dimanche 27 juillet 2008 à 19:14
La femme s'avance, frêle silhouette engoncée dans un manteau trop grand. Elle marche au milieu de la foule, le pas rapide, la tête baissée. Les mains dans les poches, elle ne se retourne pas quand un homme la bouscule. Son visage est blanc, très pâle, une lune d'albâtre encadrée de bandeaux noirs qui retombent sur son front.
Ses yeux obliques nous observent furtivement sous de longs cils. Elle parle vite, par lambeaux de phrases parfaitement ciselés mais exprimés sur un rythme si saccadé et frénétique qu'on a peine à la comprendre. Parfois, le débit se ralentit. Elle ne cherche pas ses mots mais les apprivoise avant de les autoriser à s'échapper de ses lèvres.
Sukhui, quarante-quatre ans, est écrivain. Ancien écrivain officiel du gouvernement de Pyongyang, rompue au choix des expressions, au contrôle des idées. Derrière ses allures modestes se cache une femme d'esprit brillante, révoltée, "un cheval indompté", comme elle nous le dira elle-même, consciente depuis longtemps du carcan dans lequel elle était tenue. Une femme étonnante que l'écriture a protégée de la folie.
"Je m'appelle Sukhui. Je suis née l'année du cochon de terre, 1959, à Pyongyang. Dans le district de Mangyeongdae, non loin de la chaumière où Kim ll-Sung passa son enfance. Le matin, du haut de la colline, je me dressais sur la pointe des pieds pour apercevoir au-dessus des pins noirs l'île de Duru, dans les méandres du fleuve Daedong noyé de brume. À cette époque-là, il y avait encore une école et quelques maisons. Aujourd'hui, les habitations y ont été rasées pour construire des serres. Seuls les maraîchers qui y travaillent traversent les eaux pour se rendre sur l'île.
"J'étais la cadette d'une famille de cinq enfants. De nos jours, la natalité n'est plus encouragée mais mes parents ont eu, à nos yeux de Coréens, beaucoup de chance. En effet, ma mère a mis au monde trois fils avant ma naissance et celle de ma petite sœur.
"J'ai vécu une enfance heureuse, insouciante, très libre dans un milieu intellectuel que vous pourriez qualifier de bourgeois, même si selon les critères de la société nord-coréenne nous appartenions à la classe populaire, qui représente quarante pour cent de la population de Pyongyang, par opposition à la classe privilégiée (quarante pour cent) et à la classe moyenne (vingt pour cent). Ma mère a fait des études de littérature à Tokyo pendant la guerre, elle est rentrée en Corée un peu avant la libération. C'est là qu'elle a rencontré mon père. Ils se sont trouvés tout de suite, sans intermédiaire, ce qui est rare en Corée, notre tradition privilégiant les mariages arrangés. Il faut dire que mon père aussi avait étudié au Japon, la littérature et la langue russes, ça les a rapprochés! Après leur mariage ils se sont installés à Pyongyang. Mon père était président de l'Association pour l'amitié Corée-Union soviétique et ma mère, malgré ses diplômes, est restée femme au foyer pour se consacrer à notre éducation. Du coup, avec de tels parents qui avaient étudié, voyagé, nous avons dès notre enfance baigné dans une atmosphère libre, une atmosphère de parole où chacun s'exprimait!
"Nous pouvions parler de tout. Avec ma mère nous adorions parler de littérature. Elle avait lu tous les classiques de la littérature mondiale et nous en discutions pendant des heures. Elle nous a fait partager sa passion. En grandissant, nous avons commencé à aborder des sujets plus sensibles, la politique, l'insatisfaction de la population, les factions du gouvernement. Mes frères et moi passions nos nuits entières à discuter, refaire le monde, confronter nos opinions. Ma mère participait mais, de nature plus réservée, elle opposait des arguments tempérés à notre ardeur d'adolescents.lndulgente face à nos débordements parfois virulents, elle se montrait très tolérante envers le gouvernement. Jamais je ne l'ai entendue émettre la moindre critique. "ll faut lui laisser du temps", répétait-elle. Sans doute avait-elle gardé en tête les images de destruction du pays après la guerre (1) : notre patrie rasée, sans routes ni maisons, des milliers de miséreux sans abri dans les rues. Tout était à reconstruire! "
Sukhui marque une pause. Silencieuse tout à coup, elle boit son café à petites gorgées serrées. Puis sa voix reprend, maintenant teintée de tonalités métalliques.
