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dimanche 27 juillet 2008 à 00:15
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Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j'ai commencé... Oh, très bien commencé... je suis né, je le répète, à Courbevoie, Seine... je le répète pour la millième fois... après bien des aller et retour je termine vraiment au plus mal... y a l'âge, vous me direz... va l'âge !... c'est entendu 1... à 63 ans et mèche, il devient extrêmement ardu de se refaire une situation... de se relancer en clientèle... ci ou là!... je vous oubliais !... je suis médecin... la clientèle médicale, de vous à moi, confidentiellement, est pas seulement affaire de science ni de conscience ... mais avant tout, par dessus tout, de charme personnel ... le charme personnel passé 6o ans ? ... vous pouvez faire encore mannequin, potiche au musée ... peut être ? ... intéresser quelques maniaques, chercheurs d'énigmes ? ... mais les dames ? le barbon tiré quatre tringles, parfumé, peinturé, laqué ?... épouvantail 1 clientèle, pas clientèle, médecine, pas médecine, il écoeurera !... s'il est tout cousu d'or ?... encore !... toléré ? hmm! hmm !... mais le chenu pauvre ?... à la niche! Écoutez un peu les clientes, au gré des trottoirs, des boutiques... il est question d'un jeune confrère... « oh, vous savez, Madame !.. Madame !... quels yeux ! quels yeux ce docteur il a compris tout de suite mon cas !... il m'a donné de ces gouttes à prendre ! midi et soir !.. quelles gouttes !... ce jeune docteur est merveilleux!... » Mais attendez un peu pour vous... qu'on parle de vous !... « Grincheux, édenté, ignorant, crachotteux, bossu... » votre compte est réglé !... le babil des dames est souverain !... les hommes torchent les lois, les dames s'occupent que du sérieux : L'opinion! une clientèle médicale est faite par les dames !... vous les avez pas pour vous ?...sautez vous noyer ! ... vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ? ... d'autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !... rengainez votre blouse et le reste 1... le reste on m'a tout volé à Montmartre !... tout !... rue Girardon !... je le répète... je le répéterai jamais assez 1... on fait semblant de pas m'entendre... juste les choses qu'il faut entendre !... je mets pourtant les points sur les i... tout !... des gens, libérateurs vengeurs, sont entrés chez moi, par effraction, et ils ont tout emmené aux Puces !... tout fourgué ! ... j'exagère pas, j'ai les preuves, les témoins, les noms ... tous mes livres et mes instruments, mes meubles et mes manuscrits !... tout le bazar 1 ... j'ai rien retrouvé !... pas un mouchoir, pas une chaise ! ... vendu même les murs !... le logement, tout !... soldés ! ... « Pochetée »! tout est dit ! votre réflexion ! je vous, entends !... bien naturelle ! oh, que ça vous arrivera pas ! rien de semblable vous arrivera ! que vos précautions sont bien prises !... aussi communiste que le premier milliardaire venu, aussi poujadiste que Poujade, aussi russe que toutes les salades, plus américain que Buffalo !... parfaitement en cheville avec tout ce qui compte, Loge, Cellule, Sacrifie, Parquet !... nouveau Vrounzai comme personne !... le sens de l'Histoire vous passe par le mi des fesses !... frère d'honneur ?... sûr ... valet de bourreau ? on verra !... lécheur de couperet ? ... hé! hé!
En attendant j'ai plus de « Pachon »... je me suis fait prêter un Pachon pour liquider les ennuyeux, pas mieux !... vous les faites asseoir, vous leur prenez leur « tension »... comme ils bouffent trop, boivent trop, fument trop, c'est rare qu'ils se tapent pas leur 22 23... maxima... la vie pour eux c'est un pneu... que de leur maxima qu'ils ont peur... l'éclatement ! la mort !... 25 ! là, ils s’arrêtent d'être loustics ! sceptiques ! vous leur annoncez leur 23 !... vous les revoyez plus ! ce regard qu'ils vous jettent en partant ! la haine !... le sadique assassin que vous êtes ! « au revoir ! au revoir !... »
Bon!... moi toujours avec mon Pachon je prends soin des amis... ils venaient pour se marrer de ma misère... 22! 23 ! je les revois plus !... mais tout résumé, sans broderie, je voudrais bien ne plus pratiquer... cependant, durer je dois ! diabolicum ! jusqu'à la retraite ! enfin, peut être ?... Pas « peut être » les économies ! en tout ! tout de suite ! et sur tout !... d'abord le chauffage !... jamais plus de + 5° tout l'hiver dernier ! nous sommes certes très habitués !... entraînés ! je veux !... l'entraînement nordique ! nous avons tenu là haut pendant quatre hivers... presque cinq... par 25 au dessous... dans une sorte de décombre d'étable... sans feu, sans feu absolument, où les cochons moureraient de froid... je dis !... or donc, entraînés nous sommes 1... tout le chaume s'envolait... la neige, le vent dansaient là dedans! ... cinq ans, cinq mois à la glace !... Lili, malade opérée ... et allez pas croire que cette glacière était gratuite ! pas du tout !... confondez rien !... j'ai tout payé ! les notes sont là, et signées par mon avocat... certifiées par le Consulat... ce qui vous explique que je suis si raide ! ... pas seulement du fait des pirates de la Butte Montmartre ... les pirates de Baltique aussi !... les pirates de la Butte Montmartre voulaient me saigner que mes tripes dégoulinent la rue Lepic ... les pirates baltiques eux voulaient m'avoir au scorbut ... que je laisse mes os en leur prison la « Venstre »... c'était presque... deux ans en fosse, trois mètres sur trois !... ils ont alors pensé au froid... aux tourbillons du grand Belt... on a tenu 1 cinq ans et payés ! ... en payant 1 j'insiste 1 vous pensez, mes économies ! ... tous mes droits d'auteur !... partis petits ! aux tourbillons !... plus les saisies du Tribunal !. .. la rigolade que ce fu ! oh, j'avais un petit peu prévu !... une petite lueur !... mon complet, l'unique, je le garde, est de l'année 341 mon pressentiment !... je suis pas le genre Poujade, je découvre pas les catastrophes 25 ans après, que tout est fini, rasibus, momies !... je vous raconte pour la rigolade cette prémonition 341... que nous allions vers des temps qui seraient durs pour la coquetterie... j'avais un tailleur avenue de l'Opéra... « faites moi un complet, attention! spécial sérieux !... Poincaré 1 supergabardine ! le genre Poincaré ! »
Poincaré venait de lancer sa mode ! sa vareuse ! une coupe vraiment très spéciale... je fus servi !... le complet, je l'ai là... toujours inusable 1... la preuves ! il a tenu à travers l'Allemagne... l'Allemagne 44... sous les bombardements 1 et quels ! et à travers les quatre années... de ces bouillabaisses de bonshommes, incendies, tanks, bombes 1 de ces myriatonnes de décombres ! il a un peu décoloré…


LOUIS-FERDINAND CÉLINE

"D'un château l'autre."



Ce message a été modifié par Tchouba - dimanche 27 juillet 2008 à 00:30.
dimanche 27 juillet 2008 à 14:07
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« Félicitations, mon garçon, dit Gunnar Eriksson en me regardant parapher mon contrat de travail. Voilà qui fait de vous l'un des nôtres. »
Je rangeai mon exemplaire du contrat dans ma sacoche en me réjouissant encore une fois de la tournure qu'avaient prise les événements dernièrement. Quinze jours plus tôt, j'avais été à deux doigts d'accepter une proposition qui eût fait de moi l'adjoint du directeur export d'une conserverie de Siglufjördhur (1815 habitants sans compter les ours). Le recruteur m'avait vanté le dynamisme du secteur et les perspectives d'évolution. Le salaire, misérable, ne devait surtout pas m'effrayer, les occasions de le dépenser étant de toute façon inexistantes.
Tant ma mère que la responsable du bureau de placement de l'Université de Reykjavík où j'avais obtenu mes diplômes me poussaient à accepter une offre qui, disaient-elles, ne se représenterait peut-être pas d'ici longtemps. Il faut dire qu'en ce mois de septembre 1991 le marché de l'emploi n'était guère brillant pour un diplômé en géographie de vingt-trois ans. La première guerre du Golfe avait plongé l'économie mondiale en récession et les entreprises embauchaient à l'époque plus volontiers des experts en restructuration que des géologues ou des cartographes.
Heureusement, le matin du jour que je m'étais fixé comme limite pour arrêter ma décision, je tombai sur une annonce qui paraissait écrite pour moi. « Cabinet d'études environnementales cherche chef de projet. Formation supérieure requise en géographie, économie ou biologie. Première ou deuxième expérience. Poste basé à Reykjavík. Voyages. Salaire compétitif. Adressez votre candidature à Gunnar Eriksson, directeur des Opérations, cabinet Baldur, Furuset & Thorberg. »
Bien décidé à saisir ma chance, j'avais porté en personne mon curriculum vitae à l'adresse indiquée. À ma grande surprise, la réceptionniste avait appelé Gunnar Eriksson, qui avait proposé de me recevoir aussitôt. J'acceptai bien volontiers, en m'excusant toutefois pour ma tenue, guère appropriée pour un entretien d'embauche.
« Bah, avait rétorqué Eriksson en m'invitant à le suivre, je me fiche de votre tenue comme de ma première aurore boréale. »
C'était une remarque étonnante de la part de quelqu'un qui accordait lui-même autant d'attention à sa mise. Je n'ai jamais vu quelqu'un être à la fois aussi bien habillé et si constamment dépenaillé. Il me semblait que si je portais un jour des chemises monogrammées, j'éviterais de les laisser sortir de mon pantalon.
Eriksson m'avait conduit à son bureau. À la vue sur le port de Reykjavík dont on y jouissait, j'avais compris que le poste de directeur des Opérations n'était pas seulement honorifique. Panneaux lambrissés, éclairage reposant, épais tapis et même une cheminée, on y trouvait tous les attributs du luxe à la mode islandaise. Eriksson avait pris place dans un élégant fauteuil chocolat au cuir savamment fatigué en me faisant signe d'en faire de même.
« Vous vous demandez peut-être en quoi consiste notre métier, avait-il entamé. Vous voulez la version avec ou sans chichis ?
— Les deux, je suppose, avais-je répondu, un peu désarçonné par cette entrée en matière.
— Commençons par la version officielle, que vous trouverez dans la plaquette de notre cabinet. Chaque projet de construction d'infrastructures s'accompagne immanquablement d'une ou de plusieurs études environnementales. Avant de bâtir un barrage, de tracer une autoroute ou de détourner un cours d'eau, on tente de mesurer l'impact de l'intervention humaine sur l'écosystème. Le promoteur doit pouvoir garantir à la collectivité que la construction respectera la faune, la flore et même parfois l'équilibre démographique local. Vous me suivez ?
— Jusqu'ici, cinq sur cinq.
— Bien entendu, nos études ne constituent pas une fin en soi, avait-il continué. Le plus souvent, elles représentent le point de départ d'un débat nourri et fécond entre les promoteurs, les gouvernements et les associations écologistes.
Il s'était arrêté et m'avait regardé d'un air narquois.
« Merveilleux, non ? Voyons si vous êtes capable de brosser le reste du tableau. »



ANTOINE BELLO

"Les falsificateurs"
dimanche 27 juillet 2008 à 14:17
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Hôtel Regina, Mürren (CH)
Le 18 février 2005

