vendredi 18 janvier 2008 à 17:00
Le 11 septembre 2001, quelques heures à peine après les attentats de New York et de Washington, un Américain exulte sur les ondes de Radio Bombo, aux Philippines : "C'est une formidable nouvelle, il est temps que ces putains de juifs se fassent casser la tête. Il est temps d'en finir avec les Etats-Unis une bonne fois pour toutes." Le présentateur de l'émission, Pablo Mercado, peine à tempérer son interlocuteur, qui, au téléphone, déverse insanités et élucubrations avant de conclure : "Je dis : mort aux Etats-Unis ! Que les Etats-Unis aillent se faire foutre ! Que les juifs aillent se faire foutre ! Les juifs sont des criminels. (...) Ce sont les pires menteurs et salauds ! On récolte ce qu'on a semé. Ils ont enfin ce qu'ils méritent. C'est un jour merveilleux." Au bout du fil Bobby Fischer, ancien champion du monde d'échecs, connu pour avoir autrefois ouvert une parenthèse brillante dans l'hégémonie que l'URSS exerçait sur les 64 cases. Peut-être le génie le plus doué que le roi des jeux ait jamais connu.
Depuis le 13 juillet, Bobby Fischer est détenu au Japon. Il se bat afin de ne pas être extradé vers son pays natal, où il risque dix ans de prison pour avoir, en 1992, violé l'embargo économique sur l'ex-Yougoslavie en y disputant - et en y gagnant - un match-revanche contre le Français d'origine soviétique Boris Spassky, vingt ans après lui avoir ravi la couronne mondiale à Reykjavik. Pour une raison inconnue, mais qui tient probablement à la violence des diatribes antiaméricaines et antisémites proférées par Fischer ces dernières années, Washington a subitement décidé de prendre le "Kid de Brooklyn" comme on prend une pièce sur l'échiquier. La longue dérive paranoïaque de Bobby Fischer, son voyage sur la diagonale du fou, pourrait donc s'achever sur la case prison. Cette fin de partie pitoyable, véritable auto-échec et mat, s'annonçait par bien des signes avant-coureurs.
Robert James Fischer naît le 9 mars 1943. Ses parents divorcent avant ses 2 ans et son père disparaît du paysage familial. L'histoire de l'enfant prodige est connue, qui raconte comment sa soeur aînée, Joan, lui offre un jeu d'échecs lorsqu'il a 6 ans, scellant ainsi son destin. La passion du petit Bobby, enfant solitaire et taciturne, se mue en obsession, malgré les efforts de sa mère pour le détourner des échecs. Son don explose en 1956-1957 : il gagne le championnat des Etats-Unis à 14 ans, devient le plus jeune grand maître de son époque à 15.
Rien, hormis les échecs, ne l'intéresse. Rien de la vie réelle ne l'en extrait. Dans la biographie qu'il lui a consacrée en 1973 ( Bobby Fischer, éditions Payot), Frank Brady cite le témoignage d'un ancien camarade de classe de Fischer : "Il restait toujours très silencieux et ne s'intéressait pas aux leçons. De temps en temps, il tirait de sa poche un échiquier miniature et se mettait à jouer. Invariablement, le professeur s'en apercevait et lui disait : "Fischer, je ne peux pas vous forcer à écouter la leçon et je ne peux pas vous empêcher de jouer aux échecs, mais, pour l'amour du ciel, faites-le sans votre échiquier." Bobby remettait courtoisement le jeu dans sa poche, et tout le monde savait, le professeur compris, qu'il était en train de jouer mentalement."
Cette monomanie fera sa réussite. Il se croit vite le meilleur joueur du monde et n'a qu'une envie : le prouver. Même s'il lui arrive encore, à 16 ou 17 ans, de pleurer lorsqu'il perd, sa confiance en lui semble inébranlable. Il quitte l'école, qui, de son point de vue, n'a rien à lui apporter. Ses relations avec sa mère se dégradent au point que celle-ci fuit le domicile familial, qui va se transformer en une étude d'échecs, pleine de revues et de livres spécialisés éparpillés çà et là, un appartement où chacun des trois lits dans lequel dort indifféremment le maître des lieux est muni d'un échiquier.
Pour son biographe Frank Brady, "l'évolution échiquéenne de Bobby alla bien au-delà de l'obsession. Il semble qu'il se soit produit une véritable fusion entre ses besoins les plus profonds et sa maîtrise du jeu. Il étudiait les échecs avec une ferveur religieuse. Le jeu devint sa discipline, son but et son pouvoir".
Consciemment ou non, Fischer se fait moine-soldat, il se concentre sur son objectif ultime, autour duquel toute sa personnalité se cristallise. Comme le rappelle le champion de France 2004, Joël Lautier, "beaucoup de gens, y compris parmi les joueurs d'échecs, ne réalisent pas l'ampleur de l'exploit qu'il a réalisé : battre à lui seul toute l'école soviétique. Cela a un prix. Ne penser qu'au jeu n'est pas sans conséquence. Bobby Fischer disait consacrer 98 % de son énergie mentale aux échecs, tandis que les autres n'y consacraient que 2 %. Cela ne laisse pas de place à un développement normal."
Cette énergie se convertit en une pureté de style sans équivalent. A rejouer ses coups, on a l'impression que les échecs sont faciles. Sa communion avec le jeu se double d'une soif de victoire inextinguible et d'un désir non dissimulé d'anéantir l'ego de l'adversaire. Le Soviétique Mark Taïmanov et le Danois Bent Larsen, écrasés 6 points à 0 en duel en 1971, ne s'en remirent jamais vraiment. Pour décrire le joueur américain à l'occasion de son combat homérique de 1972 contre Boris Spassky, que les médias avaient qualifié à l'époque de "match du siècle", l'écrivain Arthur Koestler inventa avec justesse le mot-valise "mimophant" : "Un mimophant, expliquait-il, est une espèce hybride : un croisement entre un mimosa et un éléphant. Un membre de cette espèce a la sensibilité d'un mimosa lorsqu'il s'agit de ses propres sentiments et la peau épaisse d'un éléphant piétinant les sentiments des autres." De fait, autant Fischer ne prenait guère de gants avec les autres, méprisant l'immense majorité de l'humanité - à commencer par les femmes -, autant le monde entier devait se plier à ses caprices. Sa carrière relativement brève - une quinzaine d'années - est jalonnée de chantages et de retraites brutales. En 1962, après avoir échoué à se qualifier pour la finale du championnat du monde lors du tournoi des candidats de Curaçao, il accuse - non sans raison - les joueurs soviétiques de collusion, de ne jouer entre eux que des nulles rapides afin d'être frais pour l'affronter.