samedi 17 novembre 2007 à 11:55
Exposition. Un musée itinérant présente des objets témoignant des passions brisées.
NATHALIE VERSIEUX
QUOTIDIEN : samedi 17 novembre 2007
(Liberation)
La jeune femme s’est finalement décidée à acheter une hache, pour faire disparaître toute trace laissée par l’amie infidèle… «Elle était la première femme que j’ai laissée s’installer chez moi. Quand j’ai dû partir aux Etats-Unis pour mon travail, elle m’a juré qu’elle ne pourrait vivre sans moi. Quand je suis revenue, elle en aimait une autre, confie cette Berlinoise anonyme, dans une lettre exposée à côté de l’objet. Elle n’a laissé que ses meubles, que j’ai commencé à détruire, de façon systématique, au rythme d’un par jour, pendant deux semaines, pour passer ma rage.» La hache, désormais inutile, figure parmi les 250 objets que possède le musée itinérant des Amours brisées.
Clé. Que reste-t-il d’une histoire d’amour terminée ? Quelques lignes griffonnées et un objet, à première vue banal. Tel est le concept de ce musée, qui vient de quitter Berlin pour Belgrade. Les objets ont tous été donnés par un anonyme amoureux déçu, ou soulagé. Un calendrier peint à la main a été offert à son amant par une femme qui avait «l’habitude de déchirer les posters qui ornaient [ses] murs pendant qu’[ils faisaient] l’amour». Une clé en fer forgé est tout ce qui reste d’une tragique relation de dix ans : «Tu m’offrais chaque jour de petits cadeaux […]. Tu m’as fait perdre la tête, ne voulais jamais faire l’amour […]. J’ai compris à quel point tu m’aimais lorsque tu es mort du sida.»
Dans les vitrines de l’exposition, un vélo, un téléphone portable, un saladier («Tu m’as offert ce plat pour que je pétrisse le pain, parce qu’une femme qui pétrit le pain est si sexy, disais-tu…»), une paire de bottes noires («Je les achetées à Paris pour Ana. Après Ana, d’autres femmes les ont portées, mais elles sont restées “les bottes d’Ana”»), une robe de mariée, des peluches, des photos, deux aquarelles («Peintes par ma belle-mère potentielle… En tant qu’artiste, je ne pouvais me résoudre à jeter une œuvre d’art…»), des brosses à dents, une paire de menottes kitsch en peluche rose, du «parfum que je n’ai jamais aimé», du sable, une huile de massage «achetée à Francfort»…
Cet assemblage à première vue hétéroclite de souvenirs raconte toujours la même histoire : une séparation douloureuse. Un couple d’artistes croates est à l’origine du projet. Olinka Vistica et Drazen Grubisic se sont séparés au bout de quatre ans. «Nous nous sommes demandés comment tourner la page de cette période douloureuse», raconte la jeune femme, restée en bons termes avec son ex. «Pour eux, c’était presque comme une thérapie, confie Zvonimir Dobrovic, qui a organisé l’étape berlinoise de l’exposition. Ils ont d’abord demandé à leur entourage de leur confier un objet symbolisant ce qu’il reste de leurs amours. Avec le bouche-à-oreille, c’est allé vite.»Le musée itinérant s’enrichit de nouvelles histoires. Les Berlinois ont offert 30 nouveaux objets. Visiblement, le public adore le côté interactif du projet. «Les visiteurs ne sont pas que visiteurs, insistent les organisateurs. Ils sont aussi artistes. Ici, chacun peut déposer ses souvenirs, s’en débarrasser. Les thèmes de l’exposition, le cœur brisé, la déprime concernent tout le monde.»
Squat. Les organisateurs semblent presque surpris du succès. A Berlin, le musée des Amours brisées n’est resté que quinze jours au Tacheles, le plus célèbre centre culturel alternatif de l’est de la ville. Le public semble avoir découvert par hasard une exposition organisée à la dernière minute,et nichée au cinquième étage d’un centre aux allures de squat. «Des couples viennent ici, regardent tout, lisent chaque inscription, et semblent prier pour qu’il ne leur arrive pas la même chose», remarque Zvonimir Dobrovic. Le public est jeune, essentiellement féminin. Tout comme les donateurs.
L’exposition, présentée pour la première fois à Zagreb, s’est rendue à Split, Ljubljana, Maribor et Sarajevo. Après Belgrade, les prochaines étapes seront Stockholm et Skopje. Des salles d’exposition de New York, Tokyo et São Paolo ont déjà fait part de leur intérêt… En attendant que l’exposition puisse réaliser son rêve de musée : avoir des locaux fixes, un jour, en Croatie.
JR, photo-sniper
Photographe autodidacte de la rue, il y pose et expose son regard optimiste.
CHRISTOPHE AYAD
QUOTIDIEN : samedi 17 novembre 2007
JR est un gamin. Pas parce qu’il n’a que 24 ans mais parce que rien ne lui semble impossible. Photographier un rabbin, un imam et un prêtre en train de faire la grimace à Jérusalem puis les afficher en grand sur le mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens ? Yalla ! Rien ne l’arrête, ni les idées, ni les moyens de les mettre en œuvre… Après coup, on lui explique qu’il se rattache au courant de l’éphémérité, que son travail s’inscrit dans les expériences de mise en abîme. Ça le fait rire: «Je suis toujours étonné, je fais les choses sans trop réfléchir, à l’instinct.» Les idées éclosent comme des bulles de savon. Le reste n’est qu’une question de volonté et de débrouille. Pas besoin de moyens colossaux pour faire de l’art monumental. Comment fabriquer des affiches de 6 x 8 m ? Rien de plus simple : elles sortent en longues bandes sur des machines à imprimer les plans d’architecte. L’art est resté pour JR un jeu d’enfant, qui s’expose cette semaine sur les murs du IVe arrondissement de Paris (1). JR – on ne connaît pas son nom, et peu importe – a découvert la photo, grâce à un appareil trouvé dans le métro parisien. «Un vieux Samsung qui avait une qualité principale, c’était d’avoir un flash superpuissant.» A l’époque, il traînait dans le milieu du graffiti. «Je n’ai jamais été bon. C’était plus l’excitation d’accéder à des endroits inaccessibles, que de faire des grafs.»
