Mon premier est la narration de l'intime banalité humaine par des moyens libidineux.
Mon deuxième est le nivellement par le bas de toute cohabitation forcée lorsqu'elle tente de rendre homogène un groupe hétérogène d'individus en se fondant sur le plus petit dénominateur commun. Mon troisième est l'avènement extraordinaire de célébrités dont la popularité ne repose sur rien. Mon quatrième est « l'hamstérité » déconcertante et grandissante de la jeunesse.
Enfin, mon tout est un narcotique d'une envoûtante complexité, sidérant la France entière sans qu'elle sache bien pourquoi, sans qu'elle comprenne ce qui lui arrive.
Face à une dignité humaine mise en péril, la jeunesse, aussi désabusée soit-elle, peut-elle redonner un sens aux notions d'amour, d'honneur, de respect d'autrui et de soi-même ? La délation, le rejet réciproque, les basses manœuvres, toute cette haine imposée aux candidats pousse-t-elle nos élèves à stigmatiser leur attitude ou bien y voient-ils la légitimation d'une hypocrisie sociale efficace ? A l'heure où les professeurs réalisent avec effroi qu'ils sont privés du droit d'enseigner, à l'heure où les humanités et la philosophie sont sur la sellette et doivent lutter âprement pour survivre, une chaîne privée a-t-elle le droit d'accélérer le dépérissement de l'intégrité, de l'honnêteté et de la culture chez des millions d'adolescents ?
Echantillon représentatif de la population, doués de piètres talents, d'une culture réduite et d'un humour adolescent, les concurrents font tout pour jouer ce que l'opinion publique attend d'eux, pour en être les plus dignes représentants. Pour gagner, ils doivent donc éviter les actes ou les propos qu'elle ne comprendrait pas immédiatement (subtilité, extravagance, rapport décalé ou poétique au monde) ou ce qu'elle condamnerait immédiatement (obscénité, agressivité, vantardise, actes immoraux). Immédiatement, c'est-à-dire sans réfléchir, car l'opinion ne pense pas : elle réagit. Il faut donc être le plus gentil, le plus fédérateur, le plus « sympa ». Pour gagner, il faut en fait être le plus pervers – séduire ceux-là même que l'on va faire éliminer.
Le concept est bien l'éviction progressive des candidats qui devront désigner au sein de leur groupe ceux qu'ils désirent voir partir du blockhaus – cruelle sanction ! – avant que le public ne tranche (en disant « Stop ! » au téléphone, lors du premier vote). Le problème déontologique concerne précisément le critère de cette sélection : quelle aptitude, quelle qualité évalue-t-on ? Aucune, si ce n'est la personnalité elle-même. Etre éliminé s'apparente alors à une mise à mort symbolique, car ce ne sont pas les erreurs qui sont objectivement préjudiciables au joueur, comme dans n'importe quel jeu. Là-dedans, c'est au contraire l'individu en tant que tel, et plus fondamentalement son identité qui servent d'indice à l'élimination. Combat des subjectivités entre elles, confrontées en dernier lieu à la subjectivité consensuelle, « démocratique », du peuple. Apologie de la démagogie la plus hypocrite quand il faut faire semblant d'être bien dans sa peau pour sauver sa peau.
Ceci n'est pas un jeu, mais un zoo – un zoo humain enfin reconstitué. Un documentaire animalier sur les hommes en cage, transmettant l'incommunicabilité des êtres et leurs simagrées, via les ondes, dans tous les lofts de France. Jeu sadique, fasciste et schizophrène, dans lequel le prix de la victoire réside en un avatar d'amour, la spontanéité est réduite à néant, l'intimité outrageusement violée et la saine solitude confinée aux WC. Comment ne pas s'insurger devant pareille effraction ? Comment ne pas vouloir venir en aide à ces malheureux et les soutenir, devant l'écran du téléviseur, en supporteur impuissant de leur humanité ? Tous craquent, et le public « craque » pour eux ; tous extériorisent leur lassitude calamiteuse, et il la reçoit comme un cadeau.
Plus les lofteurs font pitié, plus ils font de l'audience. On a pitié de leur situation recluse et asphyxiante, éminemment sportive comme pourrait l'être un marathon électoral sans trêve. Endurance requise. Physique, d'abord, parce que le téléfilm dans lequel ils jouent s'éternise sans clap de fin ni répétition : ils doivent être bons dès la première prise et savoir improviser avec brio de l'aube jusqu'à pas d'heure ; endurance psychologique, ensuite, car la présence des autres entame à chaque fois la leur et qu'il faut s'extraire continuellement de leur ombre, aussi bienveillante semble-t-elle. En bons sportifs, ils doivent s'économiser en évitant les jeux trop éloignés d'eux-mêmes, les artifices et les subterfuges qui les épuiseraient trop tôt. Pourtant, les caméras ostensiblement voyeuses les rappellent constamment à l'ordre. Direct Live 24 heures sur 24. Elles sont partout visibles et les suivent sans cesse, pivotant sur leur axe ; ils se voient ainsi observés, ils se positionnent même idéalement dans le cadre.
Vedettes mimant l'intimité à défaut de la vivre – tout l'art du télévoyeur sera de se persuader que ces humains de laboratoire restent « naturels », qu'ils ne veulent rien montrer, qu'ils ne sont pas des comédiens mais des cobayes volontaires, populaires, donc dédommagées. De façon confuse, nous nous observons nous-mêmes, il est vrai, puisque nous saisissons comment autrui réorganise par son regard nos actions, disséminées dans le temps et l'espace, échappant à notre introspection. Nous réalisons comment nos prises de pouvoir, nos bévues, nos malveillances ou nos allégeances peuvent être jugées par autrui. Mais les sciences humaines nous ont appris que la présence d'un observateur modifie le comportement naturel des observés. Il s'agit bien d'un jeu de rôles, même s'il prend l'aspect ridicule d'une expérience scientifique contrôlée par des psys. Il y a là-dedans trop de violence pour n'y voir qu'un simple divertissement. Tamagotchis en chair en os. On observe l'effervescence de ces Pokémons avec l'avidité de l'enfant contemplant l'insecte. Réalité et fiction se mélangent ; à défaut de fictions réalistes, on met en scène une réalité factice et caricaturale.
I loft you. Vincent Cespedes. Extraits.
Ce message a été modifié par ArthurMac - Sunday 22 July 2007 à 17:06.