"Aujourd'hui, ma famille vit encore à Pyongyang. Ma petite sœur est employée comme contrôleur de qualité dans une usine, mon frère aîné comme traducteur, le deuxième est ingénieur et le troisième professeur à la faculté des beaux-arts. Ou plutôt "était" car il travaille maintenant dans une ferme, à cause de la pénurie de nourriture. Personne n'ignore les problèmes que traverse le pays. Chaque famille a dû accepter des sacrifices...
"J'ai fait toutes mes études à Pyongyang. J'ai tout de suite su que je voulais faire des lettres. En 1977, j'ai intégré la faculté de littérature de la prestigieuse université Kim Hyeong-Jik, afin de devenir écrivain. J'ai commencé à écrire et, très rapidement, j'ai pu travailler en parallèle pour des maisons d'édition. Je n'ai passé mon diplôme qu'en 1991.
"J'écrivais de tout: des poèmes, des essais et des petits romans. J'ai vite gagné ma vie. Chez nous, les écrivains reçoivent un salaire fixe auquel vient s'ajouter une somme forfaitaire à la remise de chaque manuscrit. Quand on travaille pour plusieurs revues, bien sûr, les petites rémunérations supplémentaires s'ajoutent.
"Dès le début de ma carrière d'écrivain, j'ai senti que je ne pouvais écrire ce que je voulais. Je devais faire attention au sens mais aussi à mes mots, aux tournures de phrases. Tout était codé, précisé. Je me censurais tout le temps, ne pouvant exprimer mes idées, mes pensées comme je le souhaitais. C'est toujours aujourd'hui la plus grande amertume des écrivains de Corée du Nord. Mais ces rêves de liberté restent enfouis au fond des cœurs, car on ne se confie pas. La forme poétique permet plus de liberté et grâce aux vers, jouant sur le rythme et la couleur des mots, j'ai pu malgré tout m'évader de ce carcan sans trop de frustrations.
" Après une quinzaine d'années dans diverses maisons d'édition, j'ai eu la chance d'être embauchée par le seul magazine d'État pour intellectuels de Corée du Nord: La Revue littéraire de Corée. C'était un privilège fou, une véritable reconnaissance officielle de mes qualités littéraires. En tant que collaboratrice de la revue, je devais fournir régulièrement des poèmes. C'étaient en fait les seuls de mes écrits qu'appréciait la rédaction. J'étais considérée comme une grande poétesse. Heureusement, car j'avais du mal avec les louanges dithyrambiques du régime! Je ne faisais pas toujours ce qu'on attendait d'un écrivain officiel: mes textes déplaisaient, pas assez lyriques, trop philosophiques... De toute façon, avec la pénurie de papier, le magazine n'a bientôt plus été beaucoup distribué. Imaginez, pour les quarante-huit membres du comité de poésie, il n'y avait qu'un seul exemplaire de la revue à disposition! Je n'ai donc d'autre trace de mes œuvres que dans mes souvenirs...
"ll y a plusieurs maisons d'édition en Corée du Nord. Elles appartiennent toutes à l'État et emploient des écrivains salariés. La plupart d'entre eux écrivent pour le parti des Travailleurs, essentiellement des louanges du gouvernement. L'Union des écrivains de Pyongyang compte cent quatre-vingts inscrits. Mais des écrivains, il y en a beaucoup plus! Ils n'ont simplement pas eu l'honneur d'être sélectionnés par l'Union. II faut tout de même se méfier des statistiques, car en Corée du Nord, il y a des écrivains partout! Une véritable inflation! Trois mille à peu près dans l'ensemble du pays! II y a des journaux partout et des journalistes improvisés dans la moindre administration. Tout le monde écrit, on ne fait que cela, dans les écoles, les usines, les fermes. Et même dans les camps de rééducation: les prisonniers ne reçoivent souvent ni eau ni nourriture, mais des liasses de papier, de l'encre et une plume pour écrire. Ils écrivent leur confession, leurs fautes, leur repentance, leurs promesses... "
Sukhui a relevé le visage et balayé les mèches qui couvrent Son front. La colère se lit dans ses yeux. Elle poursuit, de plus en plus volontaire.
