histoire du Rock et de la carrière fulgurante des Beatles est le dernier à avoir été réalisé si rapidement, 3 semaines à peine, entre deux tournées. Le détail a son importance, car dès l'année suivante, avec "Sgt Pepper", les Fabs inaugureront une nouvelle ère de l'âge rock en s'enfermant plusieurs mois de suite en studio pour se consacrer pleinement à leur art.
Pour le moment, c'est donc entre 2 avions et quelques obligations que les Beatles se réunissent. Il faut l'avouer, produire le groupe en 66 n'a rien d'une sinécure: demi-dieux intouchables de la scène rock et du monde médiatique, notre 4 compères n'ont plus rien des jeunes naïfs qui entraient pour la première fois à Abbey Road moins de quatre ans auparavant. George Martin est alors de plus en plus déconcerté par ce que lui amène un John Lennon toujours plus sous acide et un McCartney fourmillant d'idées, bidouillant pendant ses rares heures de loisirs sur les premiers magnétos d'étranges expérimentations sonores. Si Ringo reste cet immuable pince-sans-rire et métronome de la batterie, le "quiet one", George fait aussi des siennes en allant étudier le sitar en Inde, bien décidé à dire son mot sur ce disque.
C'est donc Harrison et son "Taxman" qui ouvrent l'album: histoire d'avertir l'auditeur attentif que le chemin qu'il va emprunter réclame une certaine concentration, Harrison enregistre un drôle de compte à rebours " 1, 2, 3, 4..." et une voix derrière (Martin?) tousse et manque de s'étrangler...on est prévenus, car Harrison crée là son premier chef d'oeuvre, commentaire acerbe contre le système fiscal anglais qui leur prenait à l'époque 90% (!) de leurs revenus (avant les exils stoniens à l'île Moustique et autres paradis fiscaux), le tout soutenu par une guitare mordante et une voix à la fois accrocheuse et ironique.
Harrison place donc la barre très haut et fait payer cher à ses deux acolytes le cadeau empoisonné de faire l'introduction. Ces deux derniers vont répliquer de la plus brillante manière qui soit: Paul d'abord, qui écrit à 24 ans ce qui est pour Ginsberg le plus beau poème britannique de la seconde moitié du XXème siècle: "Eleanor Rigby". Le futur Sir Paul avait déjà montré, avec "Yesterday", toute l'étendue de son savoir-faire en matière de mélodie classique d'inspiration toute anglaise. Là, il va plus loin, et écrit ce qui reste peut-être comme son plus beau chef d'oeuvre. Une évocation brillante de la solitude par l'un des hommes les plus sollicités du moment, sur un tapis de cordes finement ciselées, qui scelle définitivement l'empathie entre Macca et son très classique producteur.
Et Lennon? Lennon n'est plus Lennon ou plutôt... Lennon redécouvre John. La magie lysergique du LSD 25 dont il fait alors force provisions, lui ouvre, ou plutôt lui rouvre la porte du champs de pensée kaléidoscopique de son enfance, après des années de rock macho les pieds dans la bière, Lennon redevient aérien. Et là, la magie s'enclenche: sur un thème banal, la paresse, Lennon, avec "I'm Only Sleeping" ouvre la voix au psychédélisme anglais. Le son produit, voix, instruments, technique de mixage, tout paraît neuf, tout paraît aussi subliment étrange... est-ce là la voix de l'homme qui chantait naguère "A hard day's night"? pour un peu, on ne la reconnaîtrait pas... et pourtant Lennon à ce moment pense avoir trouvé sa voie et sa voix: ce sera l'acide, uniquement, unanimement, et peu importe ce que Paul peut faire, foi de Lennon, toutes les chansons exsuderont le LSD...histoire que le message soit bien clair.
Après cette entrée en matière fracassante, l'album prend son envol: Harrison revient nous donner une leçon de sitar ("Love you to"), Paul balance, l'air de rien, une des plus belles chansons d'amour qui soit, un "Here, There and Everywhere" que Lennon lui-même, compliment suprême! lui enviera d'avoir écrit...
Et Ringo? On ne va pas oublier Ringo! la fête est pour le moment complète, le batteur amusant a bien droit à sa part du gâteau non? eh bien, le gâteau sera aussi... stupéfiant: un sous-marin jaune? va pour un sous-marin jaune, puisque l'état de conscience modifiée autorise tout. Mais attention: la chanson doit rester "Ringoïque", donc fraîche, amusante, enfantine... elle fera d'ailleurs un malheur auprès des mômes et dans les stades. Peu importe que son enregistrement fut, lui aussi, un beau moment de défonce collective, on ne retiendra que le chant légèrement "out of control" du batteur qui joue le rôle du ravi de la crêche pendant que Paul souffle du tuba dans un bocal rempli d'eau...
Passons sur les autres titres qui de "She Said, She Said" et son message mystique (" I know what is like to be dead") à "For no one" et son cor aux abois reflète les préoccupations sonores et spirituelles de quatre artistes enfin accomplis, pour arriver au chef d'oeuvre ultime du disque, à ce coup de tonnerre dans le ciel déjà bien chargé de la scène rock 66: "Tomorrow Never Knows".
Que dire de ce titre majeur, extrême dans son propos comme dans sa réalisation? Peut-être faut-il en retenir le message central, voulu comme tel par Lennon: "Listen to the colour of your dreams"...mais cette déclaration universelle et colorée n'est que le diamant central d'une véritable orgie expérimentale: bandes saturées et mixées à l'envers, sons de guitares se transformant en cris de mouettes, jeu de Ringo calqué sur un rythme de mantra indien... et la voix de Lennon? jamais elle n'a été aussi transformée, déformée, jamais elle n'a autant révélée sa richesse. A un John qui demandait, sans rire, à son producteur comment faire pour que sa voix arrive "directement dans la console" sans passer par un intermédiaire, celui-ci répondit, pince-sans-rire, "John, il faudrait que tu subisses une opération et qu'on branche le tout directement sur tes cordes vocales"... la petite histoire dit qu'il a fallu tout l'entregent de Paul pour dissuader Lennon de tenter le coup... Cette voix qu'il voulait modifier pour la faire sonner comme "Le Dalaï-Lama psamoldiant en haut de la montagne", n'a pas eu besoin d'opération pour accomplir ce voeu, tant elle nous semble hantée, étrange, hautement symbolique.
Alors après "ça", la question s'est posée à tout auditeur du moment: que pouvaient-ils faire de "plus"? que signifiait ce morceau final évoquant la mort et la renaissance? La conjonction de la sortie du disque quelques semaines plus tard et l'annonce de l'arrêt définitif des tournées par le groupe attisèrent les plus folles spéculations... les Beatles allaient-ils tout arrêter? et planter là la scène rock après ce sublime feu d'artifice?
C'était mal connaître les intentions de quatre artistes alors en totale empathie, avant les nuages futurs, dont le seul but avait été, par ce disque fulgurant, d'avertir le monde musical de ce qu'ils étaient capables de faire. On dit que Brian Wilson des Beach Boys, après avoir écouté "Revolver" s'enferma pour réaliser ce qu'il voulait être comme son chef d'oeuvre. "Smile" demeura inachevé, et son auteur, lancé dans une course folle contre les Fabs, fut anéanti par le coup de tonnerre suivant, "Sgt Pepper", qui fut peut-être l'aboutissement de cette folle énergie créatrice initiée dès avril 66 et dont "Revolver" demeure le plus saisissant témoignage. |