Histoire et cinéma : une historienne parle- AUdrey Galopin, documentaliste au service du cinéma -
http://cultureetloisirs.france2.fr/cinema/...39304765-fr.phpAudrey Galopin est documentaliste et apporte ses lumières à la réalisation, entre autres, de films historiques
Historienne de formation, menant ses recherches sous le nom de Sherlock Doc, elle était présente au Salon du Cinéma et nous parle de sa passion, devenue un métier, et de la reconstitution historique au cinéma.
Jacky Bornet : Comment une étudiante diplômée d’un DEA d’Histoire se retrouve avec un stand au Salon du cinéma ?
Audrey Galopin : Cela peut en effet paraître curieux, mais la réponse est en fait assez simple. Je suis à la fois une passionnée d’Histoire et de Cinéma. A la fin de mon cursus universitaire, l’idée m’est naturellement venue de concilier les deux et d’essayer d’en faire un beau projet. Le reste est affaire de motivation, de persévérance et de belles rencontres.
J. B. : Ce travail de documentaliste, de consultant est institué dans les métiers du cinéma ?
A. G. : Il existe évidemment des conseillers historiques et techniques ainsi que des consultants extérieurs travaillant pour le cinéma. Les documentalistes en revanche ,sont d’une part moins nombreux et d’autre part non répertoriés comme tel parmi les techniciens de la production cinématographique.
J. B. : Comment concevez-vous votre champ d’action au sein de la production comme Consultante historique pour le cinéma ? Pensez-vous vous limiter à l’aspect visuel, ou à apporter vos compétences aux faits et contextes historiques ?
A. G : Je ne me limite absolument pas. C’est d’ailleurs là le but du service que je propose : trouver et fournir une documentation la plus complète possible, quelle que soit ses formes (iconographies, archives, extraits audios…) et les sujets demandés. Je ne me limite pas aux recherches historiques, même si ces dernières ont évidemment ma préférence. Mon dernier contrat portait par exemple sur le mobilier et les logos publicitaires des années 1990 !
J. B. : Quels sont, à votre sens, les modèles de reconstitutions historiques au cinéma ?
A. G. : Récemment, je dirai le Marie-Antoinette de "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola - © Pathé DistributionSofia Coppola. Si son choix de se baser sur la biographie d’Antonia Fraser est discutable, son effort de documentation transparaît cependant réellement dans le film. Par exemple, la scène où la reine se fait habiller par les dames de la cour est ainsi la transposition exacte des descriptions de l’époque, notamment celle faite par la première femme de chambre de la reine Madame Campan. La reconstitution des décors et des costumes est aussi magnifique. Barry Lindon de Stanley Kubrick ou Stalingrad de Jean-Jacques Annaud sont aussi d’excellentes références. Les recherches documentaires et historiques y sont soignées et le souci du détail affiché.
J. B. : Est-ce que vous concevez que votre travail est adapté au documentaire ?
A. G. : Oui bien sûr. Le documentaire est d’ailleurs souvent plus grand consommateur de ce genre de service que la fiction. Les projets documentaires ont dans 80 % des cas la volonté d’instruire et d’informer sur les sujets traités, beaucoup plus que les fictions dont le but principal reste avant tout le divertissement, même si l’un n’exclut pas l’autre. Les attentes ne sont donc pas tout à fait les mêmes. Le souci de documentation est dans l’ensemble plus important pour un documentaire que pour une œuvre de fiction dont la principale préoccupation reste d’éviter les anachronismes et de rendre le tout globalement crédible.
J. B. : Les films historiques sont une constante au cinéma depuis les origines et ont trouvé un regain d’intérêt depuis les années 80, tant en Europe, notamment en France, et aux Etats-Unis. Avez-vous constaté des différences d’approches et de résultats ?
A. G. : Les productions anglo-saxonnes sont globalement plus rigoureuses que nos productions hexagonales. Il y a chez eux une grande tradition de recherche documentaire et historique. Le travail en amont est nourri d’une vraie réflexion sur le sujet, et le cadre historique ne sert pas uniquement de toile de fond, il est une vraie matière première. C’est sans doute la principale différence avec la France. Je pense que la démarche n’est pas la même au départ, tout simplement. A cela s’ajoute évidemment des considérations financières. Le budget des productions hollywoodiennes par exemple est sans commune mesure avec les moyens, parfois modestes, des productions françaises voire européennes. Il est plus facile de s’accorder des mois de recherches pour créer des costumes et des décors historiques lorsque ces éléments sont dès le départ bien intégrés dans le plan de financement du film. Cela n’empêche cependant pas certaines productions américaines de souffrir d’un réel manque de rigueur. Prenons un film comme Gladiator de Ridley Scott. La reconstitution de certains éléments est bien faite mais situer l’action du film en 180 av JC alors qu’elle se passe en 180 ap. JC, voilà une vraie boulette ! Si l’erreur a depuis été corrigée sur les DVD, elle reste l’illustration d’une certaine approximation à traiter des sujets historiques.