Cher petit grand con,
tu vois, je ne t'ai pas oublié.
Comment pourrais-je d'ailleurs t'oublier ? Je n'ai pas de photo de toi, et pourtant je saurais dessiner ton portrait-robot avec une précision et une persévérance de gendarmette. J'ai la mémoire du dégoût. Dans ce domaine, je suis même hypermnésique. Il n'est pas un veule, un ingrat, un perfide, un salaud dont je ne retienne les traits, jusqu'au grain de beauté, la petite ride, la forme des ongles, la vergeture, la teinte des dents, le poil clandestin.
Chez moi, en revanche, les gens bien ne laissent aucune trace. Il est vrai qu'ils sont si rares. Le physique moral s'efface, j'ai l'impression qu'il s'évanouit dans l'air pur, ce devait être une chimère.
L'abjection est beaucoup plus tenace. Elle résiste au temps. Ma rancune l'entretient. Et tu réunis tous les « isme » que je vomis : le conformisme, l'arrivisme, l'égoïsme et, selon moi, comble de la perversité, le sentimentalisme. Plus la vanité et la lâcheté, qui vont très bien ensemble. Ajoute à cette liste, dont tu sais mieux que personne qu'elle n'est pas exhaustive, une sidérale absence de talent, une pauvreté intellectuelle, une lourdeur psychologique et un manque absolu de clairvoyance qui font de toi, crois-moi, un cas d'espèce. Un « parangon », comme disent les gens raffinés que tu aimes tant flatter, oui, un parangon de connerie.
Cela me manque beaucoup de ne plus te voir. La montagne m'ennuie à crever. Je ne croise dans le brouillard que des bouffeurs de fondue pressés de descendre des pistes pour les remonter aussitôt, c'est passionnant ! Ta prétentieuse naïveté m'offrait au contraire un spectacle réjouissant. Lorsque j'avais le blues, c'est vers toi que, d'instinct, je me tournais. Tu étais toujours là pour me distraire de mes ennuis. Je te lançais des compliments comme on jette des calmars aux dauphins, pour les faire sauter et danser. Et tu sautais, et tu dansais, et tu gobais mes flatteries empoisonnées, mon petit grand con de cétacé, et tu étais grotesque, même les marinelands de la Côte d'Azur n'auraient pas voulu de toi. Mais tu me divertissais et, d'une certaine manière, me vengeais de tous ceux dont, par intérêt, j'ai supporté pendant des années et des années l'épuisante bêtise.
Je t'ai attiré dans mes rets avec une telle facilité que j'ai pensé, un instant, te remettre aussitôt à l'eau. Tu étais une proie vraiment trop molle, une victime trop consentante. Je n'ai choisi de te garder que pour observer, dans ton regard vide, l'étendue de mon pouvoir et la peur que je t'inspirais. Car je te faisais peur. Oh, je te rassure, tu n'étais pas le seul. Terroriser les faibles était un travail quotidien qui exigeait de la rigueur et de l'obstination. Avec toi, nom de dieu, j'y ai excellé.
Le plus drôle, c'est que tu n'as jamais compris que je me moquais de toi. Je t'ai toujours trouvé parfaitement inintéressant. Si je t'ai abordé un jour et si j'ai consenti ensuite à ce que tu me colles aux basques, mon frétillant et stupide caniche tout frisé, c'est par intérêt : j'escomptais que, à plus ou moins long terme, tu me rapporterais gros. J'avais l'illusion que ma protection te donnerait l'envie d'écrire des livres et des scenarii, je pensais t'offrir, sinon l'inspiration que la nature t'a refusée, du moins la technique avec laquelle n'importe quel imbécile peut fabriquer
aujourd'hui un succès. Après tout, j'ai bien réussi à transformer un présentateur de télé en romancier, un secrétaire d'État en dialoguiste et une chanteuse sans voix en tragédienne. Avec toi, je me suis trompée. Je n'avais pas mesuré ta phénoménale faculté à tourner autour de ton nombril, ton inclination naturelle à la léthargie, ton défaitisme biologique, ta résistance pachidermique à l'aventure et à la nouveauté. En fait, je m'en foutais. Des comme toi, d'aussi insipides que toi, j'en ai croisé des centaines, ça ne m'a jamais empêché de prospérer.
Je te savais nul et m'en accommodais. Le spectacle, te dis-je, valait toutes mes complaisances, toutes mes indulgences. Mais il a fallu que je sois victime d'une odieuse machination, dont je finirai bien par localiser et démonter la fabrique secrète, pour que, en plus de tout, je te découvre couard et renégat. Pas un geste, pas un mot, pas un hoquet en ma faveur. Rien. Toi le moraliste au petit pied, le donneur de leçons, la bouche pleine d'aphorismes édifiants et de citations éloquentes, tu t'es couché, tu as rampé, bavé comme une limace, et tu m'as regardée tomber avec placidité. Tu n'as pas de couilles, tu es une imposture, une vieillerie précoce, une jeune antiquaille. Connard ! Je te hais.
Connaissant ta mauvaise conscience d'ancien enfant de chœur bien coiffé et ta compassion de petit-bourgeois mal dégrossi, j'imagine que tu vas tenter de me joindre et, peut-être même, de venir me retrouver. Tu serais bien capable de te croire héroïque, de jouer l'alpiniste du dimanche. N'en fais surtout rien. Te voir m'amusait hier. Aujourd'hui, ça me répugnerait. Épargne-moi ce malaise intestinal.
Tu veux donc des nouvelles, pour les distribuer dans les cantines cosy aux lustres Starck et aux gris Wilmotte que tu fréquentes ? Eh bien, ici, je me soigne. J'ai trouvé un lieu de haute solitude. C'est un village calviniste de quatre cent cinquante habitants situé à mille six cent trente-huit mètres d'altitude. On y parle alémanique, je n'y comprends rien, c'est très reposant. Je peux admirer tous les jours la sainte trinité de l'Eiger, du Mönch et de la Jungfrau. Ce panorama est plus beau, plus pur, que ta face tordue de crabe. Il est à la fois emmerdant et majestueux. Avec, parfois, un glacial vent du Nord qui me rappelle les fêtes de Noël dans les collines de Moravie où glapissaient des renards jaunes.
Parfois, je vais déjeuner dans un restaurant perché sur le sommet du Schilthorn. J'écris « déjeuner », mais je pense « boire ». Je prends des grogs au citron sans citron et avec double rhum. C'est là qu'on a tourné un épisode de James Bond. Ça me rappelle mon métier, mon putain de saloperie de métier. J'adorais aller sur les tournages. C'était ma petite récompense. Je me mêlais à la frénétique agitation des plateaux, où je veillais au bien-être de mes protégés. Pendant quelques heures, j'étais injoignable, comme en vacances. J'aimais l'odeur de la caméra. Oui, imbécile, les caméras ont une odeur. Elles sentent le renfermé, le bois de cercueil, le cadavre encore chaud, les draps défaits, les derniers jours de l'été. Elles filment ce qui va disparaître. Mais ça t'échappe forcément.
Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. En vérité, c'est à moi que j'écris. Tu ne comptes pour rien. Tu as toujours compté pour rien. Cela me fait du bien de te détester, de te mépriser, et plus encore de penser que tu vas très bientôt me regretter. Tu es même assez vicieux pour en faire un livre. Tu as toujours été un profiteur. Tu ne sais pas donner, tu ne sais que voler.
Avec ce qu'il me reste de salive, je te crache à la gueule.

Klara

P.S. : Je demande à Hilda de poster cette lettre et si, par le plus grand des hasards, tu avais la mauvaise idée d'appeler, aussitôt de te raccrocher au nez.


JÉROME GARCIN

"Les soeurs de Prague"


Ce message a été modifié par Tchouba - dimanche 27 juillet 2008 à 14:23.
dimanche 27 juillet 2008 à 19:14
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La femme s'avance, frêle silhouette engoncée dans un manteau trop grand. Elle marche au milieu de la foule, le pas rapide, la tête baissée. Les mains dans les poches, elle ne se retourne pas quand un homme la bouscule. Son visage est blanc, très pâle, une lune d'albâtre encadrée de bandeaux noirs qui retombent sur son front.

Ses yeux obliques nous observent furtivement sous de longs cils. Elle parle vite, par lambeaux de phrases parfaitement ciselés mais exprimés sur un rythme si saccadé et frénétique qu'on a peine à la comprendre. Parfois, le débit se ralentit. Elle ne cherche pas ses mots mais les apprivoise avant de les autoriser à s'échapper de ses lèvres.

Sukhui, quarante-quatre ans, est écrivain. Ancien écrivain officiel du gouvernement de Pyongyang, rompue au choix des expressions, au contrôle des idées. Derrière ses allures modestes se cache une femme d'esprit brillante, révoltée, "un cheval indompté", comme elle nous le dira elle-même, consciente depuis longtemps du carcan dans lequel elle était tenue. Une femme étonnante que l'écriture a protégée de la folie.

"Je m'appelle Sukhui. Je suis née l'année du cochon de terre, 1959, à Pyongyang. Dans le district de Mangyeongdae, non loin de la chaumière où Kim ll-Sung passa son enfance. Le matin, du haut de la colline, je me dressais sur la pointe des pieds pour apercevoir au-dessus des pins noirs l'île de Duru, dans les méandres du fleuve Daedong noyé de brume. À cette époque-là, il y avait encore une école et quelques maisons. Aujourd'hui, les habitations y ont été rasées pour construire des serres. Seuls les maraîchers qui y travaillent traversent les eaux pour se rendre sur l'île.

"J'étais la cadette d'une famille de cinq enfants. De nos jours, la natalité n'est plus encouragée mais mes parents ont eu, à nos yeux de Coréens, beaucoup de chance. En effet, ma mère a mis au monde trois fils avant ma naissance et celle de ma petite sœur.

"J'ai vécu une enfance heureuse, insouciante, très libre dans un milieu intellectuel que vous pourriez qualifier de bourgeois, même si selon les critères de la société nord-coréenne nous appartenions à la classe populaire, qui représente quarante pour cent de la population de Pyongyang, par opposition à la classe privilégiée (quarante pour cent) et à la classe moyenne (vingt pour cent). Ma mère a fait des études de littérature à Tokyo pendant la guerre, elle est rentrée en Corée un peu avant la libération. C'est là qu'elle a rencontré mon père. Ils se sont trouvés tout de suite, sans intermédiaire, ce qui est rare en Corée, notre tradition privilégiant les mariages arrangés. Il faut dire que mon père aussi avait étudié au Japon, la littérature et la langue russes, ça les a rapprochés! Après leur mariage ils se sont installés à Pyongyang. Mon père était président de l'Association pour l'amitié Corée-Union soviétique et ma mère, malgré ses diplômes, est restée femme au foyer pour se consacrer à notre éducation. Du coup, avec de tels parents qui avaient étudié, voyagé, nous avons dès notre enfance baigné dans une atmosphère libre, une atmosphère de parole où chacun s'exprimait!

"Nous pouvions parler de tout. Avec ma mère nous adorions parler de littérature. Elle avait lu tous les classiques de la littérature mondiale et nous en discutions pendant des heures. Elle nous a fait partager sa passion. En grandissant, nous avons commencé à aborder des sujets plus sensibles, la politique, l'insatisfaction de la population, les factions du gouvernement. Mes frères et moi passions nos nuits entières à discuter, refaire le monde, confronter nos opinions. Ma mère participait mais, de nature plus réservée, elle opposait des arguments tempérés à notre ardeur d'adolescents.lndulgente face à nos débordements parfois virulents, elle se montrait très tolérante envers le gouvernement. Jamais je ne l'ai entendue émettre la moindre critique. "ll faut lui laisser du temps", répétait-elle. Sans doute avait-elle gardé en tête les images de destruction du pays après la guerre (1) : notre patrie rasée, sans routes ni maisons, des milliers de miséreux sans abri dans les rues. Tout était à reconstruire! "

Sukhui marque une pause. Silencieuse tout à coup, elle boit son café à petites gorgées serrées. Puis sa voix reprend, maintenant teintée de tonalités métalliques.

