Vrais et faux mystères à Glozelhttp://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-...1-993611,0.htmlLE MONDE | 26.12.07 | 16h59
Le docteur Antonin Morlet sur "le Champ des morts", lieu des fouilles archéologiques de Glozel, vers 1927. | KEYSTONE-FRANCE Le docteur Antonin Morlet sur "le Champ des morts", lieu des fouilles archéologiques de Glozel, vers 1927.
KEYSTONE-FRANCE
G lozel est un endroit minuscule. Quatre ou cinq maisons posées sur un coteau de la montagne bourbonnaise, en surplomb d'un âpre paysage de forêts et de champs escarpés. Pour les trouver, il faut suivre un étroit sentier qui quitte discrètement la départementale 995, entre Arronnes et Le Cheval-Rigond. Deux cents mètres plus loin, la petite piste s'arrête dans le lieu-dit.
Impossible, pourtant, de se perdre en chemin. Glozel est fléché à 20 km à la ronde, dès la sortie des faubourgs de Vichy (Allier). Car il y a, dans le petit hameau, un musée. Un musée dont les quelque 3 000 pièces font couler des tombereaux d'encre depuis près d'un siècle : il est au coeur d'une controverse portant sur le lieu et la date de l'invention de l'écriture. Rien de moins.
Pour les "glozéliens", archéologues amateurs pour la plupart, qui demandent la réouverture des fouilles, les pièces trouvées lors de recherches effectuées au début du XXe siècle laissent supposer que les populations locales utilisaient déjà un alphabet il y a plus de 10 000 ans. Pour les scientifiques académiques, "antiglozéliens", il s'agit simplement d'une habile contrefaçon. "Une civilisation européenne du paléolithique aurait inventé l'écriture bien avant les peuples du Proche-Orient !", ironise Jean-Paul Demoule, président de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).
Qu'y a-t-il à Glozel ? Des pointes de flèches, des aiguilles taillées dans l'os. Des galets gravés figurant des rennes - disparus de ces latitudes voilà plus de 10 000 ans - et agrémentés de signes mystérieux. Des têtes de haches. Des "urnes à visage" aux formes saisissantes, des idoles phalliques ou bisexuées façonnées dans la glaise. Et, surtout, des tablettes d'argile frappées d'un alphabet inconnu.
L'histoire commence le 1er mars 1924. Emile Fradin, un jeune agriculteur de 17 ans, aide son grand-père au labour. L'une des vaches de l'attelage s'enfonce dans une fosse empierrée, de forme ovale. Des objets pointent à travers la terre. Bien vite, un personnage manifeste un vif intérêt pour le site : Antonin Morlet, médecin à Vichy, archéologue à ses heures. C'est lui qui, dès 1925, prend en charge les fouilles dans ce qui est désormais appelé "le Champ des morts" - car on y retrouve, aussi, des ossements humains. Les excavations durent jusqu'au milieu des années 1930 et exhument l'essentiel du matériel aujourd'hui exposé.
L'"affaire Glozel" est née. Dès 1927, un colloque international conclut à une supercherie. Mais, très vite, de part et d'autre, les injures se mêlent aux arguments scientifiques. Des centaines d'articles de presse sont publiés. Les tribunaux s'en mêlent. Emile Fradin, "inventeur" du site et propriétaire du Champ des morts, est soupçonné de contrefaçon. La Société préhistorique française (SPF) porte plainte. Une perquisition est menée à Glozel en 1928 pour trouver un atelier de faussaire. En vain. Et le paysan du Bourbonnais gagne tous ses procès. Bien vite, pourtant, la majorité du monde académique rejoint le camp des "antiglozéliens". Et la guerre vient provisoirement éteindre la polémique.
"Le retour'' de Glozel date du début des années 1980, quand des personnalités de la nouvelle droite'' interpellent Jack Lang, alors ministre de la culture, sur le thème : Il y a quelque chose à Glozel que l'on nous cache''", raconte Vincent Charpentier, archéologue et producteur à France Culture. Les motivations de cette droite extrême et décomplexée ? Pour M. Charpentier, "il s'agit de rendre'' à l'Europe la paternité d'une invention qui ne peut être le fait des peuples du Proche-Orient : l'écriture".
Dès l'origine, cette question taraude les esprits. Quelques mois après le début des fouilles du "Champ des morts", Emile Espérandieu (1857-1939), de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, écrivait ainsi au docteur Morlet : "Quant à l'écriture, (...) est-il vraiment obligatoire qu'elle soit d'origine phénicienne ? Pourquoi ne pas admettre que des hommes assez développés intellectuellement, assez artistes pour tracer les gravures magdaléniennes et glozéliennes aient pu (en) avoir l'idée ?"
Dans les années 1970, une nouvelle technique de datation - la thermoluminescence, qui permet de dater la cuisson des céramiques - doit trancher, enfin, la controverse. "Le carbone 14 ne date que le matériau mais pas son éventuelle mise en forme, explique M. Demoule. Les objets ont ainsi pu être fabriqués à partir d'ossements effectivement retrouvés sur des sites préhistoriques." Précision d'importance. Car le carbone 14 attribue à certaines pièces du site l'âge canonique de 17 000 ans. "Mais, en 1973, les premières datations à la thermoluminescence, lorsque cette technique était encore balbutiante, donnaient des dates entre 300 avant J.-C. et l'an 700 de notre ère, poursuit Jean-Paul Demoule. La seconde série, dix ans plus tard, indique cette fois entre le XIIe siècle et nos jours." Selon ces datations, certaines tablettes "alphabétiformes" ont été confectionnées au XXe siècle.
Pour les défenseurs de Glozel, les mesures n'auraient pas tenu compte de la "pollution" des pièces depuis leur exhumation ou encore de la radioactivité naturelle du sol. Il n'empêche. Plus personne, aujourd'hui, ne défend la théorie d'une écriture apparue voilà 10 000 ans en Europe, inventée par une civilisation de chasseurs. "Nous n'avons pas de dates à vendre''", dit ainsi Joseph Grivel, enseignant et membre de l'Association du Musée de Glozel. Mais, selon lui, la réalité du site, des fouilles et des découvertes "ne fait aucun doute".
Aucun doute ? En 1983, le ministère de la culture commet des scientifiques de renom pour trancher. Entre autres, Jean Guilaine (Collège de France), Jean-Paul Demoule (université Paris-I-Sorbonne), Jean-Pierre Daugas (conservateur régional de l'archéologie de Rhônes-Alpes) se penchent sur l'énigme, alors vieille de soixante ans. Le rapport complet de cette expertise ne sera jamais publié.