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Sunday 19 August 2007 à 18:10
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Une lecture récente :

Il vient d'assister aux funérailles de sa mère qui s'est faite
incinérée. En accord avec sa soeur, il est en charge des cendres qu'il
doit répandre en un lieu que la morte a désigné par testament. Cette
confrontation avec l'urne funéraire sera l'occasion pour lui d'une
introspection sur les rapports qu'il a eus avec sa mère et sur la haine
qu'il lui porte. Mais pour l'heure, il rentre chez lui par le train avec
l'urne funéraire dans un sac.


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Je me trouvais con avec mon sac à la main. Je devais avoir l'air d'un de
ces vieux pédés qui se trimballent avec leur chat, qui lui parlent à mi-
voix pour le rassurer et qui, en quelques années, se mettent à
ressembler à des vieilles. Je l'ai glissé sous mon fauteuil. J'occupais
une place isolée. Pendant la première demi-heure, chaque fois que mon
pied heurtait incidemment le sac, j'y pensais, puis j'ai fini par
l'oublier.


J'y ai été aidé par la présence dans le wagon d'un très joli garçon. Il
occupait avec trois types plus âgés, les quatre places en vis-à-vis au
centre de la voiture. Des cadres en voyage d'affaires. Le joli garçon
était idéalement situé dans mon champ de vision. Je n'avais aucun effort
à faire pour le regarder. Il me suffisait de lever les yeux de mon livre
et il était là, un beau petit mec brun aux cheveux courts, en costume
cravate, avec de superbes dents qu'un sourire satisfait dévoilait
fréquemment.


Il n'a pas été long à me remarquer. Il a d'abord, je l'ai senti, été
embarrassé par mes regards répétés. Non parce qu'ils l'agaçaient ou le
dérangeaient, mais parce qu'il redoutait qu'un de ses collègues,
notamment celui qui, assis à sa droite, était également dans mon champ
de vision, finisse par s'en apercevoir. Mais il ne risquait rien. Mon
comportement était discret. Sa crainte était provoquée par ce réflexe
d'appréhension, quasi involontaire, que la rencontre d'un homosexuel
dans un lieu public fait naître souvent chez un autre homosexuel.


Car le joli garçon était homosexuel, il ne m'a pas fallu trois minutes
pour le deviner. Il ne m'en a pas fallu davantage pour être convaincu de
ne pas être son type. Il était exactement le genre de joli garçon auquel
je ne plais pas.


Il m'a fait penser à Tom Cruise ou à Chris O'Donnel : un jeune cadre
propre, net lumineux. Son costume Hugo Boss, sa cravate Paul Smith, ses
cheveux coupés courts, son regard vif et ses dents saines, sa carrure
sportive le rendaient terriblement sexy. Il devait fréquenter un club de
gym. J'aurais pu dire lequel, de même que j'aurais pu, sans me tromper,
décrire son corps, son style de vie, ses amis, les magazines qu'il
lisait, les restaurants qu'il fréquentait, le sauna et les bars où il
avait ses habitudes, le type de conversation que nous aurions eu au cas
où il aurait accepté de me parler.


Je savais que je n'étais pas son genre : pas assez jeune, pas assez
beau, pas assez riche. Mais il était trop à mon goût pour que je me
laisse arrêter par ce détail.


Un peu après Angers, il s'est détendu. Il avait compris qu'il ne
risquait rien, que je ne le mettrais pas dans l'embarras et que je ne le
harcèlerais pas non plus à la sortie de la gare. Alors il a donné libre
cours à sa perversité. Il a légèrement écarté les pans de sa veste pour
que j'observe l'arrondi de ses pectoraux et le bourgeonnement de ses
tétons sous la chemise ainsi que la façon dont la cravate épousait son
ventre plat. Il a négligemment glissé le majeur de sa main droite entre
deux boutons pour jouer avec son nombril. Puis il a glissé sa main entre
ses jambes écartés, sur son sexe, qu'il a empoigné discrètement avec
l'effronterie d'un lazzarone. Ce mélange d'impudeur du corps et
d'innocence du visage m'a fait bander à demi. A mon tour j'ai empoigné
mon sexe.