"Je suis une intellectuelle. Peu d'intellectuels ont fait défection au Sud. Les intellectuels ne sont pas à même de prendre des décisions et ne savent pas entrer dans l'action. Ils aimeraient bien partir mais ne transforment pas leurs désirs en réalité. Moi, c'est différent. Je suis une femme forte! Mes parents m'appelaient leur "cheval sauvage indompté", c'est l'écriture qui m'a sauvée! Je vous l'ai dit, j'ai très tôt pris conscience du fossé énorme entre la société nord-coréenne et le gouvernement. Mais si je vous parle de mon évolution intime, cela revient à vous raconter l'histoire de ma vie. Les deux sont liées, étroitement imbriquées.
"Quand j'étais étudiante, j'étais insouciante; je travaillais, étudiais en bibliothèque et participais à de nombreuses excursions scolaires. J'ai ainsi pu voyager dans tout le pays. Je garde de bons souvenirs de cette époque. J'étais une élève très brillante et très lucide. Je savais que je n'avais pas tous les éléments en main pour évaluer ma propre situation mais je m'efforçais malgré tout de demeurer objective. "En éveil" serait sans doute un meilleur mot. Malgré tout, le fossé entre la Corée du Nord et le reste du monde est si gigantesque que ce n'est qu'ici, en Corée du Sud, que j'ai réalisé l'ampleur de ce gouffre et compris à quel point l'histoire qu'on m'avait enseignée était manipulée.
"J'avais un mauvais caractère, je vous l'ai dit, et j'ai même failli être virée de l'université. À peine trois mois avant l'obtention de mon diplôme! Avec ma meilleure amie, nous nous étions lancées dans des prédictions amoureuses. Nous nous tirions l'avenir pour rigoler et rêver d'amour, comme toutes les jeunes filles du monde. Le soir, après les cours, on se retrouvait. Nous avions fabriqué des petits bujeok, vous savez, ce sont des petits carrés de papier de la Corée traditionnelle qui éloignent les esprits. Bien sûr jugés archaïques et totalement interdits par le régime. Autrefois ils étaient en lettres d'or et de cinabre, collés aux murs des maisons, mais nous, nous avions colorié des feuilles de carnet. L'effet était joli. Mais l'agent de sécurité de notre étage les a découverts... Nous avons été convoquées chez le recteur et avons risqué l'expulsion de près. Heureusement, je crois que mes résultats si brillants me garantissaient une certaine clémence de l'établissement. Du coup, aux yeux de toute ma promotion, comme j'avais échappé au renvoi de la fac, je suis devenue une véritable, héroïne.
"Nous parlions de romances mais moi, je ne pensais pas au mariage. Je n'ai jamais voulu me marier! Mais en Corée, impossible d'y échapper, même si théoriquement la loi est toujours en faveur des droits de la femme et du divorce. Malgré tout, on ne change pas les êtres et les femmes célibataires sont aussi mal vues qu'autrefois. L'âge légal du mariage a été repoussé plusieurs fois depuis 1948 afin de limiter la natalité. Vingt-sept ans pour les femmes et trente ans pour les hommes. Cela s'explique ainsi: les hommes doivent d'abord terminer leur service militaire qui dure une dizaine d'années. La différence d'âge moyenne entre mari et femme est de cinq ans mais moi j'ai dû épouser un scientifique de dix-huit ans plus âgé que moi.
"C'était un mariage arrangé: une ancienne tradition coréenne reprise opportunément par le gouvernement afin de contrôler les unions. C'est le parti ou l'usine qui joue le rôle traditionnel de la jungmae, l'intermédiaire. Le choix se fait en fonction du passé familial et de la classe."
Sukhui parle maintenant d'une voix grave, qui sent la terre et l'humidité. Parfois, ses mains, qu'elle meurtrit à s'en arracher la peau étrangement rugueuse pour une intellectuelle, volent dans l'air avec passion avant de se reposer, calmées, sur la table comme une phalène fatiguée qui retombe à force de frapper l'abat-jour.
