Monday 12 November 2007 à 13:43
Par Michel Rousset, Professeur honoraire à la faculté de droit de Grenoble.
Ancien professeur des facultés de droit du Maroc et de l’Ecole nationale d’administration de Rabat.
Témoignage. “Mon ami Driss Basri”
Driss Basri
(AIC PRESS)
L’ancien vizir avait aussi des qualités, et des amis. Dont Michel Rousset, éminent spécialiste du droit administratif marocain et fidèle compagnon (et professeur) de Driss Basri. Dans cette lettre adressée à TelQuel, il évoque leur relation singulière avec Driss Basri.
Driss Basri est mort le 27 août. Tous ceux qui ne l’aimaient pas, et ils sont nombreux, s’en sont donné à cœur joie pour dire tout le mal qu’ils pensaient de lui. Je laisse donc à ses ennemis le soin de lui tresser des couronnes d’épines. Mais pour ma part, je veux évoquer un aspect de la
personne de Driss Basri que ses ennemis ignorent ou qu’ils feignent de ne pas connaître.
Je fais partie de ses amis et cela depuis 1965. Il n’y a sans doute pas beaucoup de Français et seulement quelques Marocains qui peuvent se prévaloir d’une amitié qui s’est manifestée pendant une aussi longue période, sans interruption jusqu’au milieu de son exil parisien.
Je l’ai connu comme étudiant à la Faculté de droit de Rabat en 1965, puis comme assistant à l’Ecole nationale d’administration, à partir de 1968. Il assurait, en collaboration avec Ahmed Belhaj, les travaux dirigés de mes cours de droit administratif, et grâce au travail commun et à sa disponibilité, il est tout naturellement devenu un ami. Lorsque je suis revenu en mission, après mon retour en France, il m’a hébergé chez lui et je suis peu à peu devenu un membre de sa famille. J’ai le souvenir d’avoir rendu visite à son père dans une clinique de Rabat où il venait d’être opéré de la cataracte, et de la même manière à son épouse Fatiha à l’hôpital Avicenne. De même, je suis allé en sa compagnie me recueillir sur la tombe de ses parents dans un cimetière de Settat, et j’ai éprouvé une grande satisfaction lorsque, de 1990 à 1995, j’ai été le professeur de son fils Taoufik à la Faculté de droit de Rabat-Agdal, dans la promotion de Son Altesse Royale le prince Moulay Rachid.
En 1972, Driss Basri avait soutenu un mémoire de DES sur un sujet que je lui avais proposé : l’agent d’autorité. J’avais en effet travaillé sur les administrations marocaines, et spécialement sur le ministère de l’Intérieur, qui sera à l’origine du sujet de sa thèse soutenue à Grenoble en 1987, sur l’expérience marocaine d’administration territoriale.
Naturellement, ses qualités exceptionnelles expliquent largement sa carrière, mais il ne faut pas oublier qu’il ne fut pas toujours le flamboyant ministre d’Etat des années 90.
En novembre 1966, en compagnie d’un collègue économiste, Denis Lambert, nous avons été invités à dîner chez lui dans le logement de fonction très modeste qu’il occupait à côté du commissariat central, près de la place Piétri. L’année suivante, lors d’une mission que j’effectuais à Rabat, j’ai déjeuné chez lui dans une petite villa de fonction à l’Agdal, près du commissariat du 2ème arrondissement. En 1972, après la brillante soutenance de son mémoire de DES, avec un certain nombre de ses amis, dont beaucoup étaient aussi d’anciens étudiants de la Faculté de droit, nous nous sommes retrouvés chez lui, à l’Agdal toujours, mais plus près de chez moi, à Zankat Soukainah. Engagé dans la vie active dès les lendemains de l’indépendance, avec une famille à charge, Driss témoignait déjà d’une capacité de travail peu commune, étant donné ses responsabilités professionnelles et familiales.
La fibre universitaire
Grâce à son intelligence, et sans doute aussi à son aptitude à saisir l’évènement, sa carrière connaît une remarquable accélération à partir de 1972. Secrétaire d’Etat à l’Intérieur auprès de Mohamed Benhima, il s’installe rue de Béni Mellal et c’est là que je le retrouve pendant plusieurs années lors de mes missions d’enseignement. Au cours de toutes ces années et de celles qui vont suivre, nous avons échangé nos idées, évoqué les perspectives de développement de l’administration en général et de l’administration locale en particulier, les problèmes politiques et constitutionnels marocains, mais aussi français, qu’il suivait avec le plus grand intérêt. Les nombreuses soirées passées ensemble, avec d’autres étudiants, se terminaient parfois fort tard, mais représentent pour moi une expérience exceptionnelle de l’hospitalité et de l’amitié de Driss Basri, mais aussi de l’intérêt scientifique de nos conversations.
Je dois aussi ajouter que c’est grâce à son appui que j’ai pu accéder à une documentation parfois difficile à obtenir. Grâce à lui aussi, j’ai pu assurer le financement de quatre éditions du manuel de Droit administratif marocain, dont la publication de la première édition en 1970 m’avait obligé à faire en quelque sorte le commis voyageur auprès de diverses administrations. C’est également grâce à son intervention que le petit livre que j’avais rédigé en 1978 sur “Le royaume du Maroc”, publié chez un éditeur français, a pu entrer au Maroc, ce qui, à l’époque, n’était absolument pas évident si l’on voulait écrire selon ses convictions.
Et c’est également auprès de lui que j’ai plaidé la cause de certains étudiants embarqués par leur jeunesse et les “sirènes” de l’époque dans des aventures qui les avaient conduits en prison et qui, à leur sortie, ne pouvaient obtenir le passeport dont ils avaient besoin pour poursuivre leurs études à l’étranger. Driss Basri était sans doute ministre, mais il avait conservé ce que j’appellerai “la fibre universitaire” et, ceci expliquant cela, n’est sûrement pas étranger à l’amitié dont il m’honorait et à l’écoute que je pouvais avoir auprès de lui.
Sans doute, les responsabilités qui étaient les siennes et le pouvoir qu’il avait acquis l’ont peu à peu éloigné de ceux qui constituaient le cercle d’amitié dont je faisais partie. Mais pour ma part, je ne veux conserver de Driss Basri que le souvenir de celui qui fut un étudiant brillant, un grand serviteur de l’Etat, un ami fidèle s’inquiétant de ma santé lorsque j’étais hospitalisé à Grenoble, prenant des nouvelles de ma famille qu’il connaissait, y compris dans notre maison familiale de Meylan où il était venu la première fois en 1974. Bref, d’un homme en compagnie duquel il était agréable, réconfortant et enrichissant de se trouver tant qu’il en a eu la disponibilité nécessaire