Idole pour les uns, artiste fantasque et farfelue pour d'autres, Amina Fakhet reste encore, après vingt ans de scène, une grande énigme de la chanson tunisienne. Pour Réalités , elle a accepté de lever le voile sur son équation à plusieurs inconnues.

Un mystère ?… Plutôt un imbroglio. Un véritable ''nœud de vipères'', aurait dit Mauriac. Disons, sur une note bémolisée, un cœur tout lourd. Lourd de ses larmes que le temps n'a pas encore complètement desséchées. Lourd des séquelles d'une enfance mal vécue, d'une jeunesse vite traversée, comme enjambée dans le noir d'une seule nuit d'hiver. Lourd des tracasseries multicolores des jours. Lourd du mépris injustifié de ''vos semblables et de vos collègues qui ne rêvent que de vous anéantir, vous détruire, vous biffer de la surface de la terre''. Lourd d'avoir donné une montagne d'amour pour ne récolter que des miettes d'amour. Lourd de ses propres souffrances et de celles des autres. Et l'on s'étonne !… Et l'on " s'étonne qu'un enfant puisse à ce point souffrir sans mourir" (Alfred de Musset). Car à 34 ans, elle reste une enfant. Un bébé même. Capable de pleurer pour un rien et de sourire tout de suite après pour peu qu'on lui signifie un peu d'amour. Et si elle n'est pas morte de ses souffrances, comme l'a craint Musset pour Lamartine, c'est justement parce qu'elle respire l'amour, vit d'amour, vit pour l'amour, souffle l'amour, chante l'amour, crie et hurle l'amour. Si seulement, à sa naissance, on avait su à qui l'on avait affaire, on l'aurait probablement dite "Amina Hobb (amour)". Et c'est cet amour-là, qui a pris le pas sur la haine, la méchanceté, le ressentiment ou la rancœur, somme toute inutiles, qu'elle déverse sur ses admirateurs chaque fois que le hasard des festivals l'y fait faire face. Un amour tissé de fibres ultra-sensibles sur une toile arachnéenne et meurtrie.
Elle naît un jour du mois de mai 1968 à Khaznadar, dans la région du Bardo, de père fonctionnaire à la STEG. Enfance plutôt difficile et mouvementée dans un quartier plus que populaire ("J'ai vécu dans la m… "). Et déjà, l'enfant, à 9 ou 10 ans, ne trouve son équilibre que sur le toit de cet immeuble où elle a vu le jour. Là, elle s'imagine devant une foule de spectateurs venus spécialement pour l'entendre chanter. Et elle chante de toutes ses forces. Elle ferme les yeux et se prend à tonner de toute la fougue de ses cordes vocales des airs d'Ismahène, d'Oum Kolthoum, bref, de toutes les étoiles d'Egypte et d'ailleurs. Bientôt, le toit ne lui suffit plus. Alors elle chante à la maison, pour la famille et pour son père qu'elle adore ; elle chante dans la rue s'il le faut. Partout où elle passe, elle chante. Chanter, c'est vivre. Un stimulant pour l'endurance, la longanimité.
Et comme une enfance déjà bien difficile est peu de choses, il faut, en plus, qu'un malheur arrive. Elle perd son père en 1982. Elle a alors 14 ans. Le coup du sort est cruel. Pour dire sa révolte, sa douleur, son impuissance face aux jours et à certains êtres humains inhumains, elle n'a pour seule arme que sa voix, la voix d'une enfant qui rêve d'être autre chose que ce qu'elle a toujours été jusque-là, qui tient à déplorer à tue-tête l'amertume et la cruauté des jours, la misère et le malheur des êtres. Une année plus tard, à 15 ans, elle se présente au concours télévisé " Art et talents ". Elle y présente un tube fort en vogue à l'époque : " Mon histoire avec le temps ", de Warda El Jazaïrya.
Mais la jeune Amina, soudain prise à la gorge par le poids des mots tout lourds de maux, éclate en sanglots en pleine chanson. Et c'est malgré tout le coup de théâtre. Alors que le public savoure chez la petite demoiselle aux yeux légèrement ''vietnamisés'' cette sensibilité débordante, le jury, lui, lui reconnaît un timbre de voix fort et fort exquis. Une petite étoile est née. Avec la particularité que c'est une ''Taureau'' née avec toute la sensibilité des natifs du Taureau et même la férocité des taureaux sur une arène. Sur une scène, Amina s'éclate, se déchaîne, s'adonne à fond, ne se retient plus : " C'est incroyable !, mais je n'arrive plus à me contrôler, à me maîtriser… ". Or, c'est justement cette étincelle, ce brin de folie que le public adore chez elle, ce déchaînement spontané, sans retenue, un épanchement irrépressible, un volcan d'amour qui se répand en mille feux et qui fait ravage : les uns l'adorent, l'idolâtrent, les autres - dont quelques journalistes - lui fabriquent mille et un défauts. Elle déroute et fascine. Mais personne, au demeurant, ne peut lui dénier un talent hors pair, celui d'une grande artiste.