Il a pris goût à ce jeu. Je ne lui plaisais toujours pas, mais il
ressentait, à s'y livrer, une excitation provoquée par l'ignorance de
ses collègues et la découverte en lui d'une audace intime dont il
n'avait peut-être pas soupçonné l'existence. J'ai pensé que si la
situation s'y était mieux prêtée - par exemple si nous avions pu nous
enfermer dans les toilettes -, il se serait sans doute laissé faire
alors qu'il n'était probablement attiré que par des garçons de son âge
et de son acabit. Le désir, comme les principes, devient moins rigoureux
à mesure que les heures passent. C'est un phénomène bien connu de tous
les vieux mecs moches qui hantent les saunas.


Le jeu a continué jusqu'à ce que le train ralentisse à l'approche de la
gare Montparnasse. Le garçon s'est alors repris. Une lueur a persisté un
instant dans son regard, qu'il m'a offert comme un cadeau d'adieu au
moment où il s'est levé pour sortir du wagon. D'une certaine façon, sans
doute imparfaite mais moins frustrante qu'on pourrait le croire, il
s'était donné à moi et je n'en étais pas le plus étonné et le plus
troublé des deux.


J'aimerais pouvoir dire que je n'ai pas cherché à lui emboîter le pas,
mais ce serait mentir. Je l'ai fait. Du moins pendant une cinquantaine
de mètres. Jusqu'à ce que je m'aperçoive que j'avais oublié ma mère dans
le train.


Jean-Paul Tapie
Un goût de cendres
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Ce message a été modifié par marc1756 - Sunday 19 August 2007 à 18:13.
Sunday 19 August 2007 à 18:23
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J'aime bien ce texte, c'est pas mal
Thursday 06 September 2007 à 11:36
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Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je ? Est-ce ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais à cet âge ; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés. Que ceux déjà qui m'en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances.

Nous habitions à F..., au bord de la Marne.

Mes parents condamnaient plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu de s'y perdre.

Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui me semble rêve aux autres, plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.

La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.

Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous. Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée d'une petite, comme moi de mon petit frère. Afin que ces deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur deux sœurs de nos âges et douées de noms de baptêmes aussi exceptionnels. J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe

Raymond Radiguet,le diable au corps
Tuesday 11 September 2007 à 19:57
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"Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre"

J'adore cette phrase, qui est la dernière du roman de George Orwell, La ferme des Animaux.
Saturday 15 September 2007 à 17:19
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Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. Je pensais qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me trompais. Le général me regarda d’un air très indépendant, me parla avec hauteur et me renvoya à sa sœur. Il était clair qu’ils avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait même que le général avait un peu honte de me regarder.

Maria Felipovna était très affairée et me parla à la hâte. Elle prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais. Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi à dessein. Il faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses à lui dire.

On m’assigna une petite chambre au quatrième étage de l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens à la suite du général. – Le général passe pour un très riche seigneur. Avant le dîner, il me donna entre autres commissions celle de changer des billets de mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous voilà, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une semaine.

Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait savoir où je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un discours très pompeux, par phrases étagées solennellement, il m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le parc. Enfin, il se fâcha tout à coup, et ajouta avec roideur :

– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener à la gare, à la roulette. Vous en êtes bien capable, vous avez la tête légère. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que… en un mot… que vous ne me compromettiez pas…

Dostoievski,le joueur
Monday 17 September 2007 à 18:21
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- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
- Dame! je l'ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint-Aignan? Peut-être trouverons-nous l'explication de l'énigme.

Et Madame donna l'exemple en descendant elle-même.
Raoul la suivit en soupirant.
Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d'un pas dans cet appartement mystérieux qui renfermait encore les soupirs de La Vallière et les plus suaves parfums de son corps.

Bragelonne reconnut, en absorbant l'air par ses haletantes respirations, que la jeune fille avait dû passer par là.
Puis, après ces émanations, preuves invisibles mais certaines, vinrent les fleurs qu'elle aimait, les livres qu'elle avait choisis. Raoul eût-il conservé un seul doute qu'il l'eût perdu à cette secrète harmonie des goûts et des alliances de l'esprit avec l'usage des objets qui accompagnent la vie.La Vallière était pour Bragelonne en vivante présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets mêmes du parquet.