"Ma famille a eu du mal à accepter le choix officiel car mon mari avait déjà un enfant, un garçon, d'un précédent mariage. Dès le début, notre union n'a pas fonctionné. Je suis tombée enceinte et aussitôt les problèmes ont commencé. Le premier fils de mon mari a commis une offense grave, un crime dont je ne peux vous révéler la teneur, mais en conséquence toute ma belle-famille a, du jour au lendemain, été exilée dans la province du Hamgyeongbuk-do, au nord. Ils ont été accueillis chez des cousins de ma belle-sœur. Mon mari, déchu de son poste de chercheur, a dû partir. Il a été affecté à un élevage de canards. Lui, le scientifique brillant qui tant d'années s'était dévoué à la cause de sa patrie! C'était en 1997.
"J'ai aussitôt perdu ma position au sein de l'Union des écrivains. Comme je n'aimais pas mon mari et que je voulais continuer à vivre dans la capitale, j'ai décidé de divorcer. J'ai donc entamé les démarches. Je voulais avant tout rester à Pyongyang, surtout ne pas perdre ce privilège. Mais le gouvernement en contrôle la population avec soin et n'y habite pas qui veut. J'ai écrit lettre sur lettre, j'ai multiplié les demandes, mais rien n'y a fait. Ma requête a été rejetée. Sans salaire, avec la situation économique précaire, la vie devenait vraiment difficile.
"J'ai donc dû moi aussi quitter Pyongyang, victime de cet injuste "jugement familial". En mai 1998, je suis partie retrouver mon mari à Cheongjin, le grand port de la côte est, une ville fantôme désertée par ses habitants. Une bonne partie des appartements étaient vides, portes et fenêtres arrachées pour débiter du bois de chauffe. Après Pyongyang, si grande, si propre, le choc fut brutal. J'ai installé mon enfant sur mon dos et j'ai pris le train. Je suis arrivée en bas de la maison de ma belle-famille. Ils m'ont claqué la porte au nez, m'ont insultée et dit qu'ils ne voulaient plus me voir. J'avais trente-neuf ans tout juste, un bébé affamé dans les bras. Pour la première fois de ma vie j'allais dormir dans la rue, sans rien devant moi si ce n'est le ciel et mon enfant. Cette nuit-là, mon bébé blotti dans mon giron, j'ai cherché un sens à ma vie. Une lumière pour me guider. J'ai pris la décision de partir. De faire défection et d'aller en Chine. J'ai allaité mon fils une dernière fois dans un bas-côté envahi d'herbes hautes, face à la mer. Je l'ai serré contre mon cœur et l'ai déposé chez son père. La Corée du Nord n'est pas un endroit pour un être humain.
"C'était le 11 juillet 1998. II faisait chaud, humide. La saison des pluies, jangma, s'achevait. J'ai pris le train en direction du nord. J'avais pu emporter un peu d'argent qui m'a permis de soudoyer le contrôleur. J'ai échappé aux contrôles en me cachant sous la banquette. Au fur et à mesure que défilaient les kilomètres, je pensais à ma décision, la tournant dans ma tête dans tous les sens. Je savais très bien ce que je faisais et le danger auquel j'exposais ma famille. Le fIlm des jours qui suivraient mon départ se déroulait devant mes paupières fermées. D'abord, je serais notée "manquante" pendant quelques semaines ou quelques mois, puis, au bout d'un certain temps, le doute serait levé et ma famille devrait payer les conséquences de ma décision. À ce moment précis j'ouvrais les yeux. À quoi bon penser à mes parents? Cela ne servait à rien.
"Je ne me suis jamais considérée comme une criminelle mais comme un "pont" entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Cette idée me permet d'accepter ma décision et d'être en paix avec moi-même.
"J'avais déjà parlé de défection avec un cousin, un des fils de ma tante maternelle. Il m'avait tout expliqué, les arcanes pour y parvenir mais aussi les dangers. Je ne partais pas en voyage touristique, non, c'était une question de vie ou de mort. Je savais ce qui m'attendait en Chine et m'y étais préparée. En Chine, il n'y a pas d'autre issue pour une femme que le mariage. Mais se prépare-t-on vraiment? Je me suis posé la question... Je n'avais plus d'argent et ne connaissais personne. Je n'avais qu'un but en tête: gagner la Mandchourie coûte que coûte, retrouver ma liberté.