J. B. : Que pensez-vous du mélange des genres et des anachronismes volontaire comme l’utilisation d’une musique électrique dans le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, ou comme Ken Russell dans certains décors des Diables sur l’affaire Urbain Grandier qui s’est déroulée sous Louis XIII ?
A. G. : Cela ne me dérange absolument pas. Je trouve même que ce genre de paris et de décalages s’avèrent souvent payants. Soit on reste dans la vérité historique, dans quelque chose de très cadré et au plus près des faits et ambiance de l’époque, soit on joue la carte des anachronismes volontaires et c’est alors un vrai choix artistique au départ. Dans le film de Sofia Coppola, c ’est je trouve une des grandes réussites du film. La musique résolument moderne s’intègre parfaitement et le fameux plan où l’on voit une paire de Converse lors du bal masqué est un clin d’œil plutôt amusant.
J. B. : Est-ce qu’à vos yeux la reconstitution d’une époque récente, disons les années 70-80, et celle d’une époque plus ancienne, comme le Moyen Âge ou le Grand Siècle, supposent des approches différentes ?
A. G. : Oui, car on ne recherche pas le même type de documents. La plupart du temps, pour les époques récentes, les demandes sont surtout iconographiques. Plus on va remonter dans le temps, plus on va faire confiance aux sources écrites, aux archives, aux textes de première main. Les illustrations sont en effet moins abondantes au XIe siècle qu’en 1980 ! L’approche du document et la nature de ce dernier n’est donc pas la même suivant l’époque. Il est d’ailleurs plus facile de se documenter sur les époques récentes, ne serait ce qu’avec Internet. La documentation est rapidement accessible, même en bibliothèque. En revanche, plus l’époque est ancienne plus les documents sont difficiles à trouver, parce que plus rares et difficiles d’accès.
J. B. : Le cinéma a-t-il participé à votre passion pour l’Histoire ?
A. G. : Oui en partie. Je suis issue d’une famille de cinéphiles mais aussi et surtout de passionnés d’histoire à commencer par mon grand-père. Les deux sont rapidement allés de paire et sont restés intimement liés. Je pourrais ainsi tout aussi bien dire que ma passion pour l’Histoire a participé un peu plus à mon amour du cinéma.
Joaquin Phoenix et Russell Crowe dans "Gladiator" - © United International Pictures (UIP)J. B. : Depuis Gladiator de Ridley Scott, le péplum revient régulièrement sur les écrans, avez-vous une interprétation, comme historienne et cinéphile, de ce regain d’intérêt ?
A. G. C’est une bonne question. Gladiator a incontestablement relancé le genre. Le film est une vraie réussite malgré quelques coquilles ici où là. Réussite artistique mais aussi et surtout visuelle et c’est là je crois un éléments réponse : le péplum est un style cinématographique très photogénique. Les producteurs et les réalisateurs ont peut-être repris conscience du potentiel ‘grand spectacle’ qu’offrent ce genre de films et les périodes historiques qui vont avec. En même temps, un péplum peut rapidement tomber dans le kitsch si les moyens ne sont pas à la hauteur. C’est un genre à double tranchant expliquant certainement son incursion à intervalles plus ou moins réguliers sur les écrans. Et puis soyons francs, il y a par moments une telle pauvreté des scénarios – on voit tous le temps le même genre de films- qu’un peu d’histoire, de dépaysement et d’exotisme ne peuvent pas faire de mal !
J. B : Il y a-t-il une époque ou un fait historique que vous aimeriez en particulier voir porté à l’écran ?
A. G : Mon époque de prédilection est la Révolution française, période déjà largement traitée par le cinéma et la télévision. Je me souviens notamment des deux magnifiques films de Robert Enrico, Les Années lumière et Les Années terribles que j’avais trouvé excellents à l’époque. J’aime également beaucoup l’Antiquité, période en revanche plus difficile à aborder pour le cinéma notamment pour des raisons budgétaires. Sans faire la difficile, je serais largement preneuse de tout film portant de près ou de loin sur les civilisations antiques. Pourquoi pas un film sur le pharaon Ramsès II ?