Muet et écrasé, il n'avait plus rien à apprendre et ne suivait plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait grâce d'aucun détail.
Mais il faut dire, malgré l'espèce d'apathie dans laquelle il était tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n'eût échappé à Raoul. Le bonheur de la femme qu'il aime, quand ce bonheur lui vient d'un rival, est une torture pour un jaloux.

Mais pour un jaloux tel que l'était Raoul, pour ce coeur qui pour la première fois s'imprégnait de fiel, le bonheur de Louise, c'était une mort ignominieuse, la mort du corps et de l'âme.

Il devina tout: les mains qui s'étaient serrées, les visages rapprochés qui s'étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour les amants qui se voient deux fois afin de mieux graver leur tableau dans leur souvenir.
Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant délivrées de leurs embrasses.Il traduisit en fièvreuses douleurs l'éloquence des lits de repos ebfouis dans leur ombre.

Ce luxe, cette recherche pleine d'énivrement, ce soin minutieux d'épargner tout déplaisir à l'objet aimé, ou de lui causer une gracieuse surprise; cette puissance de l'amour multipliée par la puissance royale, frappa Raoul d'un coup mortel. Oh! s'il est un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c'est l'infériorité de l'homme qu'on vous préfère; tandis qu'au contraire s'il est un enfer dans l'enfer, une torture sans nom dans la langue, c'est la toute puissance d'un dieu mise à la disposition d'un rival avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là Dieu lui-même semble avoir pris parti contre l'amant dédaigné.

Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette souleva un rideau de soie, et derrière le rideau il aperçut un portrait de La Vallière.
Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune, belle, joyeuse, aspirant à la vie par tous les pores, parce qu'à dix-huit ans la vie c'est l'amour.

-Louise ! murmura Bragelonne, Louise! c'est donc vrai? Oh! tu ne m'as jamais aimé, car jamais tu ne m'as regardé ainsi.
Et il lui sembla que son coeur venait d'être tordu dans sa poitrine.

Mme Henriette le regardait presque envieuse de cette douleur, quoiqu'elle sût bien n'avoir rien à envier, et qu'elle était aimé de Guiche comme La Vallière était aimé de Bragelonne.


Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne

Monday 17 September 2007 à 19:54
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"Et le jeune roi descendit du maître-autel, et rentra chez lui au milieu de la foule. Mais nul n'osait regarder son visage, car il était pareil au visage d'un ange."

Oscar Wilde, Le Jeune Roi. mf_cupid.gif
Monday 01 October 2007 à 18:04
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Le soleil disparaît derrière l’Esterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer calme s’étend, bleue et claire, jusqu’à l’horizon où elle se mêle au ciel, et l’escadre, ancrée au milieu du golfe, a l’air d’un troupeau de bêtes monstrueuses, immobiles sur l’eau, animaux apocalyptiques, cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec des yeux qui s’allument quand vient la nuit. Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment.

Maupassant Contes du jour et de la nuit
Saturday 06 October 2007 à 10:36
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A Rusticus, j'ai dû de m'apercevoir que j'avais à redresser et à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m'affichant pour un homme plein d'activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n'avoir pas la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces molles habitudes ; d'écrire sans aucune prétention ma correspondance, dans le genre de la lettre qu'il écrivit lui-même de Sinuesse à ma mère. Il m'a montré aussi à être toujours prêt à l'appeler ou à accueillir ceux qui m'avaient chagriné ou négligé, dès le moment qu'ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m'étaient faites. Enfin, je lui dois d'avoir connu les Commentaires d'Epictète, qu'il me prêta de sa propre bibliothèque.
Pensees pour moi meme Marc Aurele


Ce message a été modifié par sandie72 - Saturday 06 October 2007 à 10:37.
Sunday 07 October 2007 à 21:24
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La porte extérieure renforcée de gros clous à tête pointue pour la garder jadis des coups de hache, était ce soir-là grande ouverte, et donnait accès dans l’enceinte circulaire bordée d’un large fossé, au milieu de laquelle était le château. Cette porte était percée dans un bâtiment crénelé, défendu par des meurtrières, maintenant rasé, et, sous la voûte qui conduisait à la cour intérieure, un fanal se balançait, éclairant l’entrée et le pont jeté sur la douve.