"Aujourd'hui, ma famille vit encore à Pyongyang. Ma petite sœur est employée comme contrôleur de qualité dans une usine, mon frère aîné comme traducteur, le deuxième est ingénieur et le troisième professeur à la faculté des beaux-arts. Ou plutôt "était" car il travaille maintenant dans une ferme, à cause de la pénurie de nourriture. Personne n'ignore les problèmes que traverse le pays. Chaque famille a dû accepter des sacrifices...

"J'ai fait toutes mes études à Pyongyang. J'ai tout de suite su que je voulais faire des lettres. En 1977, j'ai intégré la faculté de littérature de la prestigieuse université Kim Hyeong-Jik, afin de devenir écrivain. J'ai commencé à écrire et, très rapidement, j'ai pu travailler en parallèle pour des maisons d'édition. Je n'ai passé mon diplôme qu'en 1991.

"J'écrivais de tout: des poèmes, des essais et des petits romans. J'ai vite gagné ma vie. Chez nous, les écrivains reçoivent un salaire fixe auquel vient s'ajouter une somme forfaitaire à la remise de chaque manuscrit. Quand on travaille pour plusieurs revues, bien sûr, les petites rémunérations supplémentaires s'ajoutent.

"Dès le début de ma carrière d'écrivain, j'ai senti que je ne pouvais écrire ce que je voulais. Je devais faire attention au sens mais aussi à mes mots, aux tournures de phrases. Tout était codé, précisé. Je me censurais tout le temps, ne pouvant exprimer mes idées, mes pensées comme je le souhaitais. C'est toujours aujourd'hui la plus grande amertume des écrivains de Corée du Nord. Mais ces rêves de liberté restent enfouis au fond des cœurs, car on ne se confie pas. La forme poétique permet plus de liberté et grâce aux vers, jouant sur le rythme et la couleur des mots, j'ai pu malgré tout m'évader de ce carcan sans trop de frustrations.

" Après une quinzaine d'années dans diverses maisons d'édition, j'ai eu la chance d'être embauchée par le seul magazine d'État pour intellectuels de Corée du Nord: La Revue littéraire de Corée. C'était un privilège fou, une véritable reconnaissance officielle de mes qualités littéraires. En tant que collaboratrice de la revue, je devais fournir régulièrement des poèmes. C'étaient en fait les seuls de mes écrits qu'appréciait la rédaction. J'étais considérée comme une grande poétesse. Heureusement, car j'avais du mal avec les louanges dithyrambiques du régime! Je ne faisais pas toujours ce qu'on attendait d'un écrivain officiel: mes textes déplaisaient, pas assez lyriques, trop philosophiques... De toute façon, avec la pénurie de papier, le magazine n'a bientôt plus été beaucoup distribué. Imaginez, pour les quarante-huit membres du comité de poésie, il n'y avait qu'un seul exemplaire de la revue à disposition! Je n'ai donc d'autre trace de mes œuvres que dans mes souvenirs...

"ll y a plusieurs maisons d'édition en Corée du Nord. Elles appartiennent toutes à l'État et emploient des écrivains salariés. La plupart d'entre eux écrivent pour le parti des Travailleurs, essentiellement des louanges du gouvernement. L'Union des écrivains de Pyongyang compte cent quatre-vingts inscrits. Mais des écrivains, il y en a beaucoup plus! Ils n'ont simplement pas eu l'honneur d'être sélectionnés par l'Union. II faut tout de même se méfier des statistiques, car en Corée du Nord, il y a des écrivains partout! Une véritable inflation! Trois mille à peu près dans l'ensemble du pays! II y a des journaux partout et des journalistes improvisés dans la moindre administration. Tout le monde écrit, on ne fait que cela, dans les écoles, les usines, les fermes. Et même dans les camps de rééducation: les prisonniers ne reçoivent souvent ni eau ni nourriture, mais des liasses de papier, de l'encre et une plume pour écrire. Ils écrivent leur confession, leurs fautes, leur repentance, leurs promesses... "

Sukhui a relevé le visage et balayé les mèches qui couvrent Son front. La colère se lit dans ses yeux. Elle poursuit, de plus en plus volontaire.

"Je suis une intellectuelle. Peu d'intellectuels ont fait défection au Sud. Les intellectuels ne sont pas à même de prendre des décisions et ne savent pas entrer dans l'action. Ils aimeraient bien partir mais ne transforment pas leurs désirs en réalité. Moi, c'est différent. Je suis une femme forte! Mes parents m'appelaient leur "cheval sauvage indompté", c'est l'écriture qui m'a sauvée! Je vous l'ai dit, j'ai très tôt pris conscience du fossé énorme entre la société nord-coréenne et le gouvernement. Mais si je vous parle de mon évolution intime, cela revient à vous raconter l'histoire de ma vie. Les deux sont liées, étroitement imbriquées.

"Quand j'étais étudiante, j'étais insouciante; je travaillais, étudiais en bibliothèque et participais à de nombreuses excursions scolaires. J'ai ainsi pu voyager dans tout le pays. Je garde de bons souvenirs de cette époque. J'étais une élève très brillante et très lucide. Je savais que je n'avais pas tous les éléments en main pour évaluer ma propre situation mais je m'efforçais malgré tout de demeurer objective. "En éveil" serait sans doute un meilleur mot. Malgré tout, le fossé entre la Corée du Nord et le reste du monde est si gigantesque que ce n'est qu'ici, en Corée du Sud, que j'ai réalisé l'ampleur de ce gouffre et compris à quel point l'histoire qu'on m'avait enseignée était manipulée.

"J'avais un mauvais caractère, je vous l'ai dit, et j'ai même failli être virée de l'université. À peine trois mois avant l'obtention de mon diplôme! Avec ma meilleure amie, nous nous étions lancées dans des prédictions amoureuses. Nous nous tirions l'avenir pour rigoler et rêver d'amour, comme toutes les jeunes filles du monde. Le soir, après les cours, on se retrouvait. Nous avions fabriqué des petits bujeok, vous savez, ce sont des petits carrés de papier de la Corée traditionnelle qui éloignent les esprits. Bien sûr jugés archaïques et totalement interdits par le régime. Autrefois ils étaient en lettres d'or et de cinabre, collés aux murs des maisons, mais nous, nous avions colorié des feuilles de carnet. L'effet était joli. Mais l'agent de sécurité de notre étage les a découverts... Nous avons été convoquées chez le recteur et avons risqué l'expulsion de près. Heureusement, je crois que mes résultats si brillants me garantissaient une certaine clémence de l'établissement. Du coup, aux yeux de toute ma promotion, comme j'avais échappé au renvoi de la fac, je suis devenue une véritable, héroïne.

"Nous parlions de romances mais moi, je ne pensais pas au mariage. Je n'ai jamais voulu me marier! Mais en Corée, impossible d'y échapper, même si théoriquement la loi est toujours en faveur des droits de la femme et du divorce. Malgré tout, on ne change pas les êtres et les femmes célibataires sont aussi mal vues qu'autrefois. L'âge légal du mariage a été repoussé plusieurs fois depuis 1948 afin de limiter la natalité. Vingt-sept ans pour les femmes et trente ans pour les hommes. Cela s'explique ainsi: les hommes doivent d'abord terminer leur service militaire qui dure une dizaine d'années. La différence d'âge moyenne entre mari et femme est de cinq ans mais moi j'ai dû épouser un scientifique de dix-huit ans plus âgé que moi.

"C'était un mariage arrangé: une ancienne tradition coréenne reprise opportunément par le gouvernement afin de contrôler les unions. C'est le parti ou l'usine qui joue le rôle traditionnel de la jungmae, l'intermédiaire. Le choix se fait en fonction du passé familial et de la classe."

Sukhui parle maintenant d'une voix grave, qui sent la terre et l'humidité. Parfois, ses mains, qu'elle meurtrit à s'en arracher la peau étrangement rugueuse pour une intellectuelle, volent dans l'air avec passion avant de se reposer, calmées, sur la table comme une phalène fatiguée qui retombe à force de frapper l'abat-jour.

"Ma famille a eu du mal à accepter le choix officiel car mon mari avait déjà un enfant, un garçon, d'un précédent mariage. Dès le début, notre union n'a pas fonctionné. Je suis tombée enceinte et aussitôt les problèmes ont commencé. Le premier fils de mon mari a commis une offense grave, un crime dont je ne peux vous révéler la teneur, mais en conséquence toute ma belle-famille a, du jour au lendemain, été exilée dans la province du Hamgyeongbuk-do, au nord. Ils ont été accueillis chez des cousins de ma belle-sœur. Mon mari, déchu de son poste de chercheur, a dû partir. Il a été affecté à un élevage de canards. Lui, le scientifique brillant qui tant d'années s'était dévoué à la cause de sa patrie! C'était en 1997.

"J'ai aussitôt perdu ma position au sein de l'Union des écrivains. Comme je n'aimais pas mon mari et que je voulais continuer à vivre dans la capitale, j'ai décidé de divorcer. J'ai donc entamé les démarches. Je voulais avant tout rester à Pyongyang, surtout ne pas perdre ce privilège. Mais le gouvernement en contrôle la population avec soin et n'y habite pas qui veut. J'ai écrit lettre sur lettre, j'ai multiplié les demandes, mais rien n'y a fait. Ma requête a été rejetée. Sans salaire, avec la situation économique précaire, la vie devenait vraiment difficile.

"J'ai donc dû moi aussi quitter Pyongyang, victime de cet injuste "jugement familial". En mai 1998, je suis partie retrouver mon mari à Cheongjin, le grand port de la côte est, une ville fantôme désertée par ses habitants. Une bonne partie des appartements étaient vides, portes et fenêtres arrachées pour débiter du bois de chauffe. Après Pyongyang, si grande, si propre, le choc fut brutal. J'ai installé mon enfant sur mon dos et j'ai pris le train. Je suis arrivée en bas de la maison de ma belle-famille. Ils m'ont claqué la porte au nez, m'ont insultée et dit qu'ils ne voulaient plus me voir. J'avais trente-neuf ans tout juste, un bébé affamé dans les bras. Pour la première fois de ma vie j'allais dormir dans la rue, sans rien devant moi si ce n'est le ciel et mon enfant. Cette nuit-là, mon bébé blotti dans mon giron, j'ai cherché un sens à ma vie. Une lumière pour me guider. J'ai pris la décision de partir. De faire défection et d'aller en Chine. J'ai allaité mon fils une dernière fois dans un bas-côté envahi d'herbes hautes, face à la mer. Je l'ai serré contre mon cœur et l'ai déposé chez son père. La Corée du Nord n'est pas un endroit pour un être humain.

"C'était le 11 juillet 1998. II faisait chaud, humide. La saison des pluies, jangma, s'achevait. J'ai pris le train en direction du nord. J'avais pu emporter un peu d'argent qui m'a permis de soudoyer le contrôleur. J'ai échappé aux contrôles en me cachant sous la banquette. Au fur et à mesure que défilaient les kilomètres, je pensais à ma décision, la tournant dans ma tête dans tous les sens. Je savais très bien ce que je faisais et le danger auquel j'exposais ma famille. Le fIlm des jours qui suivraient mon départ se déroulait devant mes paupières fermées. D'abord, je serais notée "manquante" pendant quelques semaines ou quelques mois, puis, au bout d'un certain temps, le doute serait levé et ma famille devrait payer les conséquences de ma décision. À ce moment précis j'ouvrais les yeux. À quoi bon penser à mes parents? Cela ne servait à rien.

"Je ne me suis jamais considérée comme une criminelle mais comme un "pont" entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Cette idée me permet d'accepter ma décision et d'être en paix avec moi-même.