Photocopies. En 2001 donc, il doit rattraper des points au bac. Eurêka, option photo ! Il ressort l’appareil, achète une pellicule 12 poses et s’applique à prendre une série de graffeurs en action. «Aujourd’hui encore, je suis fier de trois ou quatre de ces photos.» Comme les tirages coûtent cher, il fait des photocopies qu’il distribue et qu’il commence à coller clandestinement dans les cafés, à la place des publicités pour magazines télé ou de tiercé. La signature JR commence à circuler comme un talisman. Il entre dans la confrérie hétérogène des artistes de rue, Zeus, Banksy ou Shepard Fairey, qui jouent au chat et à la souris avec la police. Ce n’est pas le moindre paradoxe de l’art de la rue, de plus en plus assimilé à de la dégradation de biens publics ou privés, et dans le même temps guetté par l’officialisation (jusqu’au Sénat, qui expose des photos sur les grilles du Luxembourg). Contrairement au monde du graf, ce n’est pas la répétition d’une signature qui l’intéresse. Son regard est tourné vers l’extérieur, les autres : «La photo est devenue une excuse pour voyager, rencontrer des gens.»
Ce sont ces rencontres qui décident des travaux de JR. Ladj Ly, un autre «artiviste» , l’invite un jour à la cité des Bosquets, à Montfermeil (Seine-Saint-Denis), un an avant les émeutes urbaines de novembre 2005. Il «shoote» des jeunes en train de faire les marioles. Où afficher ces clichés ? Sur les murs de la cité, bien sûr ! Le collage est monté comme une opération-commando : sans sponsor ni autorisation. Un vernissage dérisoire est même annoncé par flyers : «Clichés de ghetto. Cocktail Molotov en présence de l’artiste.» Le collage se fait de nuit, à la lueur des phares de voitures. Le buzz est lancé. La mairie remballe illico sa plainte. «Des touristes débarquaient même dans le quartier avec le magazine branché où ils avaient vu les photos. Personne ne s’est jamais fait agresser. Quand je suis revenu un an plus tard, l’ambiance avait radicalement changé. Les jeunes étaient surexcités, ils faisaient la chasse aux photographes travaillant au téléobjectif.»
Extraterrestres. Une fois la violence retombée, JR propose aux jeunes des Bosquets et à ceux de la cité mitoyenne de La Forestière, à Clichy-sous-Bois, de prendre leur portrait au 28 mm, ce qui oblige à être très près du sujet. Il leur explique: «A Paris, on vous voit comme des extraterrestres. Je vais vous prendre comme des ET. Moquez-vous de vos caricatures ! Faites la grimace ! Il faut qu’on vous voit vous, vos yeux, votre tête, votre nom, où vous habitez.» Ces trognes hilarantes s’affichent en 4 x 3 m dans les quartiers bobos de l’Est parisien. Il ne se prend pas pour leur porte-parole : «J’ai grandi dans la classe moyenne, dans une banlieue tranquille. Je n’ai pas envie d’être catalogué artiste de banlieue.» C’est tout ce qu’on saura de lui. La renommée de JR dépasse les frontières : le New York Times l’affiche en une. La Maison européenne de la photo, l’Espace des blancs-manteaux l’exposent… à l’extérieur. La plupart du temps, il ne vient pas aux vernissages (dont les vraies vedettes étaient les jeunes de banlieue) ou arrive avec une dizaine de copains, tous vêtus d’un tee-shirt «Je suis JR». Cet anonymat est un vaccin anti-égocentrisme, une garantie d’indépendance et un moyen de poursuivre son travail, aux franges de la légalité. Comme lorsqu’il affiche le long d’une ligne de train, à Wuppertal (Allemagne), des clichés d’usagers volés au téléobjectif. Pour l’accrochage, il était allé jusqu’à créer une fausse société, City Scenography Developpment, afin de tromper la police. Ou lorsqu’il s’introduit comme photographe de presse bidon au Vatican pour prendre les pèlerins en transe à l’enterrement de Jean Paul II. Sans oublier l’affichage sauvage, avec son compère Marco, sur le mur de séparation sous l’œil médusé-amusé de l’armée israélienne.
JR est un joyeux sniper que les institutions s’arrachent, des Rencontres d’Arles à la Biennale de Venise, de Berlin à Amsterdam. Artcurial (2) organise une vente de tirages uniques, dont certains sur tôle ondulée! Même la mairie de Clichy-sous-Bois a repris son principe d’affiches géantes pour «Clichy sans clichés», une expo comptant, entre autres Klein, Roversi, Riboud et Arthus-Bertrand. «Nous sommes fiers d’avoir inspiré William Klein et Yann Arthus-Bertrand», écrit, espiègle, JR sur son site. Lui est déjà ailleurs, au Soudan, au Kenya, au Liberia, à Haïti sur la trace des femmes qui portent le monde et sa douleur.
(1) Informations sur le site www.jr-art.net. (2) Samedi à 19 heures, hôtel Dassault, 7 Rond-Point des Champs Elysées, Paris (VIIIe).
Liberation
Ce message a été modifié par sandie72 - samedi 17 novembre 2007 à 12:05.