Au fond de l’enceinte de murs solides et à droite du château, on voyait briller les vitraux enflammés d’une chapelle qui n’existe plus ; ma mère tua son falot et nous entrâmes.

Que de lumières ! Dans le chœur de la chapelle, le vieil autel de pierre en forme de tombeau en était garni, et voici qu’on achevait d’éclairer la crèche de verdure faite dans une large embrasure de fenêtre. Après s’être signés avec de l’eau bénite, les gens allaient s’agenouiller devant la crèche et prier l’enfant Jésus qu’on voyait couché dans une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l’or, entre un bœuf pensif et un âne tout poilu qui levait la tête pour attraper du foin à un petit râtelier. Que c’était beau ! On aurait dit une croze ou grotte, toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon. Dans la lumière amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-né, et, près d’elle, saint Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout ça d’un œil attendri. Un peu à distance, accompagnés de leurs chiens, les bergers agenouillés, un bâton recourbé en crosse à la main, adoraient l’enfançon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guidés par l’étoile qui brillait suspendue à la voûte de branches, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des présents…
Eugene le Roy
Jacquou le Croquant
Thursday 01 November 2007 à 18:40
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Une sinistre nuit de novembre, je pus enfin contempler le résultat de mes longs travaux. Avec une anxiété qui me mettait à l'agonie, je disposai à portée de ma main les instruments qui allaient me permettre de transmettre une étincelle de vie à la forme inerte qui gisait à mes pieds.
Il était déjà une heure du matin. La pluie tambourinait lugubrement sur les carreaux, et la bougie achevait de se consumer. Tout à coup à la lueur de la flamme vacillante, je vis la créature entrouvrir des yeux d'un jaune terne. Elle respira profondément, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.
Comment pourrais-je dire l'émotion que j'éprouvais devant cette catastrophe, où trouver les mots pour décrire l'être repoussant que j'avais créé au prix de tant de soins et de tant d'efforts ? Ses membres étaient, certes, bien proportionnés, et je m'étais efforcé de conférer à ses traits une certaine beauté. De la beauté ! Grand Dieu ! sa peau jaunâtre dissimulait à peine le lacis sous-jacent de muscles et de vaisseaux sanguins. Sa chevelure était longue et soyeuse, ses dents d'une blancheur nacrée, mais cela ne faisait que mieux ressortir l'horreur des yeux vitreux, dont la couleur semblait se rapprocher de celle des orbites blafardes dans lesquelles ils étaient profondément enfoncés. Cela contrastait aussi avec la peau ratatinée du visage et de la bouche rectiligne aux lèvres presque noires.
Bien que multiples, les péripéties de l'existence sont moins variables que le sont les sentiments humains. Pendant deux années, j'avais travaillé avec acharnement, dans le seul but d'insuffler la vie à un organisme inanimé. Je m'étais pour cela privé de repos, et j'avais sérieusement compromis ma santé. Aucune modération n'était venue tempérer mon ardeur. Et pourtant, maintenant que mon œuvre était achevée, mon rêve se dépouillait de tout attrait, et un dégoût sans nom me soulevait le cœur.
Ne pouvant supporter davantage la vue du monstre, je me précipitai hors du laboratoire. Réfugié dans ma chambre à coucher, je me mis à aller et venir, sans pouvoir me résoudre à chercher le sommeil. Mais mon tumulte intérieur finit tout de même par s'apaiser, vaincu par la lassitude. Je me jetai tout habillé sur le lit, dans l'espoir de trouver quelques moments d'oubli. Ce fut en vain. Je dormis bien un peu, mais en proie à des rêves terrifiants. Je voyais Elisabeth, radieuse de santé, cheminer dans les rues d'Ingolstadt. Surpris et charmé, je l'enlaçais, mais tandis que je posais mon premier baiser sur ses lèvres, elles devinrent livides comme celles d'une morte. Ses traits semblèrent se décomposer, et j'eus l'impression de tenir dans mes bras le cadavre de ma défunte mère. Un linceul l'enveloppait, et dans les plis du drap, je voyais grouiller des vers. Je me réveillai, frissonnant d'effroi. Une sueur froide me mouillait le front, mes dents claquaient et des frémissements secouaient mes membres. A la lueur jaunâtre des rayons lunaires qui filtraient par les fentes des volets, j'aperçus soudain le misérable, le monstre que j'avais créé. Il avait soulevé la tenture de mon lit, et ses yeux – si l'on peut leur donner ce nom – étaient fixés sur moi. Il ouvrit la bouche et laissa échapper des sons inarticulés ; une horrible grimace lui plissait les joues. Peut-être parlait-il, mais j'étais tellement terrifié que je ne l'entendais pas. Une de ses mains était tendue vers moi, comme pour m'agripper, mais je me sauvai et descendis quatre à quatre les escaliers. Je me réfugiai dans la cour, devant ma demeure, et y passai le restant de la nuit à marcher de long en large, profondément agité, l'oreille tendue, guettant le moindre bruit comme s'il devait annoncer l'approche du cadavre démoniaque auquel j'avais si malencontreusement donné la vie.
Oh ! Personne n'aurait pu supporter l'horreur qu'inspirait sa vue. Une hideuse momie ressuscitée n'aurait pu être aussi affreuse que ce monstre. Je l'avais regardé quand il était encore inachevé, et déjà alors, je l'avais trouvé repoussant. Mais lorsque j'avais permis à ses muscles et à ses articulations de s'animer, il était devenu une chose telle que Dante lui-même n'aurait pu concevoir.
Ce fut une nuit terrible. Par moments, mon pouls battait si vite, si violemment, que je sentais battre mon cœur dans chacune de mes artères. Parfois je chancelais, tant était profond mon découragement et extrême ma faiblesse. Mêlée à cette horreur, l'amertume du plus profond découragement me submergeait. Les rêves dont je m'étais nourri, et dans lesquels je m'étais si longtemps complu, s'étaient transformés en un véritable enfer. La transformation s'était si rapidement opérée que mon désenchantement ne connaissait pas de bornes !