"J'avais déjà parlé de défection avec un cousin, un des fils de ma tante maternelle. Il m'avait tout expliqué, les arcanes pour y parvenir mais aussi les dangers. Je ne partais pas en voyage touristique, non, c'était une question de vie ou de mort. Je savais ce qui m'attendait en Chine et m'y étais préparée. En Chine, il n'y a pas d'autre issue pour une femme que le mariage. Mais se prépare-t-on vraiment? Je me suis posé la question... Je n'avais plus d'argent et ne connaissais personne. Je n'avais qu'un but en tête: gagner la Mandchourie coûte que coûte, retrouver ma liberté.

"Après des heures de marche, j'ai atteint le Tumen. Le fleuve n'est pas très large. De l'autre côté, on pouvait voir la Chine distinctement. Des montagnes arrondies, des "dos de dragon", couverts de forêts. Au bord des eaux, j'ai rencontré une femme. Nous nous sommes reconnues. D'emblée nous avons su ce que l'une comme l'autre faisions au bord du Tumen. Nous avons décidé de fuir ensemble.

"Nous avons marché sur la grève. En silence. Et soudain, nous avons bifurqué et sommes entrées dans le fleuve. Les eaux boueuses charriaient des tourbillons de terre. Nous ne voyions pas nos pieds. De l'eau jusqu'aux genoux, nous avons commencé à courir. Tout à coup une voix a crié: "Halte-là !" On m'avait dit qu'une fois dans le fleuve les soldats ne pouvaient plus rien faire, alors nous avons continué vers l'autre rive. Mais le lit du Tumen en son centre devient plus profond. J'ai senti tout à coup que le courant m'emportait. Je n'avais plus pied. L'autre femme savait bien nager, elle m'a hurlé de m'agripper à elle. Pendue à sa main, j'ai repris des forces et quelques mètres plus loin j'ai de nouveau senti le sable et les pierres en dessous. J'ai respiré. Nous entendions encore les cris sur la rive qui nous poursuivaient, nous ordonnaient de rentrer... Je n'avais pas eu le temps d'avoir peur.

"De l'autre côté, en Chine, nous avons couru, couru, éperdument. Nous nous sommes enfoncées dans les bois. Je n'avais plus de forces. Depuis deux mois que j'avais quitté Pyongyang, je n'avais presque rien mangé et là, en vingt-quatre heures, je n'avais rien avalé, rien bu. J'avais du mal à suivre le rythme de la femme devant moi. Nous avons traversé un immense champ de maïs, à perte de vue. Je marchais mécaniquement, me récitant des poèmes dans ma tête. Je me souviens très précisément du poème qui m'accompagnait pendant la traversée de ce champ. "À toi mon amour, j'offrirai ma vie. À toi liberté, j'offrirai mon amour !" Les mots résonnaient en moi, jamais je n'avais ressenti un sentiment aussi grisant. Oui, j'avais quitté ma famille, mes amis. Au nom de la liberté.

"Nos pas nous ont conduites jusqu'à un petit village où nous nous sommes séparées. Je n'ai jamais revu ma compagne de route. J'ignore ce qu'elle est devenue. J'étais épuisée. Affamée. Sale. J'ai demandé de l'aide à des Coréens qui m'ont accueillie pour un temps. J'ai pu me reposer, me nourrir et me laver mais j'ai vite compris que je n'avais d'autre solution que de me marier avec un paysan, un fermier chinois. Les paysans là-bas ont du mal à trouver des filles prêtes à vivre dans ces campagnes reculées, si pauvres. Les femmes chinoises veulent aller à la ville, pas vivre avec des rustres dans le fumier et la boue! Qu'aurais-je pu faire d'autre? J'étais désespérée, inquiète. En plus je ne parlais pas un mot de chinois. À quoi se limiteraient les échanges avec ce mari inconnu? Je n'avais pas le choix.

"J'ai fait appel à un entremetteur. C'est facile, il y en a plein dans le coin, un vrai commerce! J'ai donc épousé un paysan chinois. Nous habitions une ferme en bordure d'un hameau au nord de la province du Jilin. Une petite maison bleue avec deux carrés de papier rouge et or portant le caractère du bonheur collés à l'envers sur la façade. Les deux seuls points de lumière dans les mois que je passai entre les hautes palissades de cette cour de ferme, aux mains de mon mari. Un homme simple, fruste, qui puait l'alcool et la crasse. Le soir, il me violait sur le kang (2) surchauffé, sans que personne intervienne. N'étais-je pas sa femme?

" La vie était rude mais la nourriture abondante. Je me suis refait une santé. La vigueur m'est revenue et je me suis remise à écrire. Je me disais qu'il n'y avait qu'en écrivant que je pourrais aider les autres auteurs qui mouraient de faim en Corée du Nord. Témoigner, je devais témoigner de mon humiliation, la faire connaître au monde. Mais ma belle-famille n'a pas tardé à s'irriter. Une intellectuelle n'avait pas de place chez eux. Ils se sont mis en colère, m'ont confisqué mon papier et mon crayon, m'ont interdit d'écrire. De jour en jour, mes conditions de vie se sont dégradées. Je travaillais dur à la ferme, du matin au soir, mais le fossé était trop immense entre nous.

" Une angoisse supplémentaire est venue assombrir mes pensées: mon sang mensuel s'était arrêté. Au début je ne me m'étais pas inquiétée. Depuis la famine, la plupart des femmes de Corée du Nord n'avaient pas de règles régulières. À force de privations, leurs menstruations avaient fini par cesser. Mais là, les semaines avaient passé, j'étais enceinte, je le savais. Enceinte de ce paysan chinois qui chaque soir me violait et me frappait.

"Je n'en pouvais plus du froid, de la crasse, de cet homme et de sa violence. J'ai profité d'une absence de ma belle-famille et je me suis enfuie. Pas très loin. Ne me trouvant pas à la maison en rentrant, mon mari m'a dénoncée à la police. J'ai été arrêtée le soir même. Je risquais l'expulsion. Mais dans mon malheur, j'ai eu une chance incroyable. Ce policier chinois était un homme bon. Il m'a relâchée. Sans rien me demander. Discrètement, comme s'il ne m'avait jamais rencontrée. Ce geste si humain m'a émue au plus profond de mon être. J'étais bouleversée et, pour la première fois depuis ces longs mois, j'ai revu en pensée ma mère et mon fils.

" Tout est devenu limpide. J'ai décidé de retourner en Corée du Nord et d'aller chercher mon fils à Cheongjin, de le sauver lui aussi. J'ai donc fait le chemin inverse, traversé de nuit les eaux glacées du Tumen, priant secrètement pour que l'enfant que je portais s'enfuie en volutes de sang dans les remous du fleuve. Je savais que si j'étais prise on m'enfermerait dans un camp de rééducation. Si je n'étais pas exécutée ou lapidée, on me forcerait à avorter ou bien on attendrait la naissance du bébé pour l'étouffer avec un sac de plastique. Quel avenir avait cet enfant du viol? Dans les montagnes, j'ai acheté des herbes à une femme et ai avorté. Seule. Sur la terre. Quelque part dans un champ, entre la Chine et Cheongjin.

" Je n'ai pas eu de problème pour récupérer mon fils. Je suis arrivée à point nommé, au cœur d'une tempête familiale opposant mon mari et sa sœur chez qui il s'était installé après le bannissement. Les deux familles ne s'entendaient plus. Comment s'entraider, quand il n'y a rien à partager? Chez nous, la peur et la faim ne se partagent plus depuis longtemps: au fond des âmes, les racines de la confiance ont été détruites par une éducation qui n'a rien laissé au hasard. Une méfiance maladive a vu le jour en chacun de nous, interdisant toute bonté humaine ou charité. Alors, dans ce monde régi par la peur de la délation, chacun se tait et vit pour soi. La situation, quand j'ai récupéré mon fils, était devenue si critique que l'idée d'avoir une bouche en moins à nourrir fut accueillie avec soulagement par ma belle-famille. J'ai donc noué mon enfant léger comme une plume sur mon dos et suis partie sans me retourner.

" Une semaine plus tard, je traversai une nouvelle fois le Tumen, mon fils cramponné à moi, ma main plaquée sur sa bouche afin d'étouffer ses cris. Pour lui, je voulais une maison, un véritable foyer. J'ai décidé de me remarier. Qu'aurais-je pu faire d'autre? Je suis de nature optimiste. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci la chance me sourirait, que je tomberais sur un homme bon, que je pourrais apprendre le chinois et continuer à écrire.

"Le 23 octobre 1998, j'ai emménagé avec mon fils de deux ans et demi chez mon second mari chinois, qui habitait un village en banlieue de Yanji. L'affaire avait été organisée rapidement par l'intermédiaire des joseon-jok qui m'avaient aidée lors de mon premier passage. L'homme que j'épousaIs était coréen, un joseon-jok. Il m'a dit que je prenais la place d'une autre femme, une Nord-Coréenne qui l'avait quitté pour aller vivre en Corée du Sud. Il était pêcheur et naviguait plusieurs mois par an. Après un mois de mariage, il a signé un contrat d'un an et est parti. La situation me convenait. Je me suis remise à écrire le soir. Mon fils commençait à reprendre des forces quand un matin j'ai vu mon mari devant la porte de la maison. Il portait un bandage autour du front. Il titubait et m'a expliqué confusément qu'il avait été victime d'un accident et avait été blessé à la tête sur le pont du bateau. Il avait annulé son engagement. Son haleine empestait l'alcool. Ses yeux étaient révulsés, injectés de sang. Comment le croire? Avait-il seulement embarqué? C'est alors qu'il a commencé à fouiller la maison, à tout retourner. Il est tombé sur mes manuscrits. Un joseon-jok peut lire le coréen. Il a donc lu tout ce que j'avais écrit en son absence et est entré dans une rage noire."

Sukhui baisse la tête et tressaute plusieurs fois comme si des coups invisibles s'abattaient sur elle.

"Il m'a frappée, frappée à coups de poing, de pied. Insultée, ivre de colère. Mon fils, tétanisé, pleurait dans la pièce à côté. Le lendemain, il a recommencé, fou furieux. Il m'a jetée par terre et a continué à m'assener des coups. Sur le ventre, le visage, me traitant de tous les noms. J'ai décidé de le quitter.

"Je savais que les ONG protestantes de Yanji aidaient les réfugiés et j'ai essayé de les contacter. Mais en vain. Mon mari surveillait de près mes allées et venues. Je ne pouvais ni sortir ni téléphoner, prisonnière des murs de pierre qui protégeaient la maison. Chaque jour, chaque soir les sévices reprenaient. Il buvait, me battait, me violait. C'est courant dans les campagnes. Qui m'aurait aidée? Les langues se sont déliées. J'ai appris par une voisine que sa première femme avait fui parce qu'il la maltraitait.

"Un jour, en plein hiver, il s'en est pris à mon fils qui avait à peine trois ans. Il l'a empoigné et s'est mis à le battre en le secouant. Le pauvre hurlait, poussait des cris stridents, le visage noyé de larmes. "Omma! omma! (3)" Une femme peut tout accepter, mais une mère, non.

"Quand je l'ai vu, hirsute, le poursuivant dans la neige, je n'ai plus hésité. J'ai couru hors de la maison pieds nus pour rattraper mon fils, comme si j'avais l'intention de lui donner à mon tour une raclée. Mon mari est retourné en grommelant à l'intérieur. Mon fils grelottait de peur et de froid, il était en maillot de corps, les fesses à l'air, les pieds bleuis d'avoir couru dans la neige. Une tempête se préparait. Un vent de terre glacé soufflait, soulevant des tourbillons de neige. Je l'ai embarqué sous le bras et me suis engouffrée dans un taxi pour aller chercher de l'aide au temple protestant. Tout s'est passé très vite. Là encore, j'ai eu de la chance qu'un taxi passe justement sur cette route isolée et que le chauffeur démarre sans hésiter... Dans mon malheur, j'ai rencontré des êtres bons.