"Après des heures de marche, j'ai atteint le Tumen. Le fleuve n'est pas très large. De l'autre côté, on pouvait voir la Chine distinctement. Des montagnes arrondies, des "dos de dragon", couverts de forêts. Au bord des eaux, j'ai rencontré une femme. Nous nous sommes reconnues. D'emblée nous avons su ce que l'une comme l'autre faisions au bord du Tumen. Nous avons décidé de fuir ensemble.
"Nous avons marché sur la grève. En silence. Et soudain, nous avons bifurqué et sommes entrées dans le fleuve. Les eaux boueuses charriaient des tourbillons de terre. Nous ne voyions pas nos pieds. De l'eau jusqu'aux genoux, nous avons commencé à courir. Tout à coup une voix a crié: "Halte-là !" On m'avait dit qu'une fois dans le fleuve les soldats ne pouvaient plus rien faire, alors nous avons continué vers l'autre rive. Mais le lit du Tumen en son centre devient plus profond. J'ai senti tout à coup que le courant m'emportait. Je n'avais plus pied. L'autre femme savait bien nager, elle m'a hurlé de m'agripper à elle. Pendue à sa main, j'ai repris des forces et quelques mètres plus loin j'ai de nouveau senti le sable et les pierres en dessous. J'ai respiré. Nous entendions encore les cris sur la rive qui nous poursuivaient, nous ordonnaient de rentrer... Je n'avais pas eu le temps d'avoir peur.
"De l'autre côté, en Chine, nous avons couru, couru, éperdument. Nous nous sommes enfoncées dans les bois. Je n'avais plus de forces. Depuis deux mois que j'avais quitté Pyongyang, je n'avais presque rien mangé et là, en vingt-quatre heures, je n'avais rien avalé, rien bu. J'avais du mal à suivre le rythme de la femme devant moi. Nous avons traversé un immense champ de maïs, à perte de vue. Je marchais mécaniquement, me récitant des poèmes dans ma tête. Je me souviens très précisément du poème qui m'accompagnait pendant la traversée de ce champ. "À toi mon amour, j'offrirai ma vie. À toi liberté, j'offrirai mon amour !" Les mots résonnaient en moi, jamais je n'avais ressenti un sentiment aussi grisant. Oui, j'avais quitté ma famille, mes amis. Au nom de la liberté.
"Nos pas nous ont conduites jusqu'à un petit village où nous nous sommes séparées. Je n'ai jamais revu ma compagne de route. J'ignore ce qu'elle est devenue. J'étais épuisée. Affamée. Sale. J'ai demandé de l'aide à des Coréens qui m'ont accueillie pour un temps. J'ai pu me reposer, me nourrir et me laver mais j'ai vite compris que je n'avais d'autre solution que de me marier avec un paysan, un fermier chinois. Les paysans là-bas ont du mal à trouver des filles prêtes à vivre dans ces campagnes reculées, si pauvres. Les femmes chinoises veulent aller à la ville, pas vivre avec des rustres dans le fumier et la boue! Qu'aurais-je pu faire d'autre? J'étais désespérée, inquiète. En plus je ne parlais pas un mot de chinois. À quoi se limiteraient les échanges avec ce mari inconnu? Je n'avais pas le choix.
"J'ai fait appel à un entremetteur. C'est facile, il y en a plein dans le coin, un vrai commerce! J'ai donc épousé un paysan chinois. Nous habitions une ferme en bordure d'un hameau au nord de la province du Jilin. Une petite maison bleue avec deux carrés de papier rouge et or portant le caractère du bonheur collés à l'envers sur la façade. Les deux seuls points de lumière dans les mois que je passai entre les hautes palissades de cette cour de ferme, aux mains de mon mari. Un homme simple, fruste, qui puait l'alcool et la crasse. Le soir, il me violait sur le kang (2) surchauffé, sans que personne intervienne. N'étais-je pas sa femme?
