mardi 21 août 2007 à 12:33
Amina Fakhet à Hammamet
Made in Tunisia
Le festival d’Hammamet a consacré sa soirée du 18 août, le dernier samedi de la présente session, à la chanteuse tunisienne Amina Fakhet. Une programmation contestée par certains pour manque de nouveautés dans le répertoire de la cantatrice.
Un accoutremen, un style... (Photo M. HEDEF)
Le public, ayant d’autres critères de choix probablement, se déplacera nombreux pour remplir les gradins, les deux côtés de la scène et même l’arrière, ainsi que des rangées de fortune improvisées sur des étages non peints. La représentation a déjà commencé, et des personnes munies de leurs billets étaient encore devant la porte extérieure à attendre leur tour pour accéder au théâtre exigu pour la circonstance. Egalement, des artistes tunisiens étaient présents, toutes spécialités confondues. Des personnes rares à se déplacer, difficiles à convaincre, pour qui d’ailleurs des rangées de gradins ont été réservées ainsi qu’à leurs familles. Ils sont venus assez tard pour les garnir.
Amina apparut donc vers 22h30, en robe légère, similaire à bien d’autres portées dans d’autres festivals. Celles-là mêmes qui ont fait couler beaucoup d’encre et gaspiller des clichés. La vedette tenace, apparemment, sous une apparence se voulant fragile, n’a pas l’air de s’en soucier outre mesure. Elle semble par contre soucieuse de sa ligne et pose la question sans détour au public: «J’ai grossi hein?» La réponse mitigée, voire complaisante d’un public aimant ne devra pas cacher la vérité : visiblement oui, madame, surtout pour porter de pareilles tenues. Cela dit, et en dehors de l’aspect vestimentaire provoc, Amina se déplace à l’aise sur la scène fleurie et éclairée, se mélange au public, l’interpelle et capte sans peine l’attention de ceux qui la regardent, pour leur faire plaisir quand ils l’écoutent. Elle développe un style tout à fait à part qu’on aime ou qu’on déteste mais qui laisse rarement indifférent. Quant à la voix, un don du ciel, elle enveloppe tout ce qu’elle chante par un timbre fort et mélodieux. Son micro, elle le tient loin et joue des vocalises comme il lui plaît. Elle glane du patrimoine «Ajibin assaba», et «Rym el fayala» et du registre des anciens «Ki jitina» signé par feu Mohamed Jamoussi, pour en faire un bouquet varié. C’est un fait incontestable, tout ce qu’elle chante devient à la mode. Fredonné par les petits et les grands et curieusement dans toutes les couches sociales et à toutes les occasions. Presque un phénomène de société. «Meguias» de Ziad Gharsa ou le refrain «Aman aman» le prouvent allégrement. Mais elle en rajoute, fidèle à son habitude, danse et sautille sur scène avec des mouvements désarticulés et manquant d’élégance, soit dit en passant.
Malgré tout, ce soir-là, Amina paraissait un brin assagie, fait un effort pour se concentrer, mélange les genres et les répertoires, suivie par une troupe docile composée de 16 instrumentistes, conduite par Nabil Zommit, à qui, parfois, elle s’adresse pour demander de la laisser s’exprimer. Du bédouin on passera au a’tiq et sans transition à Abdelwaheb avec «El karnek» et à Oum Kalthoum avec «El hobbi kollo». Des adaptations lui permettant de reprendre des phrases musicales pour les répéter à loisir, s’arrêter parfois au beau milieu pour saluer des personnes connues, déclarer son amour démesuré pour le public et pour la presse à qui elle dédie la soirée. Elle s’épanche parfois en «vive l’amour» et en «je vous aime». Les métaphores obsédantes de l’artiste reprises et améliorées à chaque représentation. Plus qu’un naturel désarmant, c’est aussi un style qu’elle a adopté par choix. Elle le révélera lors du point de presse tenu après le spectacle. «Je fais parfois exprès pour provoquer et voir la réaction». Quelques écarts sur scène et certains débordements en public pourtant ont fait plus de mal que de bien. Regrettables certes, et dévalorisants de tous les points de vue, on ne manquera pas de les remettre sur le tapis à chaque fois que le nom de l’artiste est évoqué.
On oubliera que c’est l’une des rares, à ce jour, à remplir Carthage sans promotions outrancières ni clips, et à une époque où l’on croyait que c’est un titre de noblesse confisqué par les vedettes libanaises. On oubliera qu’elle reste parmi les chanteuses à défendre intelligemment la musique tunisienne dans son répertoire ancien et contemporain et à le réussir avec éclat. Mais ça aussi c’est bien de chez nous. On vous retiendra les faux pas qu’on ne manquera pas de vous rappeler à toutes les occasions.
De son registre, elle a repris quelques-uns de ses classiques «Tiri el hamam» entonné d’une seule voix par le public et présente l’unique nouveauté du spectacle, signée par Noureddine El Béji : «Ya gharam el madhi», superbement chantée. Quoique, par moments, c’est perceptible, sa voix ait perdu quelque peu de sa force, ou disons de sa superbe, la fameuse «Soltan hobek» de Samir Agrebi, certains ont pu l’écouter et l’apprécier dans de meilleures versions.
En contrepoint, Amina a la particularité d’offrir à une tranche d’âge du public, des femmes et des hommes, une évasion dans le temps et de revivre une certaine belle époque de la chanson arabe qu’elle reste l’une des rares en mesure de pouvoir reconstituer. Le théâtre d’Hammamet en ce samedi soir, qui a chanté et vibré, en est témoin. Sensible à la réaction de son public, Amina, quant à elle, a eu un mal fou à s’arracher de la scène en repoussant jusqu’à 1h30 du matin, environ cinq fois de suite, la clôture du spectacle.
Amina, tant adulée par le public, n’est pourtant pas la diva qui trône sur la chanson arabe. Une position de choix pour laquelle beaucoup de connaisseurs l’avaient prédestinée à l’époque de sa percée vertigineuse. Pour cela, il aurait fallu de la matière première, il y en avait pourtant !, il manquait la tête bien pensante, la discipline et les gros sous. Serait-ce trop demander?
Elle est cependant une vedette, un cas à part, en tête d’affiche depuis près d’une vingtaine d’années que le public, exigeant ou tout juste fêtard, accourt spontanément pour voir et écouter. Un produit national qui porte haut et fort l’emblème made in Tunisia, et mérite, à ce titre, l’appui nécessaire mais aussi l’amour revendiqué à cor et à cri par l’artiste elle-même.
Hella Lahbib