"Trente minutes plus tard nous sommes arrivés au temple protestant, une immense bâtisse au fronton néoclassique gigantesque en plein cœur de Yanji. Mon fils a regardé à travers la vitre et esquissé un sourire en me montrant la rivière gelée, où patinaient des familles entre d'immenses toboggans taillés dans la glace. Transie, à moitié nue, mon enfant dans les bras, j'ai sonné à la porte. Un homme m'a ouvert, a payé le taxi puis m'a tendu une énorme couverture dans laquelle je me suis pelotonnée avec mon fils. La porte s'est refermée. Enfin, nous étions en sécurité. "


KIM SUKHUI

"La Corée du Nord n'est pas un endroit pour un être humain. "


lundi 28 juillet 2008 à 03:32
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C'est surtout avant guerre que Léon Degrelle se fit connaître, comme un jeune trublion vaguement fascisant, portant beau et cherchant, à la tête d'un mouvement populaire d'origine catholique, à bouleverser la classe politique belge. Sa popularité atteint son zénith en 1936, lorsqu'il parvint à envoyer vingt et un députés au Parlement de Bruxelles; mais, dès 1938, de plus en plus associé par l'opinion publique à l'hitlérisme montant, il marquait un net recul et avait perdu une bonne partie de son influence politique. Peu découragé, il milita durant la «drôle de guerre» pour des positions ultra-neutralistes perçues comme ouvertement pro-allemandes par une population extrêmement méfiante à l'égard des intentions du Reich. Le 10 mai 1940, jour du déclenchement de l'offensive allemande contre les Alliés occidentaux, Degrelle est interné avec de nombreux germanophiles et autres suspects par les autorités belges. Evacué lors de la débâcle, transféré à la Sûreté française à Dunkerque, réchappé de peu du massacre d'une vingtaine de prisonniers à Abbeville, battu et maltraité, trimbalé de prison en prison à travers la France, Degrelle sera enfin libéré après l'Armistice, au pied des Pyrénées. Le 21 août, de retour en Belgique, il rencontre le comte Capelle, secrétaire du roi Léopold III, qui lui explique les nouvelles orientations politiques du Palais: faire équipe avec les nationalistes flamands, avec les néo-socialistes du Parti ouvrier belge, avec les Allemands. "Et h*****?", affirme avoir demandé Degrelle. "Allez-y, aurait rétorqué Capelle, nous le désirons." Degrelle avait déjà rencontré h***** en 1936 et était tout de suite tombé sous son charme; mais une nouvelle rencontre prévue pour octobre 1940 capote (pour cause d'invasion de la Grèce); et les services du Militärbefehlshaber in Belgien und Nordfrankreich, qui, selon les recommandations du Führer, favorisent "autant que possible" les nationalistes flamands, considérés comme "germaniques", opposent un mépris souverain à toutes ses offres de collaboration. Degrelle a beau réorganiser le rexisme sur un modèle ouvertement fasciste, avec chemises noires, marches aux flambeaux et embrigadement de la jeunesse, c'est l'«immobilisme politique», la traversée du désert; même son Heil h*****! du 1er janvier 1941, qui causa la défection de nombreux rexistes à tendance belgiciste, n'y suffira pas: "gross angelegte Reklame" ("une réclame de grand style"), déclarera le général Reeder, l'administrateur militaire de Belgique qui considérait Degrelle comme "ein Scharlatan". Or, dès l'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne, en juin 1941, l'ambitieux lieutenant de Degrelle, Fernand Rouleau, soutenu par des cercles royalistes francophones inquiets de la montée en puissance de la collaboration flamande, propose la création d'une légion "Wallonie" antibolchevique au sein de la Wehrmacht. Pris de vitesse, angoissé par la perspective d'une perte de prestige qui ne ferait qu'accélérer sa mise au placard définitive, Degrelle - qui s'en serait bien passé - n'a qu'une solution: s'engager. A son argument selon lequel son statut politique devrait lui valoir au moins un rang de lieutenant, les autorités militaires allemandes opposent une fin de non-recevoir: "Manque de connaissances militaires et techniques." Il partira donc comme Schütze du 1er groupe de la 1re section de la 1re compagnie. Qu'à cela ne tienne: la légende, plus tard, n'en sera que rehaussée, et la presse rexiste de l'époque abonde en photos du "simple mitrailleur" Degrelle.

Non seulement Degrelle survivra par miracle à quatre ans de combats parfois effroyables - "Chance Degrelle, chance éternelle", chantonnait-on à l'époque -, mais sa rapide montée en grade et la mort de plusieurs officiers supérieurs lui donnent enfin, en 1944, le commandement effectif de la légion, maintenant versée à la Waffen-SS en tant que SS-Sturmbrigade «Wallonien». Les combats héroïques de son unité, notamment lors de la percée de l'encerclement soviétique de Tcherkassy, en février 1944, lui ont valu décorations, promotions, rencontres avec h*****, puis, à l'automne, sa nomination de Volksführer der Wallonen (suprême autorité civile sur les Belges francophones dans le Reich). Son pari est gagné: par le biais de la collaboration militaire, s'imposer, auprès des Allemands, comme l'incontournable interlocuteur belge dans le cadre de l'Ordre nouveau d'après guerre. Hélas pour lui, l'après-guerre ne sera pas nazie. Abandonnant ses hommes du côté de Lübeck, début mai 1945, Degrelle fuit en Norvège; de là, un avion long-courrier le transportera en Espagne, où, malgré une condamnation à mort par contumace en Belgique, il finira paisiblement ses jours, entouré d'une cour de fidèles, impénitent, plus emmuré dans ses mensonges et ses postures stériles que jamais...




Après Moi, le déluge

Car, si la campagne de Russie est perdue, reste "la Campagne de Russie". De toute évidence, les souffrances, les horreurs des combats, le choc de la défaite ont sérieusement ébranlé cette armure qui est la seule chose qui maintienne l'intégrité d'un Degrelle. Il est urgent de la rafistoler; et pour ce faire il n'y a plus qu'un moyen. La mention finale "Hôpital militaire Mola, San Sebastián (Espagne), août-décembre 1945" trahit la hâte; dès que son bras droit est sorti du plâtre, il se met au travail. Bien plus qu'un testament politique, une entreprise d'autojustification, ou un brûlot destiné à remettre sa carrière d'après guerre sur les rails, "la Campagne de Russie" est avant tout une vaste opération de sauvetage du Moi degrellien, naufragé ballotté par les flots. Et cette opération, contrairement à la guerre elle-même car menée à une échelle bien plus modeste, sera un succès. Plus efficace que les puisettes du Caucase, l'écriture permettra à Degrelle d'écluser les flots qui submergent son psychisme, et, à l'aide des stratégies rhétoriques que j'ai tenté d'esquisser, de les canaliser, de les évacuer, et de tirer la chasse. Le livre servira ainsi d'éponge; Degrelle s'en sortira sec, son Moi-carapace, un uniforme amidonné de colonel SS, plus rigide que jamais, prêt pour la suite des événements. Après Moi, le déluge.


JONATHAN LITTEL

"Le Sec et l'Humide"
Le führer des Wallons


samedi 09 août 2008 à 12:48
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..."- Tel que tu me vois, j'ai été victime de discriminations diverses dans ma vie, poursuit-il. Seuls ceux qui en ont subi eux-mêmes savent à quel point cela peut blesser. Chacun souffre à sa façon et ses cicatrices lui sont personnelles. Je pense que j'ai soif d'égalité et de justice autant que n'importe qui. Mais je déteste par-dessus tout les gens qui manquent d'imagination. Ceux que T.S Eliot appelait "les hommes vides". Ils bouchent leur vide avec des brins de paille qu'ils ne sentent pas, et ne se rendent pas compte de ce qu'ils font. Et avec leurs mots creux, ils essaient d'imposer leur propre insensibilité aux autres. Comme nos deux visiteuses de tout à l'heure.

Oshima soupire, fait tourner le crayon entre ses doigts.
- Les gays, les lesbiennes, les hétéros, les féministes, les cochons de fascistes, les communistes, les Hare Krishna, et j'en passe, aucun d'eux ne me dérange. Peu m'importe de savoir quel drapeau ils brandissent. Ce que je ne supporte pas, ce sont les gens creux. Ceux-là me font perdre tout contrôle. Je finis par dire des choses que je ne devrais pas dire. Tout à l'heure, j'aurais dû les laisser parler, prendre ça à la légère. Ou alors j'aurais pu appeler Mlle Saeki et la laisser s'en charger. Elle est capable d'affronter ce genre de personnes en gardant le sourire jusqu'au bout. Moi, j'en suis incapable. Je ne sais pas me contrôler, c'est mon point faible. Et sais-tu pourquoi c'est une faiblesse ?
- Parce que si vous deviez vous occuper sérieusement de tous ceux qui manquent d'imagination, ce serait épuisant et surtout cela n'aurait jamais de fin.
- Exactement, dit-il en pressant légèrement sur sa tempe la gomme de son crayon. C'est tout à fait ça. Mais rappelle-toi ceci, Kafka Tamura : ceux qui ont arraché son ami d'enfance, l'amour de sa vie, à Mlle Saeki, étaient de cette sorte. Des esprits étroits, sans aucune imagination et très intolérants. Les thèses déconnectées de la réalité, les termes vidés de leur sens, les idéaux usurpés, les systèmes rigides. Voilà ce qui me fait vraiment peur. Je crains toutes ces choses et je les exècre du fond du coeur. Qu'est-ce qui est juste ? Bien sûr, c'est important de savoir ce qui est juste et injuste. Mais, la plupart du temps, les erreurs de jugement peuvent être rectifiées. Quand on a le courage de reconnaître ses erreurs, on peut les réparer. Or l'étroitesse d'esprit et l'intolérance sont des parasites qui changent d'hôte et de forme, et continuent éternellement à prospérer. Je sais que c'est une cause perdue, mais je refuse que ce genre de choses entre ici.
Il désigne les étagères du bout de son crayon. Naturellement, il parle de la bibliothèque en général.
- Je ne peux pas me contenter d'en rire et de les ignorer."


"Kafka sur le rivage"


Haruki MURAKAMI.

samedi 09 août 2008 à 23:15
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Ils regardèrent la nef. Il y avait une grande foule, tous les gens qui les connaissaient étaient là, écoutant la musique et se réjouissant d'une si belle cérémonie.
Le Chuiche et le Bedon, cabriolant dans leurs beaux habits, apparurent, précédant le Religieux qui conduisait le Chevêche. Tout le monde se leva et le Chevêche s'assit dans un grand fauteuil en velours. Le bruit des chaises sur les dalles était très harmonieux.
La musique s'arrêta soudain. Le Religieux s'agenouilla devant l'autel, tapa trois fois sa tête par terre et le Bedon se dirigea vers Colin et Chloé pour les mener à leur place tandis que le Chuiche faisait ranger les Enfants de Foi des deux côtés de l'autel. Il y avait maintenant un très profond silence dans l'église et les gens retenaient leur haleine.
Partout, des grandes lumières envoyaient des faisceaux de rayons sur des choses dorées qui les faisaient éclater dans tous les sens, et les larges raies jaunes et violettes de l'église donnaient à la nef l'aspect de l'abdomen d'une grosse guêpe couchée, vue de l'intérieur.
Très haut, les Musiciens commencèrent un chœur vague ; les nuages entraient; ils avaient une odeur de coriandre et d'herbe de montagnes. Il faisait chaud dans l'église et l'on se sentait enveloppé d'une atmosphère bénigne et ouatée.
Agenouillés devant l'autel, sur deux prioirs recouverts de velours blanc, Colin et Chloé, la main dans la main, attendaient. Le Religieux, devant eux, compulsait rapidement un gros livre car il ne se rappelait plus les formules; de temps à autre, il se retournait pour jeter un coup d'oeil à Chloé dont il aimait bien la robe. Enfin, il s'arrêta de tourner les pages, se redressa, fit, de la main, un signe au chef d'orchestre, qui attaqua l'Ouverture; le Religieux prit son souffle et commença de chanter le Cérémonial, soutenu par un fond de onze trompettes bouchées jouant à l'unisson. Le Chevêche somnolait doucement, la main sur la crosse, et savait qu'on le réveillerait au moment de chanter à son tour. L'Ouverture et le Cérémonial étaient écrits sur des thèmes classiques de blues1. Pour l'Engagement, Colin avait demandé que l'on jouât l'arrangement de Duke Ellington sur un vieil air bien connu, Chloé. Devant Colin, accroché à la paroi, on voyait Jésus sur une grande croix noire. Il paraissait heureux d'avoir été invité et regardait tout cela avec intérêt. Colin tenait la main de Chloé et souriait vaguement à Jésus. Il était un peu fatigué. La Cérémonie lui revenait très cher, cinq mille doublezons, et il était content qu'elle fût réussie. Il y avait des fleurs tout autour de l'autel. Il aimait la musique que l'on jouait en ce moment. Il vit le Religieux devant lui et reconnut l'air. Alors, il ferma doucement les yeux, il se pencha un peu en avant et il dit « Oui ». Chloé dit « Oui » aussi et le Religieux leur serra vigoureusement la main.
L'orchestre repartit de plus belle et le Chevêche se leva pour l'Exhortation. Le Chuiche se glissait entre les rangées de personnes pour donner un grand coup de canne sur les doigts de Chick qui venait d'ouvrir son livre au lieu d'écouter.