Encore très jeune, à 16 ans, elle emporte son étincelle et sa frénésie à Paris. La capitale française la subjugue : elle y reste quelque temps non sans se produire dans certains espaces publics ou privés. Ce n'est pas vraiment un début de carrière, mais une période de rodage, de formation sur le tas, si l'on peut dire. Il n'empêche. Son nom commence à se faire entendre dans les milieux artistiques. Sauf que sa première déception arrive trop vite. Alors qu'elle a beaucoup misé sur les maisons de production pour se faire un répertoire propre, elle ne trouve, jusqu'à présent, aucune aide possible. C'est le chacun pour soi. Et le sauve qui peut. Elle se sauve, en 1991, au Caire pour tomber sur des producteurs en quête de tubes commerciaux, consommables et jetables en deux semaines. Ce qui n'était point son rêve. Néanmoins, elle en revient, trois ans après, avec un album propre signé par le grand compositeur égyptien Ammar Chriî. Un autre compositeur, et non des moindres, lui a signé une fort belle chanson : " Ana Hawuit " : le phénomène Baligh Hamdi. L'aventure cairote aurait pu générer des succès extraordinaires. Mais des têtes de Tunisie, bien décidées à l'abattre, ont remué ciel et terre pour lui faire tomber le ciel sur la tête. Elle est traitée de tous les noms. Lui sont collées les étiquettes les plus louches. On a été jusqu'à employer tous les moyens possibles afin de dissuader un compositeur de lui concocter le moindre refrain. Car elle dérange. Elle dérange car elle menace d'être la meilleure, la véritable diva, la star ensorceleuse… Elle finit par regagner Tunis.
Et c'est à Tunis, pour son grand bonheur, qu'elle retrouve son public, un public fin, fidèle, artiste, et qui, en prime, l'admire, l'idolâtre, la sublime. En l'espace d'une petite douzaine d'années, Amina Fakhet, festival ou pas, est montée dix fois (dix !) sur la scène de l'amphithéâtre de Carthage. Et dix fois, elle affiche complet. Un plein qui déborde jusqu'à la rue. Seulement voilà : un tel succès ne passe pas sans blesser certains. C'est curieux, mais même quelques organes de la presse écrite s'en prennent à elle. Ils l'attaquent une première fois en 1994. Une attaque qui a tout l'air d'une conspiration médiatique. Amina, se sentant soudain seule et désarmée, s'écroule comme un barrage. Pour mettre un terme à la tempête, elle rassure ses détracteurs à l'idée de raccrocher. Mais c'était compter sans son public qui la réclame à cor et cornemuse. En été 1999, elle remonte sur la scène de Carthage et fait un tabac. Rien n'y fait. La presse s'acharne encore une fois sur elle. Elle s'en ressent un peu mais s'en remet vite. Car le jeu d'une certaine presse commence à mettre à nu bien des intentions : la volonté de bannir Amina Fakhet n'est pas à ce point justifiée ou gratuite, elle est dictée par des voix qui ont peur pour leurs voix…
Et arrive le concert du 20 août dernier. Diva ou pas, fantasque ou pas, farfelue ou non, artiste ou pas, Amina enivre, berce, fascine et émerveille un Carthage qui a dû rejeter son excédent en spectateurs très loin des guichets. Un succès total et indiscutable que, malgré tout, quelques journaux s'amusent encore à calomnier, au risque de tomber dans le ridicule. Peine perdue. Le phénomène Fakhet est toujours là. Plus beau qu'avant. Plus ensorceleur qu'avant. Aidé en cela par une musique encore plus suave et profonde qu'avant. Bref, elle n'est pas finie. " Finie ? !… Mais qui parle de ma fin ?… C'est justement maintenant que je vais commencer. Tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'était qu'un essai. Et je constate que j'ai jusqu'ici mal servi ce public si cher et dont je sais qu'il attend beaucoup de moi. J'ai de grands projets et je ne compte pas m'arrêter en si bon chemin. Et tant pis s'il n'y a pas d'aide publique, s'il n'y a pas de maisons de production à même de me soutenir, et si je n'ai pas l'intention de séduire des émirs afin de financer mes projets. Non, je vais devoir compter sur moi-même. Car je considère que notre public mérite mieux que ces chansonnettes de cabarets que des Egyptiens viennent beugler à… Carthage et à coups de devises ! ". C'est encore un volcan qui explose. Et qui ne se tait que pour revenir en force. Chiche !
Ce message a été modifié par samy_1 - mercredi 26 avril 2006 à 11:56.