" La vie était rude mais la nourriture abondante. Je me suis refait une santé. La vigueur m'est revenue et je me suis remise à écrire. Je me disais qu'il n'y avait qu'en écrivant que je pourrais aider les autres auteurs qui mouraient de faim en Corée du Nord. Témoigner, je devais témoigner de mon humiliation, la faire connaître au monde. Mais ma belle-famille n'a pas tardé à s'irriter. Une intellectuelle n'avait pas de place chez eux. Ils se sont mis en colère, m'ont confisqué mon papier et mon crayon, m'ont interdit d'écrire. De jour en jour, mes conditions de vie se sont dégradées. Je travaillais dur à la ferme, du matin au soir, mais le fossé était trop immense entre nous.
" Une angoisse supplémentaire est venue assombrir mes pensées: mon sang mensuel s'était arrêté. Au début je ne me m'étais pas inquiétée. Depuis la famine, la plupart des femmes de Corée du Nord n'avaient pas de règles régulières. À force de privations, leurs menstruations avaient fini par cesser. Mais là, les semaines avaient passé, j'étais enceinte, je le savais. Enceinte de ce paysan chinois qui chaque soir me violait et me frappait.
"Je n'en pouvais plus du froid, de la crasse, de cet homme et de sa violence. J'ai profité d'une absence de ma belle-famille et je me suis enfuie. Pas très loin. Ne me trouvant pas à la maison en rentrant, mon mari m'a dénoncée à la police. J'ai été arrêtée le soir même. Je risquais l'expulsion. Mais dans mon malheur, j'ai eu une chance incroyable. Ce policier chinois était un homme bon. Il m'a relâchée. Sans rien me demander. Discrètement, comme s'il ne m'avait jamais rencontrée. Ce geste si humain m'a émue au plus profond de mon être. J'étais bouleversée et, pour la première fois depuis ces longs mois, j'ai revu en pensée ma mère et mon fils.
" Tout est devenu limpide. J'ai décidé de retourner en Corée du Nord et d'aller chercher mon fils à Cheongjin, de le sauver lui aussi. J'ai donc fait le chemin inverse, traversé de nuit les eaux glacées du Tumen, priant secrètement pour que l'enfant que je portais s'enfuie en volutes de sang dans les remous du fleuve. Je savais que si j'étais prise on m'enfermerait dans un camp de rééducation. Si je n'étais pas exécutée ou lapidée, on me forcerait à avorter ou bien on attendrait la naissance du bébé pour l'étouffer avec un sac de plastique. Quel avenir avait cet enfant du viol? Dans les montagnes, j'ai acheté des herbes à une femme et ai avorté. Seule. Sur la terre. Quelque part dans un champ, entre la Chine et Cheongjin.
" Je n'ai pas eu de problème pour récupérer mon fils. Je suis arrivée à point nommé, au cœur d'une tempête familiale opposant mon mari et sa sœur chez qui il s'était installé après le bannissement. Les deux familles ne s'entendaient plus. Comment s'entraider, quand il n'y a rien à partager? Chez nous, la peur et la faim ne se partagent plus depuis longtemps: au fond des âmes, les racines de la confiance ont été détruites par une éducation qui n'a rien laissé au hasard. Une méfiance maladive a vu le jour en chacun de nous, interdisant toute bonté humaine ou charité. Alors, dans ce monde régi par la peur de la délation, chacun se tait et vit pour soi. La situation, quand j'ai récupéré mon fils, était devenue si critique que l'idée d'avoir une bouche en moins à nourrir fut accueillie avec soulagement par ma belle-famille. J'ai donc noué mon enfant léger comme une plume sur mon dos et suis partie sans me retourner.
" Une semaine plus tard, je traversai une nouvelle fois le Tumen, mon fils cramponné à moi, ma main plaquée sur sa bouche afin d'étouffer ses cris. Pour lui, je voulais une maison, un véritable foyer. J'ai décidé de me remarier. Qu'aurais-je pu faire d'autre? Je suis de nature optimiste. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci la chance me sourirait, que je tomberais sur un homme bon, que je pourrais apprendre le chinois et continuer à écrire.