Le Chevêche était parti ; Colin et Chloé, debout dans la sacristoche, recevaient des poignées de main et des injures pour leur porter bonheur. D'autres gens leur donnaient des conseils pour la nuit, un camelot passa en leur proposant des photographies pour s'instruire. Ils commençaient à se sentir très las. La musique jouait toujours et les gens dansaient dans l'église où l'on servait la glace lustrale et des rafraîchissements pieux, avec des petits sandwiches à la morue. Le Religieux avait remis ses habits de tous les jours, avec un gros trou sur la fesse, mais il comptait se payer un surtout neuf avec le bénéfice pris sur les cinq mille doublezons. En plus, il venait d'escroquer l'orchestre, comme on fait toujours, et de refuser de payer le cachet du chef puisqu'il était mort avant d'avoir commencé. Le Bedon et le Chuiche déshabillaient les Enfants de Foi pour remettre leurs costumes en place, et le Chuiche se chargeait spécialement des petites filles. Les deux sous-Chuiches, engagés comme extras, étaient partis. Le camion des Peintureurs attendait dehors. Ils s'apprêtaient à enlever le jaune et le violet pour les remettre dans des pots tout dégoûtants.
Aux côtés de Colin et de Chloé, Alise et Chick, Isis et Nicolas, recevaient aussi des poignées de main. Les frères Desmarais en donnaient. Lorsque Pégase voyait son frère se rapprocher trop d'Isis qui était à côté de lui, il lui pinçait la hanche de toutes ses forces en le traitant d'inverti.
II restait encore une douzaine de personnes. C'étaient les amis personnels de Colin et Chloé qui devaient venir à la réception de l'après-midi. Ils sortirent tous de l'église en jetant un dernier regard aux fleurs de l'autel et sentirent l'air froid les frapper au visage en arrivant sur le perron. Chloé se mit à tousser et descendit les marches très vite pour entrer dans la voiture chaude. Elle se pelotonna sur les coussins et attendit Colin.
Les autres, sur le perron, regardaient partir les Musiciens que l'on emmenait dans une voiture cellulaire parce qu'ils avaient tous des dettes. Ils étaient serrés comme des sardines et soufflaient pour se venger, dans leurs instruments, ce qui, de la part des violonistes, produisait un bruit abominable.


Boris VIAN.

"L'écume des jours."


dimanche 10 août 2008 à 18:09
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Ce matin-là elle m'a demandé de mettre mon doigt sur la ficelle très fort, pendant qu'elle faisait le noeud pour tenir bien serrées les pattes du poulet. J'ai appuyé de toutes mes forces, et on aurait dit que mon doigt était cassé au bout. C'est très dur de le retirer juste quand elle a fini le noeud, il ne faut pas que le doigt reste prisonnier de la ficelle, et il ne faut pas non plus le retirer trop vite et que les pattes mortes du poulet mort se relâchent d'un seul coup. Ma grand-mère met une concentration extrême dans le ficelage du poulet, et moi je n'ai pas le droit à l'erreur : il faut y arriver du premier coup, je ne sais pas pourquoi. " C'est impossible d'être deux dans une cuisine ! " elle me lance quand elle sent que j'hésite un peu, et ça me vexe drôlement, je fais de mon mieux, je peux le jurer.
Après, elle a allumé le feu de la cuisinière et elle a passé le poulet au-dessus de la flamme. Ça puait. Ça faisait des petits grains noirs sur la peau blanche et molle, je crois que c'est ça qu'on appelle " la chair de poule ", maman le disait quand elle rentrait du cinéma, je me souviens le cinéma lui donnait la chair de poule.
Moi, c'est de voir ma grand-mère cuisiner qui me donne le frisson. Elle allume le gaz du four et puis au lieu de lancer directement l'allumette, elle prend son temps. C'est un suspense terrible. Je me sens responsable de tout l'immeuble, parfois même je me demande si je ne suis pas complice de cette explosion qui arrivera tôt ou tard, en plein coeur de Nice. Je lui dis : " Lance l'allumette ! " et comme elle est sourde et que je suis obligée de crier, tout ça devient encore plus inquiétant, je hurle : " Lance l'allumette maintenant, Babouchka ! Lance l'allumette ! Mais vas-y !!! ", et je vois bien que je l'agace, elle hausse les épaules et prend son temps pour gratter cette foutue allumette et la lancer dans le trou noir où le gaz l'absorbe dans un grand bruit de courant d'air. Et là, je respire. Même si ça sent affreusement le gaz, je respire, je suis soulagée, la mort tragique et accidentelle des voisins est remise à plus tard.

On a mangé le poulet avec ses amies russes qui parlent russe, je n'ai pratiquement rien compris. Leurs voix les unes sur les autres faisaient un fond sonore, comme une radio brouillée dans un pays lointain. De temps en temps ma grand-mère me disait : " Fais la jeune fille de la maison Sonietchka " - quand elle dit ça, c'est rarement parce qu'elle a besoin de mes services, c'est plutôt une façon à elle de couper le sifflet à ses vieilles copines, et leur montrer qu'elle et moi on forme une équipe. Comme je ne veux pas qu'elle perde la face, j'obéis. Je me lève. Je fais la " jeune fille de la maison " en passant les plats avec le sourire gentil de la gentille coéquipière, celle que toute grand-mère rêve d'avoir chez elle. Les autres me demandent : " Tu as quel âge maintenant ? ", " Tu es en quelle classe ? ", " Tu mesures combien ? " Je réponds n'importe quoi, elles s'en fichent. Une fois j'ai dit en passant le bortsch à la vieille Xénia Andréevna : " 12 ans pour trois mètres soixante ", elle a pas pipé. Soit elle ne connaît pas les mesures françaises, soit sa fascination pour le bortsch lui fait perdre tout jugement. Quoi qu'il en soit, ces repas sont ennuyeux, longs, et plus les amies de Babouchka sont nombreuses, plus je me sens seule.

Heureusement, elles ne sont pas restées longtemps après le repas, c'est fatigant pour elles de digérer, alors il faut qu'elles se couchent. Elles sont rentrées se coucher. Chez elles, dans leurs petits appartements pleins de vieux châles et d'oeufs décorés, de samovars qui ne servent à rien et d'icônes-épargnées-par-la-Révolution. La Vierge est si calme, elle n'a jamais eu peur de Staline, elle est au-dessus de ça, leur Staline et leur Lénine, elles en font tout un fromage mais quand je regarde la Sainte Vierge si jolie et si plate, je me dis que pour échapper aux tyrans, il fallait juste rester très calme et ne pas se ruer tous au même moment dans les mêmes gares, mais je sais que je me trompe, je sais que je ne peux pas comprendre. " Ce sont des douleurrs qui se comprennent en russe ", ma grand-mère disait toujours ça quand je lui posais des questions, maintenant comme je n'ai toujours pas appris le russe, je ne lui en pose plus. Je regarde l'icône de la Vierge, et je me dis qu'avec une maman comme elle, si jolie et si plate, avec ses doigts si fins qui ont l'air de rien toucher, on ne doit même pas voir passer Staline. Ou juste deux secondes. Juste le bruit d'un train qui passe très vite, et puis qui disparaît. Staline est toujours plein de trains. La Révolution de ma grand-mère est une histoire de trains. La Russie est un immense pays traversé par des trains. Tolstoï voyageait en 3e classe, je le comprends. En 3e classe l'imagination devait être servie. A part l'odeur du vomi et des œufs durs, je pense comme Tolstoï que la 3e classe est bourrée de gens incroyables à qui il arrive des choses incroyables, qu'il faut raconter le plus simplement du monde, pour que même ceux à qui il n'arrive jamais rien aient envie de les lire. Bien assis dans les wagons 1re classe, qui sentent la poudre de riz et les parfums français.

Quand les amies de Babouchka sont parties digérer dans leurs appartements qui sentent le chat pisseux et le vieil édredon, ma grand-mère qui ne se croit pas assez vieille pour faire la sieste, a commencé ses réussites, et avec un petit air supérieur elle m'a dit : " Quand je pense que passé trrois heurres de l'après-midi, elles tombent ! je ne m'étonne pas que les Rouges soient toujourrs au pouvoir ! " Le jour où l'une d'elles lui a avoué qu'elle s'endormait chaque soir à 19 h 30, elle a haussé les épaules en soufflant : " Brrejnev doit bien rigoler ! ", et parfois je me dis que si elle pense que Brejnev les craint et les surveille comme le lait sur le feu, c'est qu'elle a encore l'espoir de peser dans la balance. Et pourquoi la décourager ?

Quand elle s'est mise aux réussites, moi je l'ai regardée. Vraiment, elle ne ressemble pas à ses amies. Elle a du rouge à lèvres et une bosse dans le dos parce qu'elle est très grande et qu'elle a du mal à se tenir, ses amies sont petites et droites. Elle a un collier de perles, des bas et des bagues, souvent ses bas sont filés mais elle ne le voit pas et heureusement, car si elle le voyait elle se trouverait vieille, et elle serait déçue. Il y a des petites choses dans la vie qui la rendent très malheureuse. Une tache sur son chemisier la met dans un état d'angoisse angoissant pour tout le monde, elle dit qu'elle se fiche du chemisier, c'est du synthétique acheté aux Galeries Lafayette, mais c'est plus qu'une tache, c'est une marque évidente de vieillesse. Il y a deux choses selon elle qui sont une marque évidente de vieillesse : la tache, et la chute. Tomber dans la rue est son pire cauchemar, celui qu'elle essaye d'éviter à tout prix en s'accrochant à moi très fort, j'ai horriblement mal à l'épaule et j'appréhende toujours nos sorties, mais la sortie quotidienne fait partie du programme anti-laissez-aller, difficile d'y réchapper. Ainsi chaque jour on sort, sous l'œil inquiet de Brejnev.