Marie Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne

Thursday 27 December 2007 à 15:44
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« Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l'été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt-et-un, et j'étais leur premier enfant. Je tourne une page de l'album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma sœur vient de naître. J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j'étais fière d'être l'aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite sœur : ce poupon ne m'avait pas.

De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L'appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m'enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri. »

Simone de Beauvoir
Memoires d une jeune fille rangée
Friday 28 December 2007 à 21:45
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Dans Le Parfum


A l'époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine inimagineable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier; les arrière-cours puaient l'urine; les cages d'escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat; les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée; les chambres à coucher puaient les draps graisseux; les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre; les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs; et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés; leurs bouches puaient les dents gâtées; leurs estomacs puaient le jus d'oignon, etleurs corps, dès qu'ils n'étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tmeurs éruptives.Leqs rivières puaient, les places puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puaint sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l'épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu'en bas, et le roi lui-même puait, il puait come un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver.....
Et c'est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande car paris était la plus grande ville de France....
Thursday 07 February 2008 à 11:36
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Sunday 10 February 2008 à 14:19
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Sans nom
-
--
Nous avons déplié notre échiquier, mis les pièces en place... Il a tiré les blancs, et nous avons commencé à jouer. Je te reproduis mot pour mot notre conversation.
Lui : ... (e2 - e4)
Moi : ... (e7- e5)
Lui : ... (allume sa gitane)
Moi : Julie veut un enfant...
Lui : ... (Cheval f3)
Moi : ... (Cheval c7)
Lui : Tu aimes l'Australie ?
Moi : L'Australie ?
Lui : ... (le Fou en c4)
Moi : ... (le menton dans la main)
Lui : Le bush, le désert australien, tu aimes ?
Moi : Connais pas.
Lui : Alors, documente-toi très vite. Seul le bush australien est assez profond pour fuir une femme qui veut un enfant de toi. Et encore...
Moi : ... ( f7 - f6)
Lui : ... (réflexion)
Moi : ... (méditation)
Voilà : tu viendra au monde et je n'entendrai plus jamais la voix de Stojilkovic.