"Le 23 octobre 1998, j'ai emménagé avec mon fils de deux ans et demi chez mon second mari chinois, qui habitait un village en banlieue de Yanji. L'affaire avait été organisée rapidement par l'intermédiaire des joseon-jok qui m'avaient aidée lors de mon premier passage. L'homme que j'épousaIs était coréen, un joseon-jok. Il m'a dit que je prenais la place d'une autre femme, une Nord-Coréenne qui l'avait quitté pour aller vivre en Corée du Sud. Il était pêcheur et naviguait plusieurs mois par an. Après un mois de mariage, il a signé un contrat d'un an et est parti. La situation me convenait. Je me suis remise à écrire le soir. Mon fils commençait à reprendre des forces quand un matin j'ai vu mon mari devant la porte de la maison. Il portait un bandage autour du front. Il titubait et m'a expliqué confusément qu'il avait été victime d'un accident et avait été blessé à la tête sur le pont du bateau. Il avait annulé son engagement. Son haleine empestait l'alcool. Ses yeux étaient révulsés, injectés de sang. Comment le croire? Avait-il seulement embarqué? C'est alors qu'il a commencé à fouiller la maison, à tout retourner. Il est tombé sur mes manuscrits. Un joseon-jok peut lire le coréen. Il a donc lu tout ce que j'avais écrit en son absence et est entré dans une rage noire."
Sukhui baisse la tête et tressaute plusieurs fois comme si des coups invisibles s'abattaient sur elle.
"Il m'a frappée, frappée à coups de poing, de pied. Insultée, ivre de colère. Mon fils, tétanisé, pleurait dans la pièce à côté. Le lendemain, il a recommencé, fou furieux. Il m'a jetée par terre et a continué à m'assener des coups. Sur le ventre, le visage, me traitant de tous les noms. J'ai décidé de le quitter.
"Je savais que les ONG protestantes de Yanji aidaient les réfugiés et j'ai essayé de les contacter. Mais en vain. Mon mari surveillait de près mes allées et venues. Je ne pouvais ni sortir ni téléphoner, prisonnière des murs de pierre qui protégeaient la maison. Chaque jour, chaque soir les sévices reprenaient. Il buvait, me battait, me violait. C'est courant dans les campagnes. Qui m'aurait aidée? Les langues se sont déliées. J'ai appris par une voisine que sa première femme avait fui parce qu'il la maltraitait.
"Un jour, en plein hiver, il s'en est pris à mon fils qui avait à peine trois ans. Il l'a empoigné et s'est mis à le battre en le secouant. Le pauvre hurlait, poussait des cris stridents, le visage noyé de larmes. "Omma! omma! (3)" Une femme peut tout accepter, mais une mère, non.
"Quand je l'ai vu, hirsute, le poursuivant dans la neige, je n'ai plus hésité. J'ai couru hors de la maison pieds nus pour rattraper mon fils, comme si j'avais l'intention de lui donner à mon tour une raclée. Mon mari est retourné en grommelant à l'intérieur. Mon fils grelottait de peur et de froid, il était en maillot de corps, les fesses à l'air, les pieds bleuis d'avoir couru dans la neige. Une tempête se préparait. Un vent de terre glacé soufflait, soulevant des tourbillons de neige. Je l'ai embarqué sous le bras et me suis engouffrée dans un taxi pour aller chercher de l'aide au temple protestant. Tout s'est passé très vite. Là encore, j'ai eu de la chance qu'un taxi passe justement sur cette route isolée et que le chauffeur démarre sans hésiter... Dans mon malheur, j'ai rencontré des êtres bons.
"Trente minutes plus tard nous sommes arrivés au temple protestant, une immense bâtisse au fronton néoclassique gigantesque en plein cœur de Yanji. Mon fils a regardé à travers la vitre et esquissé un sourire en me montrant la rivière gelée, où patinaient des familles entre d'immenses toboggans taillés dans la glace. Transie, à moitié nue, mon enfant dans les bras, j'ai sonné à la porte. Un homme m'a ouvert, a payé le taxi puis m'a tendu une énorme couverture dans laquelle je me suis pelotonnée avec mon fils. La porte s'est refermée. Enfin, nous étions en sécurité. "
KIM SUKHUI
"La Corée du Nord n'est pas un endroit pour un être humain. "