Ce soir-là elle a joué aux cartes jusqu'à ce qu'il fasse presque nuit, ce qui est très mauvais signe, signe qu'on n'allait pas pousser jusqu'à la Promenade des Anglais parce que ses amies russes l'avaient franchement énervée. Parfois je me demande si elle ne les invite pas pour ça : être énervée et les trouver vieillies, dépassées, la risée de tout opposant sérieux aux Soviétiques. Moi, ne pas sortir évidemment ça m'arrangeait, j'aime pas trop sortir avec elle. Plus elle s'accroche à moi pour lutter contre la chute qui marque l'entrée dans la vieillesse, plus elle a l'air vieille, et plus j'ai mal à l'épaule et honte aussi de ces gens qui nous regardent et nous dépassent. Je n'ai jamais trouvé personne qui se déplace aussi lentement qu'elle et je connais les trottoirs par cœur, les pièges à éviter, les passages cloutés qui font dix kilomètres de long, les motos mal garées devant le bar-tabac de la rue Auber, et le fils de la boulangère de la rue de la Buffa qui fait du vélo sur le trottoir - ce gosse-là chutera avant ma grand-mère j'en ai fait le serment. Rien n'est supportable chez ce môme. Il s'appelle " Lionel ", un prénom qu'on dit en bavant, un prénom à appareil dentaire, et il a une coupe au bol, ses cheveux blonds filasse bien égalisés sur son crâne ressemblent bizarrement au rideau de la porte de la boulangerie. On dirait que ce Lionel baveux a été fait avec la moustiquaire jaune. Quand on passe devant la boulangerie avec Babouchka, il slalome autour de nous en crachant, comme un flic dans son talkie-walkie : " Attention convoi exceptionnel ! Attention ! Attention ! " Mais je ne vais pas le laisser grandir aussi facilement, un jour je le ferai tomber, le guidon tordu de son vélo enfoncé dans le crâne, et alors il aura fini de jouer avec nous.



Véronique OLMI

"La promenade des Russes"



dimanche 10 août 2008 à 18:22
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L'angoisse qu'il générait chez ses interlocuteurs. Une humeur elliptique. Un moral soumis aux turbulences. Jamais tel qu'il était apparu la dernière fois. La veille : affable, presque chaleureux, souriant, avec ce qu'il fallait de décontraction, vous accueillant comme s'il n'attendait que vous ; et drôle, spirituel - l'humour, chez lui, était une deuxième langue. Un homme charismatique, inventif, doué pour les relations humaines, doué avec les femmes, doué en tout, un médecin capable de rester une heure au chevet d'un patient en phase terminale : " Est-ce que je vous ai dit que vous aviez une mine splendide ? " Rassurant, il savait l'être. Mais parfois non, pas l'esprit à ça. Trop soucieux. Lui qui s'intéressait à vous spontanément, sans se forcer, qui riait avec vous, déjouant les pièges de la familiarité, apparaissait flanqué d'un masque grimaçant - il n'avait pas le temps, il était fatigué, trop de travail, le surmenage - et vous en étiez là, désœuvré, ne sachant s'il s'agissait d'une crise passagère, d'une volte-face définitive, vous en étiez là à tenter de comprendre l'inexplicable, retrouver la complicité des débuts et je vous parle de mon père, de quelqu'un que j'étais censée connaître, auquel j'aurais dû m'habituer avec le temps. Et non, je ne le connaissais pas. Quand la mécanique bien huilée de son esprit s'enrayait, je ne le connaissais plus. Dans ces cas-là, il fallait attendre. Le cœur était en surchauffe. Un homme est à peine assez résistant pour vivre une vie, comment mon père, sexagénaire infatigable mais anxieux, pouvait-il en assumer deux, en rythme ?

Ses zones d'ombre ensuite - ce que vous deviniez derrière l'apparence lumineuse, ce qu'il vous fallait découvrir en épiant, questionnant, l'homme qu'il était réellement et non pas celui qu'il désirait paraître, l'être faillible avec ses perversions - qu'il cachait, ses désirs - qu'il réprouvait -, ses emportements - qu'il contrôlait -, ses fêlures - et quelles fêlures ! -, ses pulsions qui s'opposaient à son exceptionnelle probité. Eh oui, venons-y, puisque vous me demandez de vous parler de lui. De son intégrité morale. De son sens du devoir et de la loyauté. De ses préoccupations déontologiques - toutes ces prétentions humaines devenues caduques sitôt qu'il avait franchi le seuil de sa maison. Professionnellement irréprochable. Ancien chef du service d'urologie dans un grand hôpital parisien, pionnier de la médecine humanitaire, conseiller à l'ordre des Médecins - il jugeait ses semblables ! - eh bien, c'est lui, le champion de la morale, le bon père de famille, le médecin respecté, lui qui refusait de faire payer ses patients les plus démunis, réglait toujours la note au restaurant, partait plusieurs fois par an en mission humanitaire à Groznyï, Gaza ou Mogadiscio, c'est lui qui, un matin d'octobre 1992, fit cohabiter sous le même toit sa famille légitime - ma mère, mon frère, ma sœur et moi - et l'autre, famille que l'amour clandestin avait greffée, composée d'une jeune Russe de vingt-deux ans et de l'enfant qu'il avait eu avec elle.

Avec un père pareil, vous comprenez que la morale est une affaire personnelle et que chacun est libre d'en donner la lecture qu'il souhaite. Interprétation souple lorsqu'il s'agissait de lui et littérale pour les autres. Que mon frère - qui avait treize ans à l'époque des faits - passât la nuit chez sa petite amie relevait du scandale mais qu'il installât sa jeune maîtresse et son enfant dans notre maison ne heurtait pas sa conscience. Félix Faure retrouvé mort dans le lit de sa maîtresse - ça le choquait. Bill Clinton réglant les grandes questions internationales pendant qu'une stagiaire rémunérée par la Maison Blanche lui faisait une fellation - ça l'affligeait. Il était pareil à ces sénateurs américains ultraconservateurs dénonçant publiquement des comportements qu'ils n'hésitaient pas à adopter en privé. Les circonstances atténuantes, il les accordait avec parcimonie. Le jour de l'enterrement de François Mitterrand, devant son téléviseur, il avait lâché ces mots : " tout cela était finalement très digne ", sur un ton qui trahissait toutes les certitudes bourgeoises dont il avait tenté en vain d'imprégner nos esprits rétifs. Qu'est-ce qui était digne ? La cérémonie funèbre, l'officialisation médiatique d'une double vie dont seuls quelques initiés étaient informés, les visages pâles des deux femmes aimantes qui s'étaient partagé les faveurs d'un homme ou fallait-il traquer plus loin la dignité, derrière le courage d'un chef d'Etat affaibli par la maladie, qui avait choisi, mais un peu tard, d'assumer deux vies (et peut-être même trois ou quatre), concomitamment ? Et il allait nous faire rejouer cela à sa mort ? Il anticipait le moment des adieux dans l'espoir de trouver une solution à la débâcle qu'était sa vie privée, dans l'intention aussi d'apaiser sa conscience : les conséquences juridiques de l'existence d'un enfant adultérin, il pouvait les prévoir ; pas les répercussions morales sur ses proches. Et c'est là qu'il prenait toute la mesure de sa faiblesse : cette morale qu'il avait distillée à tous de son vivant lui serait renvoyée poste restante.

Les ambivalences humaines, nos obsessions et nos vices - les fautes que nous assumons et celles de nos pères dont nous payons le lourd tribut jusqu'à la cinquième génération, nos péchés d'orgueil, toutes les trahisons qui font de nos vies le théâtre de nos excès -, j'en ai fait des livres, mais la réalité est plus ambitieuse que la fiction. Nous pouvons bien la travestir, la corseter en entre-tissant les fils du mensonge social - serrez, serrez fort -, nous pouvons essayer de la rendre décente, elle se déshabille toujours pour nous montrer sa vérité. La vérité d'un homme qui condamnait les violations des libertés individuelles, les adultères nés dans les salles de garde, le non-respect de la parole donnée mais n'hésita pas à imposer aux siens ses penchants polygames.

A partir de quand ai-je compris qu'il faudrait que j'écrive notre histoire ? Quand mon père a installé cette femme chez nous avec l'enfant, je venais d'avoir dix ans ; à sa mort, il y a cinq mois, ou le jour où je vous ai rencontré pour la première fois, quelques semaines après sa disparition, dans le bar d'un hôtel où vous m'aviez donné rendez-vous ? J'étais sous contrat avec un autre éditeur, j'avais publié deux romans lorsque vous m'avez appelée un mercredi, en fin d'après-midi. C'était bien le grand mandarin des lettres françaises, celui qui, à soixante-huit ans, à quelques mois du retranchement social, restait encore l'éditeur le plus redouté, c'était bien cet homme-là qui me présentait ses condoléances, me répétait suavement au bout du fil J'aime votre travail, j'aime votre univers, quel talent !, cet homme-là qui s'adressait à moi, jeune romancière de vingt-six ans, dont le dernier livre s'était vendu à 764 exemplaires, oui, j'aime vos romans, aviez-vous dit alors que vous ne vouliez que ce livre sur mon père. Cour assidue (Kafka doit se retourner dans sa tombe en apprenant votre existence), rachat de contrat (Je rajoute un zéro pour vous accorder un peu d'inspiration), harcèlement (Quand allez-vous enfin vous décider à écrire Le livre de mon père ?). Ce texte, j'avais envie de l'écrire à chaque fois que mon père m'appelait " mon écrivain " comme si du fruit de sa création était né un autre personnage, masculin celui-là, circoncis par la langue. Pas de sang. Pas de scalpel. Pas de cris : l'alliance idéale. Il désirait un fils. Il avait nommé ce fils fantasmé, Adam - le premier homme ! Ma mère avait refusé de connaître le sexe de l'enfant à l'échographie ; la science anticipait déjà les désillusions des mâles juifs ! Imaginez sa déception en apprenant que sa femme avait donné naissance à une fille... Absent à l'accouchement ! Absent à la naissance ! Et dans quel lit déjà... Avec quelle femme... Sous quel prétexte... Et enfin, un jour plus tard, bouquet d'allergènes à la main, l'entrée dans la petite chambre de la maternité pour voir l'enfant, sourire crispé aux lèvres, Oh ! Comme elle me ressemble ! Réaction narcissique qui n'incluait pas l'attachement. Rien n'apaisa ma première colère : celle de ne pas avoir été désirée, celle de ne pas avoir été un fils. C'est pourquoi les mots entrent en résistance lorsque j'essaye d'écrire à la première personne, au féminin, je me sens étrangère à la féminité, j'ai une identité équivoque. Je prononce ces phrases sans savoir que c'est exactement ce qui va vous séduire. Je vous plais, je vois bien que je vous plais, et sans artifices. Avec vous, comme avec mon père, nous entrons dans un rapport de force en liant connaissance et c'est un conflit ouvert dont la charge érotique n'échappe à personne.

Vous dites : Votre père est mort, vous êtes libre d'écrire sur lui et vous devez le faire. Mais je ne suis pas libre, je me sens liée à sa mémoire, je porte son nom et son testament ne stipule aucun devoir. La plupart des notices nécrologiques évoquaient son courage politique, son engagement humanitaire mais sur sa duplicité, sa complaisance, ses obsessions : rien. Sur sa face obscure : rien. Vous me demandez de tout dire, de raconter sa double vie - et dans quel but ? Vendre des livres. Vous souhaitez que je donne des explications rationnelles à sa mort, que j'apporte des réponses à la question qui a suscité l'agitation de ceux qui savaient : pourquoi a-t-il fait ça ? Comment un tel homme a-t-il pu faire une chose pareille ? L'obscénité du scandale. Vous voulez quoi ? Une enquête policière avec reconstitution ? Un thriller métaphysique ? Une comédie sentimentale avec fin tragique ? Non, répliquez-vous, j'attends autre chose, un portrait littéraire, de l'ambiguïté, de l'ironie, de l'humour, renoncez à être l'élève appliquée - écrivez !