Monsieur Malaussène, de Pennac.
Pages 35 et 36 de l'édition Folio.
Sunday 10 February 2008 à 14:21
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Sans nom
-
--
Nous avons déplié notre échiquier, mis les pièces en place... Il a tiré les blancs, et nous avons commencé à jouer. Je te reproduis mot pour mot notre conversation.
Lui : ... (e2 - e4)
Moi : ... (e7- e5)
Lui : ... (allume sa gitane)
Moi : Julie veut un enfant...
Lui : ... (Cheval f3)
Moi : ... (Cheval c7)
Lui : Tu aimes l'Australie ?
Moi : L'Australie ?
Lui : ... (le Fou en c4)
Moi : ... (le menton dans la main)
Lui : Le bush, le désert australien, tu aimes ?
Moi : Connais pas.
Lui : Alors, documente-toi très vite. Seul le bush australien est assez profond pour fuir une femme qui veut un enfant de toi. Et encore...
Moi : ... ( f7 - f6)
Lui : ... (réflexion)
Moi : ... (méditation)
Voilà : tu viendra au monde et je n'entendrai plus jamais la voix de Stojilkovic.




Monsieur Malaussène, de Pennac.
Pages 35 et 36 de l'édition Folio.
Sunday 17 February 2008 à 11:05
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A la revue matinale, Pannonique vit le kapo Marko ramener la fillette. Elle sourit à la petite qui avait une mine de déterrée.
Puis le Kapo Jan vint sélectionner les condamnés du jour : normalement, il passait en revue l'effectif et jugeait qui méritait de mourir ; cette fois, sans hésitation, il sortit du rang ZHF 911 et PFX 150.
Un frémissement parcourut l'assemblée.

Amelie Nothomb
Acide Sulfurique
Wednesday 27 February 2008 à 23:47
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Tel il s'était couché la veille au soir, les yeux rivés sur les chevrons du toit de la fenière, après qu'il eut planté là les noces de Vintsiouné, tel Youza resta la nuit entière, le regard fixe. Il s'était enfoncé au milieu du foin, avait fait son creux au profond des bruissements pimentés et âpres de la féole et du serpolet froissés.
Youza écoutait, étendu dans le foin, les moineaux qui pépiaient sous la panne faîtière. Et leur tapage grandissait, grandissait. Puis brusquement, tous en choeur s'égosillèrent et, comme s'étant donné le mot, s'éparpillèrent dans le ciel.
Youza resta seul. Dans la cour, les coqs s'époumonaient. Pour la troisième fois déjà. Une lueur grisâtre apparut sous l'épi de faîtage en tête de cheval. C'était l'aurore d'un nouveau jour.

La Saga de Youza de YOUOZAS BALTOUCHIS.
Pocket 4075
Thursday 28 February 2008 à 00:19
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Avant hier, Bykov est venu me voir. J'étais seule. Fédora était sortie. Je lui ai ouvert et j'ai été si effrayée en le voyant que je n'ai pu bouger de ma place. Je sentais que j'étais devenue blême. Il est entré en riant bruyamment, selon son habitude, a pris une chaise et s'est assis. Il a vite cessé de rire. Ma vue a semblé le frapper. J'ai tellement maigri ces derniers temps; mes joues se sont creusées, mes yeux se sont enfoncés, j'étais pâle comme une morte...réellement celui qui m'a connue il y a un an doit avoir du mal à me reconnaître. Il m'a regardée longtemps avec attention; enfin il s'est déridé. Il m'a dit quelque chose; je ne me rappelle plus ce que je lui ai répondu et il s'est remis à rire... Pour finir, avant de me quitter, il m'a pris la main et il m'a dit : " Varvara, votre parente et mon amie intime est une femme abjecte. Elle a détourné votre cousine du droit chemin et elle a causé votre perte. De mon côté, je me suis aussi conduit comme un coquin; mais que voulez-vous, c'est la vie !"

Les Pauvres Gens
Dostoïevski.
Thursday 28 February 2008 à 00:39
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salut les ami(e)s-Méfiez vous, je viens juste de vous dire que Monsieu Niko votre modérateur est un rasiste
il vient de de me le dire sur le topic ( bar des immortels connards, page36)consultéz le svp
nb ( il va effasser ce message mais je vais le reécrire d'une façàn ou d'une autre

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