Thursday 22 July 2004 à 21:16
NOONEUNDER
Haribo, c’est bon la vie
-« Mlle Merksem, il y’a bien un moyen plus amical de s’arranger » me dit-il d’un ton suave en sortant son carnet de chèques.
Amical…je regarde mon employeur avec consternation, depuis quand entretenons-nous des rapports d’amitié ? Il y’a deux jours, j’ai remarqué des anomalies dans la comptabilité de l’entreprise, des transactions plus que frauduleuses…cet homme maigre, mon supérieur avec sa fausse chemise Yves saint Laurent, depuis des années trompe ses associés. En ces jours d’été, un chat se dessine sur son torse, il sue à grosses gouttes et pourtant essaie de m’acheter. Ma gorge se serre et le bureau se couvre soudain d’un voile rouge sang, comme la colère. Mon cœur bat plus fort, mes poings se crispent, et je me laisse envahir par cette couleur, j’en jouis comme un Homme affamé jouirait d’un repas même frugal…sensible à tout ça, je sais que c’est un mauvais présage et je maudis, je maudis mon patron, je maudis mon père dont il prend le visage. Le monde se déforme, je tombe, je retombe plus d’un quart de siècle auparavant, j’avais alors une dizaine d’années.
C’était durant un été de canicule, les écoles avaient fermé, l’air devenait irrespirable malgré les climatiseurs. Inconsciente de la chaleur, je courais le long du chemin qui me menait à la maison, quelle surprise papa aurait ! Arrivée à la maison, il y’avait une voiture rouge vive garée dans l’allée, bizarre d’habitude mon père était seul les Jeudis après-midi, enfin peu importait.
Je courus déposer mon sac, puis allai discrètement jusqu’au bureau de mon père, et là, stupéfaction …Dans un amas de chair, de lingerie fine et de sexe se tenaient mon père et une femme que je ne connaissais pas. Lui était debout, arqué sur ses jambes, elle à genoux, soumise. Mon père grogna à ma vue, la repoussa puis me dit :
-« Ce n’est rien ma puce, ne t’inquiète pas »
Etais-je inquiète ? Non, à 10ans, j’étais surprise de voir mon père dans une telle situation et vaguement choquée de ce que cette femme lui faisait…jamais dans ma vie de femme, je n’ai pu le faire. Je sentais que j’avais dû interrompre un instant important, j’avais mis le pied dans son territoire, leur territoire, un monde d’adultes, faite de tromperies et de lâcheté et où je ne pouvais sans mal avoir une place. Je m’en retournai dans ma chambre où mon père vint me rejoindre quelque temps après.
-« Si on allait au golf, ma puce ? »
J’adorais aller au golf avec lui, être son caddie, je me sentais nécessaire, mais surtout rares étaient les moments où nous étions seuls lui et moi, être la cadette d’une famille de 5 enfants a ses inconvénients. En route, il ouvrit sa boîte à gants et en sortit un paquet d’Haribos, mais au moment où je voulus me servir, il me dit :
-« D’abord j’ai à te parler » puis penaud il expliqua « Tu sais la dame que tu as vu, ce n’est qu’une amie à papa, elle est maîtresse dans ton école, elle est en quelque sorte ma maîtresse aussi », je n’avais pas encore cerné tout le poids de ce mot. Je restai silencieuse et il me demanda pourquoi je ne disais rien, je répondis par une question :
-« Qu’est-ce qu’elle te faisait ? »
-« Oh rien, tu verras toi aussi t’aimeras faire ça quand tu seras grande » dit-il avec un clin d’œil, si seulement il savait…il reprit :
-« Promets-moi de n’en parler à personne, ce sera notre secret et en plus t’auras un paquet de bonbons »
Je hochai la tête et prenant le paquet, je remarquai que l’on s’était arrêté devant une maison aux volets verts qui détonnait étrangement avec la couleur rouge vive d’une voiture garée devant.
-« Viens, je vais te présenter à elle », cela devint un rituel.
Finies les belles parties de golf, mon père disait y aller avec moi, mais nous rendions une petite visite à sa maîtresse. Tandis qu’en haut se passait sûrement une danse enfiévrée de désir, j’assistais en bas à un concert de grognements et de cris de jouissance, devant des dessin-animés dont j’avais déjà perdu le goût, et toujours un autre paquet d’Haribos, mon père prenait bien soin d’acheter mon silence en chemin.
Les Haribos…ces bonbons que je mangeais seule, en pleurs dans le silence de ma chambre, et chaque fois, irrémédiablement, un morceau restait coincé dans ma gorge. Ce morceau disparaissait avec le prochain bonbon, mais il en restait toujours un à la fin, ce morceau coincé, comme le dégoût et la honte qui m’envahissaient, j’étais complice des crimes de quelqu’un d’autre. J’essayais de déglutir, de me faire vomir, faire sortir de mes tripes cette culpabilité si profondément ancrée, alimentée sans cesse par la corruption de mon père. Des sanglots étouffés, et des larmes salées finissaient leur voyage sur mes lèvres, d’un coup de langue, sucré et salé essayaient de se dompter, moi je sentais l’acide de ces larmes ronger le morceau de bonbon pour atteindre et détruire peu à peu mon cœur.