Vous voulez une histoire qui mettrait en scène les miens : mes parents, mon frère et ma sœur, mon grand-père, mes demi-frères mais aussi tous ces personnages publics qui gravi-taient dans l'univers proche de mon père, ces femmes adultères, ces politiciens sans ambi-tion, ces demi-intellectuels, toute cette clique sans laquelle il n'aurait pas pu faire de sa vie un roman tragi-comique - c'est ce roman d'un ange déchu que vous me demandez d'écrire ? Je ne suis pas sûre d'en être capable, d'en avoir l'étoffe, le souffle, ni l'envie, je crains la réac-tion de mes proches, des critiques et plus que tout, la vôtre.

Longtemps, j'ai pensé que le jour où je parviendrais à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement d'écrire. Je contourne cette menace en refusant de me plier à vos injonctions, en invoquant des blocages, le manque d'inspiration, la difficulté, la paresse. Mais vous insistez, et voilà où nous en sommes, au milieu de l'après-midi, dans votre bureau avec vue sur cour, à parler de mon père, le héros de ce livre pour lequel vous m'avez fait signer un contrat sans même en avoir lu une ligne. Vous voulez le livre que je ne peux pas écrire. Le dernier tabou. Après l'adultère, l'inceste, les filiations secrètes, les doubles vies, voici la polygamie. Voici la pornographie, la tyrannie domestique. A la fin du XXe siècle. Chez des petits-bourgeois juifs. Plus précisément chez Jacques Lance, le défenseur de la morale, l'icône humanitaire - un intouchable.

Le jour de la signature de mon contrat d'édition, je vous ai demandé ce qui suscitait autant votre intérêt : le fait qu'il s'agît de ma vie privée, de l'histoire de Jacques Lance ou que le protagoniste de cette affaire fût un juif, un juif " exemplaire ", un donneur de leçons, éveilleur de consciences, un de ces intellectuels qui n'hésitaient pas à imposer aux autres leur vision moralisante du monde - une construction sociale. " Votre histoire me plaît, répondez-vous en allumant un cigare qui vous donne l'allure de Groucho Marx. C'est ce texte que je veux, que j'attends de vous. Tout y est : la politique, la sexualité, la trahison, le désir et jusqu'au mystère autour de la mort. " Vous me regardez fixement en exhalant une fumée bleuâtre, je garde les yeux rivés aux dizaines de manuscrits qui s'entassent sur la moquette de votre bureau. Sur la cheminée surmontée d'un miroir, j'aperçois des photos de vos fils, âgés respectivement de trente et trente-trois ans, ainsi que des clichés de vous aux côtés d'écrivains célèbres. L'une des photos est récente, vous y apparaissez détendu : visage buriné, cheveux coiffés vers l'arrière, sourcils bruns taillés en accent circonflexe, menton droit, fin et ce sourire, si énigmatique, qui fait plisser vos yeux, creuse deux fossettes, ce sourire qui vous donne ce charme explosif. Un doux dingue à l'allure dégingandée, avec ce mélange de virilité agressive et de féminité retenue. Et ces yeux noirs, vifs, ombrés de cils immenses - des yeux qui questionnent, interpellent.

Dans un coin, des caisses en carton, pliées, sont entreposées. Vous allez partir bientôt, votre successeur est déjà en place, il s'est installé dans le bureau qui jouxte le vôtre, c'est un homme jeune au visage anguleux dont les gestes mécaniques évoquent ceux d'un mime. " Vous ne trouvez pas qu'il a la tête d'une poupée de cire ? Il se maquille, n'est-ce pas ? J'ai cru déceler du fond de teint sur son front. Mon Dieu, ce type me fout les jetons ! Il sera votre éditeur dans quelques mois. N'ayez aucune crainte, il préfère les hommes. " Vous aimez les rumeurs, les commérages, les brèves de comptoir, tout ce qui alimente votre machine sociale. La vie sexuelle des autres vous passionne : " C'est plus fort que moi, j'aime savoir qui couche avec qui, on en sait plus sur ses ennemis quand on connaît leurs partenaires sexuels. " De vous, ils disent : Il est fini. Depuis des mois, vous n'avez aucun livre sur la liste des meilleures ventes.
- Ce qu'on dit de moi ? Je le sais très bien... On dit que je suis vieux, impuissant, que je préfère les adolescentes prépubères, que j'organise des soirées privées comme dans Histoire d'O, on dit que je fréquente les peep-shows de la rue de la Gaîté pendant mes heures de travail, que les travestis m'excitent, que je suis incontinent, un pervers lubrique et que je me fais fouetter tous les quinze du mois par une vieille dominatrice... J'adore ça ! Quand je suis chez moi le soir devant mon téléviseur en train de regarder un vieux film de Bergman avec une tisane brûlante à ma gauche et une femme qui fait la gueule à ma droite, j'aime penser que les gens fantasment sur moi !
- Pourquoi me dites-vous tout cela ?
- Mais parce que je veux que votre livre dévoile ces ambiguïtés ! Que vous vous im-mergiez dans la comédie sociale, que vous en appeliez aux mythes et aux ragots, que vous convoquiez les amis de votre père et les té-moins obscènes, enfin tout ce qui nous fait honte ! Vous savez ce que disait le poète Jo-seph Brodsky ? Il n'y a que deux sujets intéressants : les commérages et la métaphysique.
Je vous écoute sans oser proférer le moindre mot. Je ne vous ai jamais vu si animé.
- Je veux ce livre, vous comprenez ? C'est l'un de mes derniers enjeux d'éditeur.

Je devrais me méfier. Moi, l'un de vos derniers enjeux ? Vous avez publié les plus grands noms de la littérature contemporaine et mon texte représenterait votre dernière ambition ? Malgré une inclination égotiste, j'ai une certaine lucidité critique... A défaut d'être Dostoïevski, j'ambitionne de devenir Suchowljansky, piteux juif d'Europe de l'Est, écrivain raté, suicidaire occasionnel, hypocondriaque, noceur misogyne, amateur de littérature polonaise et de cornichons à la russe dont le seul destin littéraire serait de retrouver l'ultime manuscrit de l'écrivain polonais Bruno Schulz, Le Messie, et de le plagier.
- Vous imaginez si Billy Wilder avait don-né le rôle principal de Sept ans de réflexion à une figurante au lieu de recruter Marilyn ?
- Il aurait eu trois oscars !
Je ne suis pas dupe mais je suis auteur, je suis vaniteuse, égocentrique, j'aime vos men-songes, je veux vous croire, vous me flattez, et je conclus, sur un ton péremptoire :

Je vais l'écrire.



Karine TUIL

"La domination"
jeudi 21 août 2008 à 04:43
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Et puis, très tranquillement, j'ai choisi de vivre. Et pourtant, aujourd'hui encore, le fleuve qui coule et se déroule comme un long ruban de mélancolie sous le pont des Arts est gris comme ses yeux.
Sur une péniche à quai, un type, guitare à la main et clope au bec, fredonne du Kurt Cobain. Affalés sur les berges, une grappe d'étudiants discutent du bien-fondé du blocage de leur fac. A quelques mètres du banc où je suis assise, une petite fille joue à un deux trois soleil avec son père. Un deux trois. Ses petites mains tapent sur le mur du quai. Et, dès que la gamine ouvre les yeux puis se retourne vers son père, il est là, toujours là, et chaque fois un peu plus proche d'elle.

Mon Nokia carillonne. Un message. Un deux trois. Je tapote sur les touches du clavier de mon téléphone portable. Et je souris, en regardant la Seine bouillonner. Je souris. Parce que les aubes sont plus belles quand on a vu la nuit et que les souvenirs sont des feux pâles qui réchauffent les os. Mais maintenant, rideau : il est temps de moucher le coryphée et d'envoyer le chœur antique en cure à Quiberon.

Tandis que les fichiers de mon passé décomposé s'ouvrent dans mon cortex et que sur le fleuve argenté passent les péniches, faire prendre l'air à ce qui fut, une dernière fois, sans regret ni complaisance. Et puis, enfin, parce que arrive un moment où il faut choisir - boire ou conduire, Richard Strauss ou Julien Doré, Cécilia ou Carla, passer ses journées en jogging informe et en bottes Ugg à mâchonner des vieux bouts de Kleenex et des regrets en matant un Derrick ou s'essayer à d'autres typographies -, décider que le bonheur est une indécence que je peux me permettre.

Et pourtant, c'était hier. C'était au siècle dernier.
C'était un de ces clairs-obscurs mauves et duveteux où, tandis que le soleil se noie déjà dans l'encre de la terre, on veut croire encore au jour.
J'avais un instant cessé d'enfouir mon visage dans l'aromatique broussaille de ses boucles platine, pour regarder par la fenêtre les branches des platanes projeter leur ombre sur le boulevard et je plissais les yeux pour essayer d'entrevoir des vies se déployer dans l'immeuble d'en face, quand elle a effleuré mon épaule et m'a demandé : " M'aimes-tu ? "
Dehors, le vent caressait la ville. L'air était chaud, doux et blond.
J'ai levé les yeux au plafond de sa chambre sur lequel elle avait fait peindre des nuages puis, plongeant mon regard dans ses pupilles de lave, j'ai dit :
- Oui.

Elle a eu un sourire énigmatique où sourdaient une tristesse et un mépris profonds dans lesquels je me suis engouffrée.
Oui, j'ai psalmodié. Et je me suis coulée dans ses bras pour boire sa peau miel, laper son ventre creux et jouer avec les poils de son sexe doré.
Ecoute, elle a dit. Elle s'est levée du lit, elle a éteint la télévision où l'on voyait un homme marcher dans la rue, une rose à la main et, sans même prendre la peine de cacher sa nudité, elle s'est dirigée vers la fenêtre en ondulant des hanches, elle a fermé les volets et tiré les rideaux, de sorte que l'espace du dehors est devenu invisible et la rumeur du monde imperceptible, et elle s'est recouchée auprès de moi.

Ecoute, elle a répété. Alors, je n'ai plus vu l'homme à la rose ni même entendu le vent.

Elle a collé sa bouche à mon oreille et m'a chuchoté les autres, tous les autres, leur médiocrité leur méchanceté leur akrasie leur banalité. Les autres, ventripotents d'orgueil, boursouflés de pognon, les autres, l'oncle la tante la grand-mère paternelle. Les autres, son père à elle, le visage décharné qu'il avait en revenant de là où l'on ne revient pas et… mon père, ah oui, mon père qui n'avait pas survécu, qui n'était jamais rentré, lui, de l'hôpital, mais lui c'était un ange, ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier et qui nous laissent seuls avec les autres. Tous les autres. Et moi ? Eh bien, moi, heureusement j'étais toujours là avec elle, et tant que je resterai avec elle, il n'y aurait plus de guerre, plus de morts, plus de manque, il n'y aurait plus les autres, il n'y aurait plus d'autre autre qu'elle, et il ne pourrait rien m'arriver.
- Oui, j'ai répété.

Et dans sa chambre aux volets clos, au milieu des draps encore pleins du foutre des hommes qui s'étaient échoués là l'espace d'une nuit ou d'un mois, capturés par le miroir sans tain de ses prunelles grises, je me suis engluée dans la toile de ses mots.

L'ombre de son corps s'est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de me penser comme indépendante d'elle. J'ai mis ma vie entre parenthèses. J'ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m'a asphyxiée.

Très vite pourtant, j'ai su qu'il m'aurait fallu fuir, loin, très loin d'elle, pour sauver ma peau. Seulement, voilà, même quand elle me cognait en hurlant je vais te démolir, et que je sentais confusément que le simple fait que je sois au monde lui était insupportable au point que tous mes désirs propres devenaient des désirs sales ; même quand elle me haïssait d'être ce corps innommable parce que déjà trop étranger à elle puisque distinct, par lâcheté, par vanité, parce que je pensais naïvement pouvoir changer les didascalies et fai